Quand le récit brise le cœur du journaliste

31 mai 2026 - Des Palestiniens blessés et tués sont transportés à l'hôpital Al-Shifa à la suite d'une frappe aérienne israélienne qui a visé un petit café du port de Gaza, dans la ville de Gaza. Ce café très fréquenté était bondé de personnes venues célébrer les jours fériés. Au moins deux Palestiniens ont été tués et une douzaine d'autres blessés. Depuis le soi-disant « cessez-le-feu » d'octobre 2025, les attaques israéliennes ont fait près de 1000 morts parmi la population palestinienne à Gaza - Photo : Yousef Zaanoun / Activestills

Par Tareq S. Hajjaj

Je suis journaliste à Gaza, et j’ai tant rendu compte de tous ces décès que je me suis demandé où allait tout ce chagrin. Je sais désormais qu’il ne disparaît jamais. On peut avoir l’impression qu’il s’est évanoui, mais il suffit qu’une histoire refasse surface pour que tout ce qui l’a précédée resurgisse.

Cette semaine, j’ai passé une journée entière à écouter des entretiens. Certains étaient des conversations téléphoniques que j’avais eues. D’autres étaient des enregistrements que m’avaient envoyés des collègues qui continuent de couvrir l’actualité depuis l’intérieur de Gaza.

Je travaillais sur l’histoire d’une mère de 23 ans qui a été tuée alors qu’elle portait sa fille d’un an tandis qu’elles fuyaient dans l’espoir de trouver la sécurité. Aucune des deux n’a survécu.

Une photo de sa petite fille a circulé sur Internet. Il était presque impossible de la regarder. Son petit corps gisait sur un lit d’hôpital, apparemment intact, avant de laisser place à l’image horrifiante de son crâne fendu, la cervelle à nu.

Il n’existait aucune photo de la mère, à l’exception de celle prise après son décès, alors qu’elle était enveloppée dans un linceul blanc. Des témoins ont décrit comment la frappe avait déchiré son corps en deux.

Au fur et à mesure que je reconstituais l’histoire, j’ai écouté témoignage après témoignage : celui de la mère de la jeune femme, de sa sœur, de son mari, de travailleurs humanitaires, de voisins et de témoins de la frappe.

Mais c’est la voix de sa mère qui m’est restée en mémoire.

Elle a commencé calmement. Elle a raconté comment l’armée israélienne avait ordonné aux habitants d’évacuer les lieux, puis avait bombardé la zone avant que la famille n’ait eu le temps de s’enfuir.

Elle s’exprimait avec un sang-froid remarquable jusqu’au moment où elle a commencé à évoquer sa fille. À quel point elle était jeune. À propos d’une vie qui venait à peine de commencer. À propos de la perte de ses proches, les uns après les autres.

« Ils nous ont enlevé tous ceux que nous aimons. Il ne nous reste plus personne », a-t-elle dit, la voix brisée, avant de se noyer dans des sanglots incontrôlables.

À cet instant, il n’y avait plus qu’elle et moi…

Elle se tenait au milieu des ruines de Gaza, entourée de personnes en deuil, de fumée, de bâtiments en ruines et de la présence écrasante de la mort.

Assis à des centaines et des centaines de kilomètres de là, dans la sécurité de mon exil, je fixais mon écran, cherchant les mots capables de porter le poids de son chagrin.

Je voulais écrire son histoire. Au lieu de cela, je me suis retrouvé à pleurer avec elle. Je me suis levé de mon bureau et je me suis approché de la fenêtre, contemplant une ville paisible qui est devenue mon refuge. Je regardais la vie quotidienne se poursuivre dehors tandis que, sur mon écran, une autre famille venait d’être anéantie.

Je ne pouvais pas m’arrêter de pleurer. Depuis près de trois ans de génocide, je couvre l’actualité de Gaza pour Mondoweiss. J’ai écrit sur des familles rayées des registres d’état civil, des enfants enterrés avant même d’avoir appris à parler, des parents fouillant les décombres à la recherche de leurs fils et de leurs filles.

J’ai documenté toutes ces pertes avec une telle acharnement que je me demande parfois où va tout ce chagrin.

Peut-être ne disparaît-il jamais.

Peut-être que chaque interview, chaque enterrement, chaque photographie se loge tranquillement quelque part en nous jusqu’à ce qu’une histoire fasse resurgir tout ce qui l’a précédé.

Hier, les larmes de cette mère ont fait jaillir les miennes.

Elles m’ont ramené aux mois que j’ai passés à Gaza pendant la guerre — au moment où je disais adieu à ma propre mère, où j’ai vu des familles se faire bombarder, où j’ai vu mes frères et sœurs blessés, et où je vivais chaque jour rongé par une seule pensée : comment garder en vie ceux que j’aime.

Debout devant cette fenêtre, je me suis surpris à poser une question que je ne m’étais jamais posée aussi clairement auparavant : quel métier est plus chargé de chagrin que celui de journaliste palestinien rapportant les récits des Palestiniens de Gaza ?

Ces histoires ne sont jamais lointaines. Elles appartiennent à des gens que nous connaissons. Des gens dont les noms, les visages et les souvenirs sont indissociables des nôtres.

Puis une autre question a surgi. Quel métier exige une plus grande constance ?

Au bout du compte, le chagrin doit se transformer en autre chose. Pour nous, il se transforme en mots.

Les mots sont le seul instrument dont nous disposons. Ils préservent la mémoire quand d’autres cherchent à l’effacer. Ils redonnent leur dignité à ceux qui sont réduits à de simples statistiques. Ils défient le silence. Ils survivent aux bombes.

À une époque où la vérité elle-même est de plus en plus niée, notre responsabilité n’est pas simplement de rapporter les faits, mais de les protéger.

C’est pourquoi nous continuons.

Non pas parce que ce dont nous sommes témoins ne nous touche pas, mais au contraire parce que cela nous touche. Parce que rapporter ces récits est à la fois notre métier et notre promesse. Une promesse faite à ceux qui vivent encore l’inimaginable : que leurs voix résonneront au-delà du siège.

Lorsque les habitants de Gaza s’adressent à nous, ils ne s’adressent que rarement à un simple journaliste.

Ils confient à quelqu’un le poids de leur mémoire, en lui demandant de la transmettre en toute honnêteté. Pour eux, il suffit de parler de leur chagrin ; pour nous, il s’agit de transformer ce chagrin en mots qui font ressentir leur souffrance.

3 juillet 2026 – Mondoweiss – Traduction : Chronique de Palestine

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