Des prisonniers palestiniens morts de leur grève de la faim et des évadés à l’aide de cuillers d’une prison de haute sécurité israélienne : ce qui les lie s’appelle sumud. C’est l’esprit de résistance extraordinaire d’un peuple et de ses prisonniers, femmes, hommes, enfants, face à l’occupation, à la torture et aux conditions de détention.

Le livre, qui vient de sortir aux éditions Antidote, présente l’étude de Lena Meari : “SUMUD. Une philosophie palestinienne de la résistance dans les prisons coloniales”, des contributions de réseaux, sites et collectifs pour la Palestine, ainsi que dessins d’Ahmed Frassini et des propositions d’action en soutien aux prisonniers palestiniens.

Pour commander le livre :

– En France auprès du Collectif Palestine Vaincra ou à la librairie Résistances à Paris
– En Belgique, auprès de la maison d’éditions Antidote

Sur la ligne de front de la lutte : les Palestiniens en mode Sumud

Une introduction de Charlotte Kates – Juillet 2021 – Samidoun Palestinian Prisoner Solidarity Network

Aujourd’hui, dans les geôles israéliennes, se trouvent quelque 5000 prisonniers politiques palestiniens. Ce nombre varie, augmentant ou diminuant selon les circonstances. Toutefois, le recours à l’emprisonnement politique comme arme coloniale par l’État israélien est une réalité constante tout au long de l’histoire de l’occupation et de la colonisation de la Palestine.

Alors qu’il est difficile d’établir des chiffres exacts, la plupart des sources palestiniennes estiment que plus d’un million (1 000 000) de Palestiniens ont été emprisonnés par le régime israélien depuis la Nakba, en 1947-1948. En effet, au moins 22 camps de travail forcé ont été créés par le nouveau régime, dès la proclamation de l’État d’Israël sur les terres occupées de la Palestine, en 1948.

L’emprisonnement en tant que technique coloniale n’a pas débuté avec le sionisme ; même en Palestine occupée, nombre des pratiques les plus infâmes utilisées aujourd’hui ont été introduites par le mandat colonial britannique avant d’être adoptées avec enthousiasme par le projet sioniste.

Jadis, dans le même style que les démolitions de maisons auxquelles Israël recourt aujourd’hui pour cibler les familles, les communautés et les proches des prisonniers et combattants de la résistance palestiniens, les colonisateurs britanniques faisaient souvent sauter les maisons des Palestiniens qui combattaient le colonialisme.

La détention administrative, l’emprisonnement arbitraire de Palestiniens sans accusation ni procès pendant une période de six mois, renouvelable à l’infini et ce, sur base de preuves secrètes, a été d’abord utilisée par les Britanniques dans le cadre de leurs ordonnances d’urgence.

De nos jours, bien que le recours à la détention administrative viole manifestement les lois humanitaires et les droits de l’homme au niveau international, Israël utilise à tout moment cette procédure pour cibler les dirigeants, organisateurs et combattants de la communauté palestinienne, les emprisonnant souvent pendant plusieurs années d’affilée sans même proposer la moindre façade d’un procès en bonne et due forme.

L’emprisonnement colonial, afin de cibler le peuple palestinien

Une introduction de Charlotte Kates – Juillet 2021 – Samidoun Palestinian Prisoner Solidarity Network

Alors que l’emprisonnement politique a toujours visé les dirigeants les plus en vue de la lutte palestinienne – comme, entre autres, Marwan Barghouti, Ahmad Sa’adat ou Khalida Jarrar – il a également servi d’arme à grande échelle pour cibler la totalité de la population palestinienne : par exemple, les enfants, comme ces jeunes Palestiniens d’à peine 12 ans traînés devant les tribunaux militaires ; les étudiants, qui sont couramment emprisonnés parce qu’ils participent à des élections dans les campus, à des foires du livre et à d’autres activités sociales, culturelles et politiques ; et tout Palestinien ou Palestinienne vivant sous l’occupation.

Les statistiques révèlent que 40 pour 100 environ des hommes palestiniens en Cisjordanie et à Jérusalem ont passé un certain temps en détention en Israël, bien que l’emprisonnement ait affecté tous les Palestiniens, que ce soit en Palestine occupée ou en exil.

