L’irrésistible ascension du Sud global

Combattantes du Viet Minh, peu de temps après la proclamation de la République du Vietnam par Ho Chi Minh le 2 septembre 1945 - Photo : archives

Par Chris Hedges

La guerre contre l’Iran n’a pas seulement abouti à une défaite humiliante pour les États-Unis, mais elle a également entraîné un bouleversement radical de l’équilibre des forces au Moyen-Orient et dans le Sud global.

La défaite humiliante d’Israël et des États-Unis dans leur guerre contre l’Iran, conjuguée à la sauvagerie du génocide en cours à Gaza, marque l’avènement d’un nouvel ordre mondial.

Dans cet ordre, les voix de la raison et de la stabilité ne proviennent pas de l’Occident — qui a dépensé des dizaines de milliards de dollars pour soutenir le génocide des Palestiniens par Israël — mais du Sud global, y compris de la Chine. C’est un ordre où les alliances se reconfigurent rapidement pour protéger les pays d’un État américain voyou qui se déchaîne comme une bête blessée, au moment où il sombre dans un déclin irrémédiable.

La fin de l’empire américain, dirigé par un Donald Trump impétueux et incompétent, est irréversible.

Les États-Unis ont perdu leur sixième guerre au Moyen-Orient en 25 ans. La puissance de l’Iran s’est renforcée non seulement parce qu’il contrôle — avec Oman — le détroit d’Ormuz — par lequel transitent environ 25 % du pétrole et 20 % du gaz naturel liquéfié transportés par voie maritime dans le monde — mais aussi parce qu’il a adressé un message sans équivoque, à l’aide de ses drones et de ses missiles, aux alliés et aux bases américaines de la région, tout en plongeant l’économie mondiale dans la tourmente.

Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu (qui aurait entraîné Trump dans la guerre en lui faisant la promesse digne d’Alice au pays des merveilles d’un facile changement de régime en Iran à la suite des frappes de décapitation menées contre le pays le 28 février 2026, qui ont ôté la vie au Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, et à d’autres personnalités politiques et militaires, ainsi qu’à 168 écolières et leurs enseignants) pourraient frapper l’Iran à nouveau.

Ils sont désespérés. Mais un nouveau bombardement de l’Iran ne fonctionnera pas. La stratégie de défense en mosaïque de l’Iran garantit que tous les commandants politiques et militaires peuvent être facilement remplacés.

L’Iran peut étrangler l’économie mondiale en fermant le détroit d’Ormuz. Il peut aggraver la situation en demandant à ses alliés yéménites — Ansar Allah — de fermer le détroit de Bab el-Mandeb en mer Rouge, comme ils l’ont fait avec les navires à destination d’Israël lorsqu’ils défendaient les Palestiniens après le 7 octobre.

Cela pourrait entraîner un blocus total. L’Arabie saoudite, grâce au détroit de Bab el-Mandeb qui reste ouvert, est en mesure de contourner le détroit d’Ormuz et d’exporter cinq millions de barils par jour via son oléoduc vers des pétroliers dans le port de Yanbu, sur la mer Rouge.

Si un cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran n’est pas conclu rapidement, l’économie mondiale s’effondrera, peut-être d’ici quelques semaines. Les États-Unis et leurs alliés, tels que le Japon, ont libéré une partie de leurs vastes réserves stratégiques de pétrole, mais ils ne pourront pas amortir les chocs sur les marchés indéfiniment.

Les stocks de la Réserve stratégique de pétrole américaine sont proches de leur plus bas niveau depuis plus de 40 ans. Une fois ces réserves épuisées, le prix du carburant va monter en flèche. Si le baril de pétrole grimpe à 200 dollars, le prix à la pompe pourrait atteindre 10 dollars le gallon.

Cette situation, conjuguée à la pénurie d’autres produits dérivés du pétrole, ainsi que d’engrais azotés, d’aluminium et d’hélium — un élément indispensable à la production d’appareils d’IRM et de semi-conducteurs —, entraîne déjà la fermeture d’industries vitales et fait grimper les prix des produits de base.

La Banque mondiale prévoit une hausse de 31 % du coût des engrais azotés à eux seuls (ils sont produits dans le golfe Persique et transitent par le détroit d’Ormuz), si la guerre se poursuit. Cela se traduira par une forte hausse du prix des denrées alimentaires.

Trump est comme un chien qu’on a enfermé de force dans une cage.

Lorsque l’accord avec l’Iran semble proche, il grogne et aboie, et sabote la proposition d’accord de cessez-le-feu de 30 à 60 jours. Les crises de rage de Netanyahu face à tout accord qui mettrait fin aux attaques israéliennes contre le Liban, ainsi que la libération potentielle d’une partie des 100 milliards de dollars d’avoirs gelés de l’Iran, attisent la peur qui assaille Trump par vagues.

