Conférence annuelle de "Students For Justice in Palestine" - Boston, 2014 - Photo : S. Damra
Par Ramzy Baroud
Une confrontation majeure semblait imminente à la Chambre des députés. Un amendement, présenté par la commission du règlement, était sur le point d’imposer un vote nominal – fait rare et révélateur – visant à priver Israël d’une aide militaire annuelle de 3,3 milliards de dollars versée par les États-Unis.
Présentée par le député républicain Thomas Massie et bénéficiant du soutien de figures clés du camp démocrate dit progressiste telles qu’Alexandria Ocasio-Cortez et Greg Casar, cette mesure devait permettre de passer au crible public la position de chaque élu sur l’aide étrangère inconditionnelle.
Cependant, ce vote décisif n’a finalement jamais eu lieu. Le 30 juin, l’ensemble du paquet législatif s’est effondré sous le poids des luttes politiques internes à Washington.
Dans un revirement procédural spectaculaire, une coalition de démocrates et de républicains conservateurs mécontents a rejeté la « règle » obligatoire nécessaire pour pouvoir ne serait-ce qu’entamer le débat sur le projet de loi de finances du Département d’État.
Mais même si le vote sur l’amendement de Massie avait eu lieu, le résultat aurait été tout à fait prévisible. Il aurait été rejeté, car le soutien à Israël, des deux côtés de l’hémicycle, reste ancré structurellement — alors même que l’opinion publique américaine se détourne de la politique israélienne dans des proportions historiques.
Selon un sondage Gallup très marquant publié le 27 février, un grand nombre d’Américains sympathise désormais davantage avec les Palestiniens qu’avec les Israéliens, avec une marge de 41 % contre 36 %. C’est la première fois depuis que l’institut Gallup a commencé à suivre cet indicateur il y a plus de deux décennies, qu’Israël ne détient pas l’avantage en matière de sympathie publique.
Cette évolution s’inscrit pourtant dans une tendance plus large et que l’on ne peut nier. Un sondage national publié fin juin 2026 par l’université de Quinnipiac a révélé qu’un pourcentage sans précédent de 48 % des électeurs américains estime désormais que les États-Unis « soutiennent trop » Israël — le pourcentage le plus élevé enregistré depuis que l’institut de sondage a commencé à suivre cette question en 2017.
C’est précisément pour cette raison que l’amendement de Massie revêt une telle importance. Il est significatif non pas parce que les responsables politiques américains auraient soudainement acquis une conscience morale collective, mais parce que les récents scrutins électoraux ont marqué la première fois, dans l’histoire moderne des États-Unis, où la question palestinienne a constitué un facteur majeur et décisif dans le choix de vote des citoyens.
Pendant des années, les analystes politiques traditionnels ont minimisé la mobilisation pro-palestinienne, affirmant que les Américains ne votaient qu’en fonction d’intérêts socio-économiques immédiats et d’une loyauté rigide envers leur parti. Cette analyse s’est depuis révélée erronée.
Le coût politique de la complicité de Washington est devenu indéniable à la suite des retombées de la course à la présidence de 2024, une réalité confirmée par la suite par des membres des cercles les plus fermés du pouvoir.
Lors des débats post-électoraux, des hauts responsables de l’administration ont admis que l’attitude à l’égard du génocide à Gaza avait aliéné des blocs d’électeurs clés.
Selon Axios, les principaux stratèges démocrates chargés de l’analyse post-électorale du parti ont explicitement admis auprès de groupes de défense des droits que les données internes du parti prouvaient que la politique de l’administration à l’égard de Gaza avait eu un impact « globalement négatif » sur le scrutin.
Cette conclusion — révélée lors de réunions internes par Paul Rivera, auteur du rapport d’autopsie du DNC [Democratic National Committee] — a confirmé que le soutien inconditionnel du parti à Israël avait directement fracturé sa base électorale et avait, en fin de compte, contribué à sa défaite aux élections.
Les prochaines élections de novembre s’annoncent très disputées, et la question de Gaza sera, une fois de plus, au cœur du scrutin.
À la suite d’une série de victoires progressistes et anti-guerre lors des primaires locales, The Guardian a rapporté que la politique étrangère américaine vis-à-vis du conflit était en effet « devenue une sorte de test décisif pour la gauche ».
Cette transformation historique de la perception populaire américaine de la Palestine et d’Israël ne signifie pas pour autant qu’une rupture politique soit imminente, car les responsables politiques américains sont connus pour leur esprit de compromission et leur capacité à manipuler le langage de toutes les manières nécessaires pour rester au pouvoir.
En effet, l’évolution du discours de la députée Alexandria Ocasio-Cortez concernant le terme « génocide » à Gaza illustre parfaitement combien l’establishment démocrate n’est jamais guidé par un véritable impératif morale, mais plutôt par un pur calcul politique.
Au cours des premiers mois du génocide, Ocasio-Cortez a hésité à adopter ce terme, parfaitement consciente des sensibilités profondes que suscite ce langage dans les médias américains et la société en général.
« Le simple fait que ce mot fasse partie de notre discours… témoigne de l’inhumanité massive à laquelle Gaza est confrontée », a-t-elle déclaré, en tentant de trouver une attitude se voulant équilibrée en janvier 2024, lors d’une intervention dans l’émission « Meet the Press » de NBC.
Pourtant, sous le poids incessant des pressions exercées par une base progressiste de plus en plus mobilisée, elle a radicalisé son discours en mars de la même année, déclarantdevant devant le Congrès : « Si vous voulez savoir à quoi ressemble un génocide en cours, ouvrez les yeux. Cela ressemble à la famine provoquée de force qui touche 1,1 million d’innocents. »
Cette évolution dans les termes n’a cessé de s’intensifier jusqu’à la Conférence de Munich sur la sécurité en février dernier, où Ocasio-Cortez a finalement utilisé ce mot sans aucune réserve. L’aide inconditionnelle des États-Unis, a-t-elle affirmé sans détour, « a permis un génocide à Gaza ».
Ocasio-Cortez n’est qu’une parmi de nombreux progressistes démocrates qui ont soigneusement pesé leurs mots pour éviter les retombées politiques liées à l’utilisation du mot « génocide » trop tôt ou trop tard.
Sa position a finalement été révisée, non pas en raison d’un soudain éveil moral ou de la découverte de nouvelles informations concernant le « génocide en cours », mais parce que la marge d’erreur tolérée par un public américain désormais sensibilisé s’est complètement réduite à néant.
Par conséquent, l’objectif stratégique doit rester de s’adresser au public, qui détient le véritable pouvoir d’influencer — voire de contraindre — les responsables politiques à faire les bons choix.
Auteur : Ramzy Baroud
* Dr Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle.
Il est l'auteur de six ouvrages. Son dernier livre, coédité avec Ilan Pappé, s'intitule « Our Vision for Liberation : Engaged Palestinian Leaders and Intellectuals Speak out » (version française). Parmi ses autres livres figurent « These Chains Will Be Broken: Palestinian Stories of Struggle and Defiance in Israeli Prisons », « My Father was a Freedom Fighter » (version française), « The Last Earth » et « The Second Palestinian Intifada » (version française) Son dernier livre, « Before the Flood », a été publié par Seven Stories Press.
Dr Ramzy Baroud est chercheur principal non résident au Centre for Islam and Global Affairs (CIGA). Son site web.
8 juillet 2026 – Middle-East Monitor – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

Soyez le premier à commenter