Cisjordanie : les colons infligent aux Palestiniens une violence sans limites

17 mars 2026 - Siwar Salem al-Hathalin, âgée de six ans, se remet chez elle après avoir été renversée par un colon alors qu'elle jouait devant la maison familiale la semaine dernière à Umm al-Khair, dans le secteur de Masafer Yatta, en Cisjordanie. Siwar a été blessée à la tête et a subi des contusions ; elle a été soignée dans un hôpital voisin - Photo : Mosab Shawer / Activestills

Par Theia Chatelle

Sur le terrain, en Cisjordanie, des étrangers qui s’interposent physiquement face aux colons israéliens m’ont confié que le militantisme de présence protectrice ne suffisait plus à mettre fin aux attaques violentes contre les Palestiniens.

MUKHMAS, Cisjordanie occupée – Quelques jours seulement après que des colons israéliens ont tué Nasrallah Abu Siyam, un Palestinien américain de 19 ans, ceux-ci erraient à nouveau dans les collines de Mukhmas, armés de gourdins et intimidant les habitants palestiniens.

Youssef Abu Ali possède un élevage de poulets à la périphérie de Mukhmas, un village palestinien comptant une importante population américaine, situé à quelques kilomètres seulement de Ramallah, le centre administratif de la Cisjordanie occupée.

Sa ferme se trouve à la frontière entre la zone B, placée sous contrôle civil palestinien et contrôle militaire israélien conformément aux accords d’Oslo, et la zone C, qui est sous le contrôle total de l’armée israélienne.

De ce fait, la ferme d’Abu Ali a été prise pour cible à plusieurs reprises par des colons israéliens qui cherchent à rendre ses conditions de vie si insupportables qu’il soit contraint de partir.

Grâce à l’aide de militantq israéliens et internationaux assurant une présence de protection, il est resté sur place. Mais alors que les colons deviennent plus violents, plus agresifs et plus audacieux, Abu Ali et les militants qui le soutiennent craignent que leur présence ne suffise plus.

Juste avant le début de la guerre en Iran, j’ai discuté avec des militants de Torat Tzedek sur le terrain, en Cisjordanie occupée. Torat Tzedek a été fondé en 2017 par le rabbin réformiste américain Arik Ascherman, qui a fait de la lutte contre le mouvement de colonisation en Cisjordanie l’œuvre de sa vie.

Dans les villages de Mukhmas et de Duma, j’ai rejoint les militants de Torat Tzedek pour observer de l’intérieur l’état du militantisme de présence protectrice en Cisjordanie, au milieu de ce qui semble être un flot continu de gros titres alertant la communauté internationale sur l’expansion effrénée des activités de colonisation et la violence des colons.

Alors que les colons erraient dans les collines quelques heures avant la fin du Shabbat, le jour de repos juif, Abu Ali a tenté de compter combien de colons s’approchaient de sa ferme. « J’en compte six », a-t-il dit avec inquiétude, avant d’ajouter : « Si d’autres viennent les rejoindre, nous allons avoir des ennuis. »

Des soldats sont également souvent présents. Akram Abu Ali, le cousin de Youssef, qui a été témoin du meurtre de Nasrallah Abu Siyam, a fait remarquer que l’armée israélienne avait encerclé la zone.

« Ils veulent simplement nous garder prisonniers. Ils nous piègent. Ils contrôlent nos déplacements », a-t-il déclaré. « Ils contrôlent les endroits où nous sommes autorisés à aller. S’ils ferment un poste de contrôle, par exemple », a-t-il ajouté, un trajet jusqu’à Ramallah, à un peu moins de 16 kilomètres de là, se transforme en un voyage de six heures.

Depuis plus d’un an, des militants se relaient pour dormir dans la ferme avicole d’Abu Ali, dans l’espoir que leur présence dissuade les colons de passer à l’attaque ou, si ceux-ci décident tout de même d’y faire irruption, qu’ils soient moins enclins à blesser ou à tuer Youssef, ou à endommager ses biens.