Pendant et après le soulèvement de masse de mai 2021, pas moins de 3000 Palestiniens de la Palestine 1948 occupée – nominalement, des citoyens israéliens – ont été arrêtés, emprisonnés, interrogés et souvent torturés parce qu’on les accusait tout simplement d’avoir participé à des manifestations.  

Les Palestiniens à Gaza sont confrontés à l’emprisonnement quand ils sont attaqués par les forces israéliennes sur la « frontière » imposée par le régime colonial ; quand ils pêchent dans leur mer et qu’ils sont pris pour cibles par les canonnières israéliennes ; et quand ils tentent de se rendre à l’étranger pour obtenir des soins médicaux qui leur font cruellement défaut, même dans les hôpitaux de la Cisjordanie occupée.

Alors que les Palestiniens en exil et dans la diaspora peuvent se trouver à l’abri de l’emprise directe du régime israélien, les campagnes de diffamation organisée, les qualifications de « terrorisme » et les lois répressives ciblant même les actions politiques les plus élémentaires, telle l’organisation du boycott, du désinvestissement et des sanctions contre Israël, reflètent le même processus de criminalisation coloniale.

Dans ce genre de cas, ce processus est appliqué par les principales puissances impérialistes occidentales aux États-Unis, au sein de l’Union européenne, au Royaume-Uni et au Canada – les mêmes puissances qui soutiennent inconditionnellement le colonialisme via des fonds, des armements, des privilèges commerciaux et une couverture diplomatique et politique.

Par exemple, Georges Ibrahim Abdallah est resté le plus ancien prisonnier politique en Europe – bien qu’il soit libérable depuis 1999 –, en raison de son engagement indéfectible pour la libération de la Palestine et, partant, de l’humanité.

Les Palestiniens en mode sumud – sur les lignes de front de la lutte

L’étude de Lena Meari, « Le sumud, une philosophie palestinienne de la confrontation dans les prisons coloniales », souligne avec brio non seulement la victimisation et l’oppression dirigées contre la population palestinien via le régime israélien d’incarcération, mais aussi le rôle central des prisonniers palestiniens en tant que meneurs et combattants, en tant que Palestiniens en mode sumud, autrement dit, en tant que samidoun, ceux qui sont déterminés, qui se défendent, qui défendent leur peuple, leurs camarades et leur terre dans les locaux d’interrogatoire et dans les cellules des prisons.

C’est à partir de cet héritage et de la poursuite de la lutte que notre organisation a adopté son nom.

Lena Meari rassemble des témoignages de prisonniers et détenus palestiniens rappelant leurs expériences lors des interrogatoires, en tant que participants individuels et collectifs à la lutte de libération, même lorsqu’ils enduraient de sévères tortures physiques et psychologiques.

Le travail présente l’action et le potentiel révolutionnaires de la lutte palestinienne contre le colonialisme, telle qu’elle vit chaque jour dans la pratique des prisonniers et détenus palestiniens dans les geôles et locaux d’interrogatoire israéliens – cela s’applique aux Palestiniens mais aussi, en fait, à tous les peuples qui luttent pour leur libération en affrontant le colonialisme, l’exploitation et l’oppression.

Les prisonniers palestiniens sont restés des dirigeants et des combattants, même alors qu’ils étaient confrontés aux circonstances les plus pénibles. Depuis les tout premiers jours du mouvement des prisonniers palestiniens, ils sont apparus comme une voix de la conscience et comme des novateurs de la pensée politique et culturelle.

Ils ont transformé les cellules de prison en écoles de la révolution, transmettant leur savoir et développant l’organisation des nouvelles générations de la lutte.

Lors du tout dernier emprisonnement de la dirigeante politique, féministe et députée palestinienne Khalida Jarrar, les mineures d’âge qui étaient emprisonnées avec elle se sont vu refuser l’accès à une enseignante qui les aurait aidées à poursuivre leur formation de l’enseignement secondaire.

Khalida Jarrar s’est employée en compagnie d’autres détenues à créer des séances didactiques pour les filles mineures, séances dont elles ont ensuite fait des cours à part entière sur les droits de l’homme et à l’usage de toutes les prisonnières.

