Nous ne sommes pas des chiffres – Les voix de la jeunesse de Gaza

Par WANN

Le livre-témoignage pour commémorer les 10 ans de l’association « We Are Not Numbers ». Des récits, des chroniques et des poèmes écrits par des étudiants qui partagent leur quotidien, leurs joies comme leurs peines, pour nous aider à comprendre ce que signifie vivre à Gaza, de la prison d’avant le 7-Octobre, jusqu’à la période apocalyptique qui l’a suivi…

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Aux Editions Demi-Lune

Titre : Nous ne sommes pas des chiffres

  • Auteur : Ahmed ALNAOUQ & Pam BAILEY
  • Sous-titre : Les voix de la jeunesse de Gaza
  • Préface : Ayman QWAIDER & Samiha OLWAN
  • Nombre de pages : 396
  • Format : 15 x 23 cm
  • Traducteur : Claude ZURBACH
  • Collection : Résistances
  • Prix : 22,00 € TTC
  • N° ISBN : 978-2-917112-59-5

Émouvant et digne

Une adolescente contemple son toit, craignant qu’il ne s’effondre sur elle. Un jeune étudiant parcourt Internet à la recherche de photos de bibliothèques du monde entier, rêvant de pouvoir les visiter un jour.
Une autre arpente la ville, répertoriant tous les bâtiments qu’elle rêve de restaurer.

Voici les histoires des jeunes de Gaza, nés sous l’occupation et le blocus israéliens. Ce sont des personnes qui ont enduré des épreuves et des pertes indicibles, qui continuent de se battre pour être reconnus non comme de simples chiffres, mais comme des êtres humains avec leurs espoirs, leurs rêves et une vie qui vaut la peine d’être vécue.

Fondée en 2014, l’association « We Are Not Numbers » donne la parole à la jeunesse gazaouie. Ce recueil rassemble les contributions les plus marquantes (74 au total) de la dernière décennie, rédigées par 59 jeunes auteurs.

Essentiel, poignant et empreint d’humanité, il nous offre un aperçu unique sur le passé, ainsi que sur la génération actuelle et future de dirigeants, d’artistes, de scientifiques et d’universitaires palestiniens, et imagine la voie à suivre pour l’avenir.

Les auteurs

Ahmed ALNAOUQ a grandi à Gaza, où il a obtenu une licence de littérature anglaise à l’université Al-Azhar. Il est à l’origine de « We Are Not Numbers » (WANN), dont il a été le premier chef de projet. Lauréat de la prestigieuse bourse Chevening au Royaume-Uni, il a obtenu un master en journalisme international à l’Université de Leeds. Il travaille également comme chargé de plaidoyer et de sensibilisation pour l’Observatoire euro-méditerranéen des droits de l’homme. Ses écrits ont été publiés dans Gulf News, The New Arab et d’autres sites web. Il vit actuellement à Londres.

Pam BAILEY est journaliste indépendante et militante pour la justice sociale. Elle a vécu et travaillé dans la bande de Gaza immédiatement après l’offensive israélienne de 2008-09. Aujourd’hui, elle est consultante en communication et rédactrice pour des organisations à but non lucratif telles qu’ImpACT International for Human Rights Policies. Elle a également fondé More Than Our Crimes, une initiative à but non lucratif qui vise à offrir une seconde chance aux personnes condamnées pour crimes violents aux États-Unis. Elle vit à Washington DC.