Selon les militants de Torat Tzedek, une organisation israélienne de défense des droits humains, à qui j’ai parlé quelques semaines avant la dernière escalade entre Israël et l’Iran, leur présence est plus importante que jamais.

Fin février, une communauté bédouine située juste au-delà des limites du village a été dépeuplée de force avec l’aide de l’armée israélienne, les résidents palestiniens emportant ce qu’ils pouvaient avant de devoir s’enfuir.

Le principe du militantisme de présence protectrice est simple. Si des étrangers et des Israéliens juifs s’interposent physiquement devant les colons israéliens qui cherchent à envahir et à commettre des actes de violence dans des communautés palestiniennes menacées, situées pour la plupart dans la zone C, ceux-ci seront moins enclins à passer à l’acte.

Cette tactique a été mise au point par l’International Solidarity Movement pendant la première Intifada, il y a près de trente ans, lorsque les militants escortaient les ambulances palestiniennes à travers les postes de contrôle et déblayaient les barrages routiers.

Aujourd’hui, une grande partie de ce travail se concentre sur la violence des colons dans la zone C.

Selon Yotam Wiseman, coordinateur au sein de Torat Tzedek qui se décrit comme « une sorte de militant à plein temps de la présence protectrice » depuis quelques années, la logique de ce type d’action a largement prévalu jusqu’au 7 octobre 2023.

Mais après le 7 octobre, les colons, de plus en plus enhardis, se sont montrés plus enclins à lancer une vague d’expansion, et le peu de marge de manœuvre dont disposaient autrefois les militants pour aider les Palestiniens a en grande partie disparu.

Le consensus grandissant parmi les militants de la présence protectrice avec lesquels j’ai discuté est que cette tactique pacifique ne fonctionne plus. Et les chiffres aboutissent à la même conclusion : plus de 50 communautés palestiniennes de la zone C ont été déplacées de force depuis le 7 octobre.

Avant le 7 octobre, le déplacement d’une communauté palestinienne dans la zone C était une rareté. Aujourd’hui, c’est monnaie courante, au point que des personnalités de l’establishment juif israélien et américain ont reconnu que la violence effrénée des colons en Cisjordanie remet en cause l’État de droit en Israël même.

Le mois dernier, le ministère israélien de la Défense a annoncé qu’un bataillon entier serait détourné des combats dans le sud du Liban pour contenir la violence des colons en Cisjordanie.

Et pourtant, la violence ne fait que s’intensifier. Samedi dernier, un Palestinien – Ali Majed Hamadneh – a été tué dans le village de Deir Jarir, au nord-est de Ramallah, dernier épisode en date d’une vague d’attaques qui a fait au moins 22 morts parmi les Palestiniens en Cisjordanie depuis le début de la guerre en Iran, le 28 février.

Des colons enhardis

Comme la théorie de la « présence protectrice » repose sur le privilège informel dont bénéficient les étrangers et les Israéliens juifs par rapport aux Palestiniens, et, dans le cas des Israéliens, sur leur statut juridique, elle suppose que les colons respectent dans une certaine mesure la loi israélienne, a souligné Wiseman.

En Cisjordanie, les Israéliens sont soumis au droit civil israélien, tandis que les Palestiniens sont soumis au droit militaire israélien.

« Mais de plus en plus, nous sommes attaqués par des colons qui n’hésiteraient pas à s’en prendre à la police et à l’armée », a déclaré Wiseman.

Ces militants font face à des colons déterminés à mener ce qu’ils décrivent comme des attaques de type pogrom, incendiant des villages et tuant des Palestiniens en toute impunité, rarement traduits en justice par les tribunaux israéliens et, dans certains cas, encouragés par des ministres israéliens.

Depuis 2020, les soldats et les colons israéliens ont tué au moins 1100 civils palestiniens en Cisjordanie, mais aucune mise en accusation n’a été prononcée en lien avec ces meurtres.