Malgré les sanctions sévères et l’isolement total imposés par les geôliers israéliens en guise de représailles contre ces cours en auto-éducation, les femmes ont continué sur leur lancée et ont protesté collectivement afin de garantir leur droit à s’instruire mutuellement.

Et, en effet, chaque droit arraché par les prisonniers palestiniens l’a été par le biais de la lutte sur la ligne de front même d’une confrontation au coût physique souvent sévère, telles les grèves de la faim à long terme qu’ils entreprennent, collectivement et individuellement, dans l’espoir que soit mis un terme à l’isolement, tel le combat pour la libération de la détention administrative ou pour exprimer sa solidarité avec des camarades injustement arrêtés ou encore pour tenter d’obtenir des soins médicaux dramatiquement indispensables.

Pourquoi la solidarité internationale avec les prisonniers palestiniens est d’une importance primordiale

L’emprisonnement est censé isolé les prisonniers politiques palestiniens de leur communauté et société et d’atténuer l’impact de leur prestige et de leur lutte. Il est également censé les éloigner des luttes internationales, arabes et régionales, au sens plus large, pour la justice et la libération, luttes dans lesquelles ils devraient être des symboles exemplaires de personnes qui, sous le colonialisme, recherchent la liberté et la libération.

Par conséquent, pour rompre cette tentative d’isolement, la solidarité internationale avec les prisonniers a un rôle capital à jouer, particulièrement quand les gouvernements occidentaux, les puissances impérialistes et les entreprises les plus importantes sont non seulement complices mais profitent en plus de l’emprisonnement colonialiste des meneurs palestiniens.

À une époque où la résistance palestinienne est soumise à des attaques et criminalisée tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Palestine, faire campagne pour soutenir et libérer les prisonniers palestiniens est un mécanisme important de soutien à la résistance et de sauvegarde de sa légitimité.

Les Palestiniens ont le droit de lutter pour leur libération et de riposter par tous les moyens à la colonisation et à l’occupation, et ces moyens vont des protestations au boycott en passant par la lutte armée. Ce droit est inscrit dans les lois internationales ainsi que dans la conscience de l’humanité.

L’emprisonnement de combattants palestiniens par le régime israélien et leur étiquetage comme « terroristes » visent à diaboliser le combat légitime des Palestiniens en vue d’obtenir leur liberté.

Sans la pleine reconnaissance et le plein soutien du droit des Palestiniens à résister et à combattre pour leur libération, le soutien des droits palestiniens est à de nombreux égards un engagement vain favorisant les mêmes puissances impérialistes qui sont responsables de la colonisation incessante de la Palestine.

En amplifiant les voix et la portée du leadership des Palestiniens emprisonnés, en brisant les murs de l’isolement – tant physique que rhétorique – érigés autour d’eux par le régime israélien, faire campagne pour la libération des prisonniers palestiniennes équivaut aussi à faire campagne pour la légitimité de la résistance palestinienne et pour le droit de lutter pour une Palestine libérée depuis la mer jusqu’au fleuve.

Qui plus est, les prisonniers palestiniens représentent une direction largement respectée, forgée dans la lutte et la résistance, et un motif d’unité pour le peuple palestinien dans son ensemble. Après tout, la quasi-totalité des familles palestiniennes ont été affectées par l’emprisonnement politique sous une forme ou une autre et le soutien aux sacrifices des prisonniers est enraciné dans la conscience palestinienne.

Les prisonniers sont un symbole unificateur de la direction qui représente une alternative largement adoptée à cette voie de la concession qu’est Oslo et son prétendu « processus de paix », une alternative qui, de plus, est tout à fait étrangère à la corruption de l’Autorité palestinienne.

La lutte des prisonniers palestiniens est également un point de concentration pour la solidarité mutuelle et la lutte commune en compagnie d’autres mouvements pour la justice, depuis le mouvement de libération des noirs jusqu’aux luttes aux Philippines, en Turquie et en Colombie, ce qui permet de forger des alliances s’appuyant sur la direction et la libération des chefs politiques emprisonnés.