Préface

Ayman QWAIDER et Samiha OLWAN
(extrait)

« Son nom est Alaa, la mère d’Eman, de Fayez et de Sara, une fille chérie, professeure de mathématiques, ma sœur cadette » : c’est ce que je me suis mis à répéter aux présentateurs et à leurs assistants lorsqu’ils m’ont contacté pour que je leur fasse le récit du meurtre de ma sœur dans une frappe aérienne qui a visé la maison familiale à Gaza au début du génocide en octobre 2023, bien conscient que son histoire n’est qu’une parmi tant d’autres, qui finissent par nous réduire à des individus sans nom et pour la plupart à des chiffres, soustraits à toute compassion. Sous l’emprise du chagrin causé par la perte de ma sœur et de ses trois enfants, j’ai tenté d’expliquer aux présentateurs, parfois pendant des heures à travers d’innombrables échanges d’e-mails et de messages, comment je souhaitais que son histoire soit restituée. Je voulais m’assurer que sa mort ne soit pas passée sous silence, que le contexte ne soit pas déformé ou occulté, et que le responsable soit clairement nommé.

Pendant des années, les tentatives visant à réduire au silence les voix palestiniennes ne se sont pas réduites à des coups de feu et des avions de combat israéliens, mais aussi à de brefs reportages destinés à discréditer les récits palestiniens à coups de questions qui présupposent que la situation est un cycle sans fin de violence à travers une version sioniste du conflit. Au cours des trois dernières années, nous avons constaté que les restrictions imposées par les représentations dans les médias occidentaux, décontextualisées et déhistoricisées, qui se prétendent « objectives », constituent une autre façon de réduire au silence les palestiniens.

Tout au long du génocide, les récits palestiniens provenant de Gaza et concernant Gaza ont été ensevelis dans un narratif qui a pratiquement étouffé toute possibilité de s’exprimer pour tenter d’humaniser les Palestiniens de Gaza, face à un discours médiatique dominant qui a contribué à leur déshumanisation pour justifier leur effacement. En octobre 2023, Yoav Gallant disait : « J’ai ordonné un siège complet de la bande de Gaza. Il n’y aura ni électricité, ni nourriture, ni carburant, tout est bouclé (…) Nous combattons des animaux humains, et nous agissons en conséquence » (Middle East Eye, 2023).

Dans cette couverture médiatique, le 7 octobre a également été désigné comme un point de « départ » avant ou au-delà duquel rien ne semblait vraiment avoir d’importance. Cette omission délibérée, par les médias grand public, de décennies de contexte historique et politique ainsi que des réalités du colonialisme de peuplement, de l’apartheid, de l’occupation illégale de Gaza et du blocus illégal israélien qui dure depuis vingt ans, a réduit les récits palestiniens à une interpellation sur « qui est responsable ? » ou « condamnez-vous le Hamas ? »

C’est pourquoi l’édition d’un ouvrage qui restaure et rend plus visibles les récits palestiniens issus de Gaza, prend tout son sens. Tout d’abord, ces témoignages constituent une forme d’autobiographie : ce sont les récits rapportés par plusieurs narrateurs, de jeunes écrivains et journalistes palestiniens en herbe, nés et ayant grandi durant les années du blocus israélien.

En relatant leurs expériences quotidiennes, ou des fragments de celles-ci, ils expliquent les réalités de la vie sous le siège et l’occupation, presque totalement coupés du reste de la Palestine et du monde. Ils mettent en lumière les défis, les épreuves, les malheurs, célébrant parfois les succès, et moquant parfois la misère de ces réalités, tout en soulignant les actes quotidiens de résistance et de résilience. Ainsi, ces récits rendent-ils plus précis et plus vivants les concepts abstraits, tels qu’ils peuvent circuler parmi les lecteurs même bien informés et les militants de la solidarité. Ils donnent la dimension humaine des expériences vécues et concrètes, à des concepts abstraits comme l’apartheid ou le blocus miliaire.