Qu’il s’agisse de militants chevronnés, engagés depuis vingt ans dans l’action de présence protectrice et qui ont vu se construire le mur de séparation et signer les accords d’Oslo, ou de jeunes militants israéliens qui ne se sont mobilisés qu’après le 7 octobre, un consensus se dégage : ils estiment avoir atteint les limites de la résistance non violente en Cisjordanie.

Pour Noah Benninga, directeur du Centre de recherche sur la communauté juive néerlandaise à l’Université hébraïque, qui milite pour la présence protectrice depuis la pandémie de COVID-19, les limites de la non-violence apparaissent particulièrement clairement lorsqu’on envisage le militantisme au niveau organisationnel.

« Pour les colons, s’ils sont tués, ils deviennent des martyrs de leur cause, celle de faire valoir les revendications juives sur les terres de Cisjordanie », a-t-il déclaré.

« Ces ‘jeunes des collines’ n’ont vraiment rien à perdre », a-t-il ajouté, faisant référence aux jeunes adultes en rupture avec la société qui squattent des avant-postes non autorisés à travers la Cisjordanie.

Aucun militant pour la protection n’a encore été tué par un colon pendant son service, mais ce n’est qu’une question de temps, a déclaré Benninga. Ce sont toutefois les Palestiniens qui ont subi le plus gros de la violence.

« La non-violence n’est pas une très bonne solution face à la violence, à moins que l’on veuille se faire assassiner », a ajouté Benninga.

Plus de militants pourrait changer la donne

Des organisations israéliennes de défense des droits de l’homme telles que B’Tselem ont critiqué la distinction entre les actes de violence commis par les colons israéliens et ceux perpétrés par l’État israélien, affirmant dans des publications récentes qu’il s’agit en réalité d’une seule et même chose.

Ce flou est visible sur le terrain. Il a été maintes fois rapporté que des soldats israéliens restaient passifs ou intervenaient activement aux côtés des colons lors d’attaques, et au moins une militante de la présence protectrice – l’Américaine Ayşenur Ezgi Eygi, âgée de 26 ans – a été tuée par des tirs de l’armée israélienne au cours des deux dernières années.

Assis avec un groupe de militants sur des chaises de jardin, face à ce qui venait d’être déclaré zone militaire interdite aux abords de Mukhmas, Rayy Tidhar, un militant israélien de 20 ans originaire de Tel-Aviv, a expliqué que s’ils avançaient de quelques mètres et que l’armée israélienne les apercevait, ils risquaient d’être arrêtés, alors que les colons entrant dans le village, pourtant soumis aux mêmes lois, seraient libres de se déplacer comme bon leur semble.

Pour ces militants, être témoins de l’accumulation de violences qui finissent par coûter la vie aux communautés palestiniennes, village après village, a mis à rude épreuve leur conviction que leur présence puisse avoir le moindre impact.

« L’une des choses les plus difficiles dans cette action, c’est de savoir que nous ne sommes tout simplement pas assez nombreux pour pouvoir tenir tête à une force militaire gigantesque, en lien direct avec les États-Unis », a déclaré Tidhar.

Selon le rabbin Arik Ascherman, il s’agit simplement d’un problème d’effectifs. S’il y avait 100 Israéliens à Mukhmas pour barrer la route aux colons qui tentent d’entrer dans le village, la situation serait tout autre, a-t-il déclaré.

Tidhar l’a formulé plus crûment : « Écoutez, nous sommes cinq ici en ce moment, vous compris, et deux d’entre nous sont palestiniens. Que sommes-nous censés faire si l’armée arrive ? »

Dans le brouillard de la guerre avec l’Iran, Duma, une autre communauté palestinienne de la zone C que Torat Tzedek s’efforçait de soutenir, a été détruite par des colons israéliens après que l’armée israélienne l’eut déclarée zone militaire fermée, ce qui laisse présager un avenir inquiétant pour leur travail en Cisjordanie.

« Duma ne sera pas la dernière », a déclaré Wiseman.

16 avril – Zeteo – Traduction : Chronique de Palestine

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