Mon rêve est d’un foyer

11 mars 2026 - Sous le poids d'un blocus qui perdure, des Palestiniens déplacés tentent de subvenir à leurs besoins quotidiens en eau en remplissant des réservoirs dans un refuge de la ville de Gaza - Photo : Omar Ashtawy via The Electronic Intifada

Par Fares Abulebda

« Certains rêvent de célébrité.
D’autres rêvent de devenir ministres, PDGs, ou d’obtenir des titres prestigieux.
Quant à moi…
Plus je vieillis, plus mes rêves se simplifient.
Je regrette l’odeur de peinture fraîche, plus que le bruit des politiques.
Je regrette les réveils des matins avant d’aller peindre des murs, bricoler dans une maison, installer des luminaires ou transformer une construction en foyer de paix pour une famille.

Je n’ai pas appris le métier dans une Université.
Je l’ai appris de mon père, de mes oncles, de mes cousins, et de tous les hommes de ma famille.
Chez nous, nous savions comment partir de rien, sur un lopin de terre vierge, et, étape par étape, y construire une maison.
Nous mélangions du ciment, posions des briques, plâtrions les murs, faisions les installations électriques et observions des espaces vides devenir des lieux où des enfants grandiraient et se forgeraient des souvenirs.
J’ai été l’un de ces enfants.

Je grimpais sur les échafaudages, étalais le ciment sur les murs, revenais chez moi couvert de poussière, fatigué de ma journée- et j’adorais cette fatigue-là.
Si la vie me permet un jour de créer ma propre entreprise, je sais déjà comment je la nommerais : ABULEBDA, Peinture et Rénovations.
Non pas que ce nom sonne bien, mais parce qu’il porte l’histoire de notre famille.
Parce que chacun des murs que nous avons peint était bien plus que du travail- c’était de la dignité gagnée de nos mains.

Il y a d’autres raisons pour lesquelles je veux travailler de mes mains. Ce n’est pas uniquement pour gagner ma vie.
C’est parce que je suis las de vivre à l’intérieur de mes pensées.
Je veux revivre la fatigue qui vient après l’effort de porter des seaux, grimper des échelles, mélanger du ciment, réparer des murs, construire quelque chose qui tiendra encore demain.
J’ai besoin de travail physique qui permette à mon esprit d’aller ailleurs.

Il y a des gens dont la mort m’est toujours incompréhensible.
J’ai arrêté de me demander pourquoi, puisque je sais qu’aucune réponse ne pourra les ramener à la vie.
Rien de ce monde ne remplacera mon cousin Iyad.
Rien ne remplacera les membres de ma famille tués.
Rien ne remplacera les amis que j’ai perdus avant que nous puissions grandir ensemble.
Parfois je sens qu’ils sont partout.
Je les vois dans les rues.
Je les entends dans certaines conversations.
Je me les rappelle buvant du café.
Je me les rappelle quand je traverse des lieux où nous avons ri ensemble.
Ils sont partis…
Et pourtant ils ne me quittent jamais vraiment.

Voilà pourquoi je veux occuper mes mains.
Non pas parce que le travail efface la peine- rien ne peut le faire.
Mais parce que, pendant quelques heures au moins, chaque jour, je voudrais que mon esprit pense à des couleurs, plutôt qu’à des funérailles…
Pense à des réparations de murs plutôt qu’à des souvenirs d’explosions…
A des luminaires plutôt qu’au nombre de vies assombries…
A des constructions de maisons plutôt qu’à leur disparition…

Je suis las de politique.
Las de me réveiller chaque matin aux gros titres empreints de mort.
Las d’écrire à propos de massacres, de sang, de pertes interminables.
Ce n’est pas que j’ai oublié- je n’oublierai jamais.
Les gens que j’ai perdus vivent avec moi tous les jours.
Je voudrais simplement construire quelque chose- au lieu de passer mon temps à décrire la destruction.
Je veux écrire à propos d’une maison rénovée.
D’une chambre peinte aux couleurs préférées d’un enfant.
De luminaires neufs qui éclairent la maison de quelqu’un.
D’une famille qui sourit parce que leur maison ressemble enfin à un foyer.

Ça aussi, c’est une façon de servir l’humanité.

Mon rêve n’est pas de luxe.
N’est pas de fortune.
N’est pas de célébrité.
Mon rêve est d’un foyer.
D’une maison avec une porte que je peux fermer à clé le soir.
Où je peux dormir en paix, sans plus jamais me demander où je vais devoir me réfugier.
Une maison à moi.
Et bien plus que ça…

Je prie pour que ma mère, un jour, puisse avoir tous ses enfants à nouveau réunis autour d’elle.
Que mes frères- Mohammed, Tareq, Hisham- et moi puissions bâtir quelque chose de beau ensemble, tel que nous l’avons fait dans notre famille depuis des générations, bâtir des maisons pour les autres.

Si seulement mon cousin Iyad pouvait être là aussi.
Il a cru en moi bien avant tout le monde.
Il rêvait avec moi.
Mais il a été tué.
Comme tant de membres de ma famille.
Comme tant d’amis dont les rires ont disparu beaucoup trop tôt.

Leur absence ne nous quitte jamais.
Elle devient une partie de qui nous sommes.
C’est peut-être pour cela que mes rêves ont changé.
Je ne rêve plus de devenir célèbre.
Je rêve de bâtir au lieu de voir les choses s’effondrer.
De créer au lieu d’énumérer les destructions.
De laisser derrière moi des maisons pleines de chaleur, et non des souvenirs enfumés.

Peut-être bien que la construction de maisons ne guérira jamais ce qui est brisé en moi.
Peut-être bien que rien ne le fera.
Mais peut-être que, pendant quelques heures précieuses, chaque jour, cela permettrait à mon coeur de respirer à nouveau.

Et si quelqu’un me demande un jour ce que je réclame de la vie…
Ma réponse sera toujours la même.

Je veux une vie ordinaire.
Parce que ceux qui ont survécu à la guerre savent quelque chose que le monde oublie souvent.
Une vie ordinaire est l’une des plus rares bénédictions sur cette terre.

Se réveiller en paix.
Rentrer chez soi auprès des êtres chers.
Fermer sa porte à clé.
Savoir que ceux que l’on aime sont toujours en vie.
Voilà ce que j’ai toujours voulu. »

Gaza, 26 juin 2026 – Traduction : Aliki Blaquière

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