De derrière les barreaux, les prisonniers eux-mêmes ont témoigné leur solidarité avec les combattants, qu’ils soient de l’Irlande ou de l’Afrique du Sud, en proposant un exemple on ne peut plus clair pour la lutte internationaliste.

Pour toutes ces raisons, la solidarité internationale avec les prisonniers palestiniens est en phase ascendante, de même que l’activisme et la solidarité en faveur de la libération de la Palestine dans son ensemble. Notre travail, au sein du Samidoun Palestinian Prisoner Solidarity Network (Réseau Samidoun de solidarité avec les prisonniers palestiniens), en même temps que le travail de nombreuses organisations diverses dans le monde entier, comme la Plate-Forme Charleroi-Palestine en Belgique, par exemple, tend à internationaliser la lutte des prisonniers palestiniens.

Ces efforts mettent l’accent sur l’unité de la cause palestinienne à l’intérieur de la Palestine et parmi les Palestiniens en exil et dans la diaspora, pour la défense de la Palestine, de sa résistance et de son peuple.

Ces efforts comprennent les tentatives de boycott des produits, institutions culturelles et académiques d’Israël et des entreprises qui sont ses complices – comme HP et G4S – en profitant de leurs liens avec le secteur « sécuritaire » israélien. Le but de ces efforts est d’isoler les colonisateurs plutôt que les colonisés qui combattent dans la résistance.

Affronter la répression et la criminalisation

C’est dans ce contexte que nous assistons également à une escalade des attaques contre la solidarité internationale avec les prisonniers palestiniens et des tentatives de criminalisation des organisations qui effectuent ce travail.

Des campagnes de diffamation émanant d’organisations sionistes, souvent financées par le gouvernement israélien ou liées directement à ce même gouvernement, visent les protestations, événements et actions en faveur de la liberté des prisonniers.

En février 2021, franchissant un pas supplémentaire au-delà de la diffamation constante des prisonniers mêmes en tant que « terroristes », le ministre israélien de la « Défense » (et criminel de guerre) Benny Gantz a qualifié Samidoun d’« organisation terroriste », en admettant ouvertement que le motif de cette désignation résidait dans le fait que Samidoun organisait des « manifestations et campagnes anti-israéliennes ».

Ceci reflète la reconnaissance par le régime israélien de ce que les campagnes de défense des prisonniers politiques palestiniens constituent un important défi à l’occupation israélienne. Cela doit nous encourager tous à intensifier ces campagnes.

Cela reflète également la signification réelle du « terrorisme » aux yeux de l’État israélien – c’est-à-dire toute forme d’organisation présentant un défi, de quelque importance qu’il soit, au contrôle colonial et à la domination coloniale.

En effet, plutôt que de réprimer les activités de Samidoun, cette désignation a provoqué un regain d’inspiration dans le but d’intensifier et de développer notre travail depuis la Palestine occupée jusqu’en Europe et en Amérique du Nord ainsi que dans le monde entier.

Après tout, les prisonniers palestiniens eux-mêmes luttent pour leur libération malgré la torture, l’incarcération et les abus médicaux et c’est un exemple auquel nous tous nous cherchons à nous conformer en affrontant la répression.

La criminalisation et la diffamation à l’encontre des prisonniers politiques israéliens et ceux qui agissent par solidarité avec eux met en exergue l’importance cruciale du mouvement des prisonniers palestiniens en tant que partie intégrante de la lutte de libération, ainsi que la nécessité d’étendre et de développer plus encore nos campagnes.

Des gens du monde entier sont engagés dans des luttes pour l’abolition des structures racistes des systèmes policiers et carcéraux et ils fournissent une base commune à la lutte et à la confrontation avec le racisme et l’incarcération colonialiste institutionnalisés.

Comme le texte de Lena Maori le montre on ne peut plus clairement, la victoire future de la lutte palestinienne acquerra sa dimension grâce aux samidoun – ceux qui sont déterminés, qui continuent à lutter pour un avenir libéré.

C’est notre responsabilité de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour défendre ceux qui se trouvent en ligne de front et qui œuvrent afin de concrétiser leurs buts – la liberté, la justice et la libération des prisonniers palestiniens ; et pour la Palestine et son peuple, du fleuve à la mer, et pour l’humanité dans son ensemble.