Et tandis que les rapports des principales organisations de défense des droits humains, notamment le Centre palestinien pour les droits de l’homme, Adala, Gisha, B’Tselem et Amnesty International, documentent depuis des années les implications de ces politiques d’apartheid sur la vie des Palestiniens, ces témoignages de première main vont au-delà des aspects généraux pour entrer dans les détails de ce que signifie réellement vivre ces réalités au quotidien, et y survivre : comment votre père parvient à garder son emploi de chauffeur de taxi alors que le carburant vient à manquer en raison du siège ; comment votre frère finit par se tourner vers le travail dangereux dans les tunnels, dont certains sont sur le point de s’effondrer, pour faire passer en contrebande les biens indispensables pour la bande de Gaza sous blocus ; comment, dans la poursuite de votre rêve de devenir médecin pour sauver des vies, vous devez accepter le fait que sauver une vie à Gaza ne dépend pas seulement de vos compétences en tant que médecin, mais aussi de la pénurie de fournitures médicales et des restrictions de déplacement pour les patients qui ont besoin d’examens et d’un traitement en Cisjordanie ou à l’étranger, devant parfois admettre votre impuissance face à vos patients en train de mourir en attendant des autorisations militaires.

Et tandis que vous contemplez la mer en espérant obtenir un permis pour sortir de la bande de Gaza pour poursuivre vos études, vous réalisez que : « Ce n’est même pas une mer ; c’est un lac. C’est un lac de 5 à 10 kilomètres de large dont les limites changent au gré d’Israël. Il ne s’étend jamais et ne fait que se rétrécir. » Pour les Palestiniens de Gaza, quitter le territoire est presque impossible en raison du blocus israélien et des contrôles les plus stricts imposés par l’Égypte au poste-frontière de Rafah. Ceux qui souhaitent voyager doivent obtenir des autorisations auprès des autorités israéliennes pour passer par le poste-frontière d’Erez, autorisations qui ne sont accordées que dans des cas exceptionnels. Dans la pratique, cela a isolé la population de Gaza du reste des territoires palestiniens occupés, d’Israël et du reste du monde. Bien qu’Israël ait affirmé s’être retiré militairement de Gaza en 2005, il a maintenu un contrôle absolu sur la zone, renforçant ce contrôle par un blocus total par les airs, la mer et la terre, ainsi que par des politiques qui isolent Gaza de la Cisjordanie. […]

Extrait

Le bénéfice de la souffrance partagée
par Neda Abadla

Chaque jour, je rencontre des personnes qui vivent des moments extrêmement difficiles et douloureux. Je vis leur souffrance, et chaque jour, je fais tout mon possible pour écouter et ressentir ce qu’ils éprouvent. C’est cela mon travail. J’ai rejoint l’équipe administrative de MSF (Médecins Sans Frontières) en juillet 2018.

Depuis mars dernier, MSF a développé ses interven- tions dans la bande de Gaza en réponse au nombre croissant de personnes blessées par des tirs de snipers et de gaz lacrymogènes lors de la Grande Marche du retour. Aujourd’hui, la plupart des activités de cette ONG consistent en des soins d’urgence ainsi qu’en des thérapies adaptées aux patients atteints de brûlures. Mon travail se résume à accueillir les patients et leurs familles lorsqu’ils arrivent à la clinique. C’est à la fois l’expérience la plus motivante et la plus pénible que j’aie jamais vécue. Je partage le désespoir, la peur et le sentiment d’impuissance qui se lisent dans les yeux des parents confrontés au risque du décès de leurs enfants blessés. Je ressens la détresse des personnes dont les brûlures ont littéralement fait fondre la peau et les tissus jusqu’à l’os. J’imagine la douleur pourtant fantôme ressentie par les jeunes hommes qui ont dû être amputés et qui sont choqués de continuer à ressentir un véritable supplice dans l’espace vide où se trouvaient autrefois leur(s) membre(s). Chaque jour, lorsque je rentre chez moi auprès de ma famille, l’ombre tenace de cette souffrance m’accompagne.

Je n’oublierai jamais le jour où j’ai vu un homme pleurer dans la clinique, serrant son fils de deux ans dans ses bras, tremblant de tout son corps. Lorsque l’électricité est coupée, ce qui arrive en moyenne actuellement huit heures par jour, de nombreuses familles allument de petits feux pour cuisiner ou se réchauffer. Son fils, Adam, était gravement brûlé à l’aine. Le petit garçon avait déjà développé une septicémie, une infection qui se propage rapidement dans tout le corps. Il a été immédiatement transféré au service géré par MSF à l’hôpital l’hôpital al-Shifa de Gaza.