Mais le temps presse. Il ne reste que peu de temps. Et plus Trump attend, plus la situation empire. Ni Trump, ni Netanyahu ne sont les maîtres de ce jeu. C’est l’Iran qui détient les cartes.

Le rêve d’Israël de formaliser son hégémonie sur le Moyen-Orient, codifié dans les Accords d’Abraham lors du premier mandat de Trump — qui ont normalisé les relations entre Israël et les États de la région — est mort. Cette guerre et le génocide à Gaza l’ont tué.

Trump tente de les ressusciter en les intégrant dans un accord visant à mettre fin à la guerre contre l’Iran.

Il a exigé que des États qui n’étaient pas impliqués auparavant dans les accords d’Abraham, tels que le Pakistan et, à terme, l’Iran, s’engagent à normaliser leurs relations avec Israël.

Le Pakistan — seul État à avoir répondu publiquement — a rejeté sa demande en invoquant ce qu’il a qualifié de conflit avec les « idéologies fondamentales » du pays. Tous les autres États auxquels Trump a fait appel ont répondu par un silence perplexe.

L’Iran exige la levée des sanctions et la fin du blocus naval, alors que la CIA estime que l’Iran peut le supporter pendant des mois avant de connaître de graves difficultés économiques, en échange de la réouverture du détroit d’Ormuz.

L’accord proposé ne fait aucune mention de l’arsenal de missiles balistiques de l’Iran, qui, selon des responsables militaires et des services de renseignement américains, resterait à 70 % de son niveau d’avant-guerre, d’après le New York Times.

L’Iran, le Pakistan, la Turquie et le Qatar — principal négociateur avec le Hamas — sont les nouveaux acteurs influents de la région.

Le Pakistan a non seulement signé un pacte de défense mutuelle avec l’Arabie saoudite en 2025, mais il a également déployé des troupes, des avions de combat et des systèmes de défense aérienne dans cette dictature du Golfe en avril.

Il a également accueilli les pourparlers de cessez-le-feu entre le duo de négociateurs en chef de Trump, digne de « Dumb and Dumber » : son gendre incompétent Jared Kushner et son collègue promoteur immobilier et partenaire de golf, Steve Witkoff.

La guerre a renforcé le prestige et la puissance de la Chine, qui, comparée à Washington, est perçue dans le monde entier comme incarnant un leadership rationnel, prudent et stable.

L’Iran témoigne du nouvel ordre mondial en autorisant les pétroliers chinois et pakistanais, ainsi que d’autres navires non alliés à Israël et aux États-Unis, à traverser le détroit.

Israël, incapable de convaincre les États-Unis de faire son sale boulot en bombardant l’Iran pour en faire un État défaillant, va, je le pense, s’en prendre avec une fureur renouvelée à Gaza, occupant peut-être les 30 % restants de ce qui subsiste du territoire assiégé.

Il poursuivra sa politique à la Gaza consistant à réduire en ruines toute structure située au sud du fleuve Litani au Liban, qu’il bombarde quotidiennement bien que l’Iran ait déclaré que les attaques contre le Liban violaient l’accord de cessez-le-feu en vigueur.

La sauvagerie et les fanfaronnades de Trump (il a menacé de « faire sauter » Oman si ce pays ne « restait pas à sa place » après avoir appris que Oman percevait conjointement avec l’Iran des droits de passage pour les navires traversant le détroit d’Ormuz) ne peuvent masquer l’impuissance des États-Unis.

Le refus des alliés des États-Unis de répondre à l’appel de Trump pour l’aider à rouvrir le détroit, ainsi que la misère économique qui frappe les nations aux prises avec des pénuries et la hausse des coûts de l’énergie et des engrais, sont des preuves flagrantes du statut de paria de Washington.

Les empires, aveuglés par le mythe de leur propre omnipotence et de leur supériorité militaire, commettent des erreurs fatales dans les dernières phases des conflits, sans vraiment comprendre où ils se dirigent.

Ils s’aliènent leurs alliés. Ils vont d’un fiasco militaire à l’autre, comme les États-Unis l’ont fait pendant plus de deux décennies au Moyen-Orient.

L’Empire britannique, en 1956, déjà en déclin vertigineux, a été humilié lorsqu’il a conspiré avec la France et Israël pour s’emparer du canal de Suez, que Gamal Abdel Nasser avait nationalisé.

Les États-Unis ont contraint les trois pays à mettre fin à l’invasion. La livre sterling britannique a cédé la place au pétrodollar. Cela a ouvert le dernier chapitre de l’Empire britannique.

La guerre contre l’Iran est la crise de Suez de Washington.

Ce n’est peut-être pas la fin de l’Empire américain, mais c’est le début de la fin.

28 mai 2026 – Drop Site News – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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