Nous avons appelé le père d’Adam tous les jours pour prendre de ses nouvelles, mais sa voix était difficile- ment audible à travers ses larmes. Quelques jours après son transfert, Adam est tombé dans le coma. Lorsque nous avons appelé son père pour lui annoncer la nouvelle, il nous a suppliés : « Priez pour lui, s’il vous plaît.»

Quand Adam est décédé, j’étais moi aussi sous le choc. « Comment a-t-il pu mourir ? » me suis-je demandé, sachant pourtant qu’il n’y avait pas de réponse. Ce dont je me souviens le plus de cette journée, c’est la voix du père lorsqu’il nous a dit : « Vous avez fait tout ce que vous pouviez, et je vous en suis très reconnaissant.» Je suis restée sans voix. J’aurais alors souhaité avoir des pouvoirs surnaturels et la faculté de changer la réalité.

Ce jour-là, une partie de moi-même s’en est allée avec Adam. Je pense que c’est la part qui consiste à croire que les enfants sont immortels, qu’ils ne souffrent pas et ne meurent pas !

Pourtant, même si une partie de mon cœur s’est éteinte ce jour-là, j’ai trouvé une raison d’espérer grâce à Milaina Alhendi, une manifestante de la Grande Marche du retour qui a été blessée à la jambe par un soldat israélien à la limite ouest de Khan Younis. Milaina est mariée et mère de six enfants. Elle m’a raconté que son fils et son mari avaient également été blessés par balle lors de la manifestation. Quand elle est revenue à la clinique, elle a répondu à mon inquiétude si visible à la vue de sa démarche claudicante, par un sourire dans les yeux qui m’a donné envie de lui rendre son sourire. Malgré la gravité de ses blessures, Milaina assurait toujours les tâches quotidiennes pour sa famille. Elle se rendait également aux manifestations à la clôture, reven- diquant son droit de retourner dans sa terre ancestrale.

Je lui ai demandé un jour : « Comment peux-tu continuer à mener ta vie quotidienne ? Comment peux-tu vivre, voire dormir, avec des broches dans la jambe ? » (Son traitement comprenait ce qu’on appelle une « fixation externe », réalisée pour immobiliser les os fracturés et leur permettre de se ressouder correctement. Des broches ou des vis sont enfoncées dans l’os de part et d’autre de la fracture, puis fixées à l’aide de pinces et de tiges externes). Il était évident pour moi qu’elle souffrait, mais Milaina m’a répondu : « Ce n’est rien. Je peux facilement le supporter.»

Milaina est une femme forte et déterminée, et je trouve ces qualités admirables. Alors que certains agonisent de douleur, d’autres découvrent leur propre force.

Même si mon travail est épuisant, tout m’incite à l’aimer. Le meilleur moment de ma journée est lorsque je réconforte les enfants victimes de brûlures, en les distrayant de leur peine en gonflant des ballons. Travailler avec MSF m’a également donné une chance unique parmi la plupart des Palestiniens de Gaza : rencontrer des internationaux du monde entier lors de leurs missions ici. Ils enrichissent ma personnalité et je contribue à enrichir la leur.

L’année dernière, à Noël, nous avons organisé une petite fête d’adieu pour Jennifer, la responsable des soins infirmiers du bureau de MSF à Gaza. Cela n’a duré qu’un trop court moment, mais dans ce laps de temps, toutes les frontières, natio- nalités, religions et coutumes qui séparent les gens se sont évaporées ; nous avons oublié qui nous étions et à quel lieu nous « appartenions ». J’ai oublié que je suis emprisonnée à Gaza, et c’est un véritable cadeau.

Parution : juin 2026

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