Par Tareq S. Hajjaj
D’anciens détenus qui ont côtoyé cet éminent médecin de Gaza avant son transfert en isolement cellulaire décrivent des passages à tabac systématiques, des attaques de chiens et une négligence médicale délibérée, et préviennent qu’il pourrait ne pas survivre.
Le 10 juin, le Dr Hussam Abu Safiya est apparu sur un écran devant la Cour Suprême d’Israël par liaison vidéo. Il semblait amaigri, visiblement émacié, et ses mains et ses pieds étaient ligotés. C’était l’une des rares fois où le public avait pu voir le médecin depuis que les soldats israéliens l’avaient emmené de l’hôpital Kamal Adwan, dans le nord de Gaza, il y a près de 18 mois, où il occupait le poste de directeur.
Il est détenu sans inculpation depuis plus de 500 jours, et on sait peu de choses sur son état de santé.
À l’issue de l’audience, l’avocat d’Abu Safiya a transmis au public un message du médecin : « Je suis pédiatre et j’apporte des soins médicaux aux patients, aux blessés et aux personnes vulnérables à Gaza. J’ai exercé mon métier dans le respect du droit international et des principes humanitaires. Ma détention est injuste et arbitraire. »
Selon l’avocat, Nasser Odeh, l’audience faisait suite à un recours déposé par l’équipe juridique d’Abu Safiya demandant sa libération immédiate, après qu’une décision antérieure du tribunal de première instance eut prolongé sa détention le 28 avril 2026.
Cette semaine, la Cour Suprême a rejeté l’appel d’Abu Safiya. Il reste en isolement cellulaire à la prison de Nafha, où il avait été transféré au début du mois de juin à l’approche de sa comparution devant la Cour suprême.
À ce jour, aucune mise en accusation officielle n’a été prononcée contre le Dr Abu Safiya, car il est détenu en vertu de la loi israélienne dite « loi sur les combattants illégaux », selon Nasser Odeh. Cette loi permet à Israël de détenir indéfiniment des Palestiniens sans avoir à porter d’accusations contre eux, sous réserve d’un contrôle judiciaire par le tribunal de district tous les six mois.
« Abu Safiya fait partie des 14 médecins palestiniens de Gaza actuellement détenus par Israël » a déclaré Odeh à Mondoweiss. « S’il y avait eu de véritables chefs d’accusation à leur encontre, ou des preuves étayant les allégations formulées par le ministère public israélien, des actes d’accusation auraient été déposés et des preuves présentées, comme c’est le cas pour tout autre détenu. »
L’avocat a ajouté que le maintien en détention d’Abu Safiya sans qu’aucune accusation formelle n’ait été portée démontre que son incarcération est injustifiée.
Afin de rendre plus difficile toute contestation de sa détention, M. Odeh a précisé qu’Abu Safiya continue non seulement d’être isolé des autres détenus, mais qu’il est également privé de tout contact avec son équipe d’avocats, ce qui rend difficile l’obtention d’informations vérifiées sur son état de santé.
Malgré les efforts visant à étouffer les informations concernant Abu Safiya, Mondoweiss a recueilli les témoignages de détenus palestiniens récemment libérés qui ont déclaré avoir passé du temps avec le médecin en prison avant qu’il ne soit transféré en isolement cellulaire.
Ces anciens détenus, tous libérés en mars de cette année, ont affirmé qu’Abu Safiya avait été soumis à des tortures physiques, des coups, des humiliations et des traitements dégradants. Ils ont également déclaré avoir passé leurs derniers jours en prison avec le médecin.
« Nous l’avons vu peser à peine quarante kilogrammes » a déclaré Ahmad Qaddas, 34 ans. Qaddas avait été arrêté au camp de réfugiés de Jabaila, à Gaza, en décembre 2025, et connaissait déjà Abu Safiya comme l’un des médecins et personnalités publiques les plus en vue du nord de Gaza. Qaddas a affirmé avoir passé six jours avec Abu Safiya peu avant sa libération.
« Je n’en croyais pas mes yeux quand j’ai vu le Dr Hussam » a déclaré Qaddas à Mondoweiss. « Son poids, sa maigreur, son état de santé, son visage, ses mains, ses pieds, tout son corps… Je n’arrivais pas à croire ce que je voyais. »
Qaddas a également affirmé que le Dr Abu Safiya était très peu communicatif, incapable de répondre aux interactions. « Il était devenu si faible qu’il pouvait à peine parler » a déclaré Qaddas. « Il devait répéter chaque mot qu’il prononçait au moins quatre fois avant de parvenir à l’articuler. Même lorsqu’il mangeait, il vomissait tout. Il semblait toujours épuisé et parlait à peine. »
Qaddas a également indiqué que les prisonniers portaient l’uniforme gris standard de la prison et semblaient relativement propres, mais qu’Abu Safiya, en revanche, « avait l’air sale ».
Les témoignages des détenus constituent les premiers détails à émerger concernant l’état d’Abu Safiya depuis que des informations faisant état des tortures qu’il avait subies ont été rendues publiques en janvier 2025, un mois après son arrestation. Ils ont été rapportés par des prisonniers libérés qui avaient été détenus avec le médecin dans le tristement célèbre camp de torture de Sde Teiman.

Une photo du Dr Hussam Abu Safiya qui est devenue virale sur les réseaux sociaux, le montrant dans sa blouse blanche marchant au milieu des décombres vers les chars israéliens qui encerclaient l’hôpital Kamal Adwan à Beita Lahia, dans le nord de Gaza – Photo publiée sur X
Chacun des prisonniers a déclaré avoir passé un temps limité avec le médecin, bien que les détails concernant la date et le lieu de leur détention restent flous. « Nous n’avions aucun moyen de distinguer un jour d’un autre à l’intérieur de la prison » a déclaré à Mondoweiss Rami Abu Amira, 32 ans, qui a affirmé avoir passé six jours avec Abu Safiya.
« Nous passions des jours et des heures enchaînés et les yeux bandés, sans aucune idée du temps qui s’écoulait. »
Abu Amira résidait dans le camp de réfugiés de Jabalia, où il a été arrêté lors d’une invasion de sa région en décembre 2024. Il a expliqué que les détenus comptaient souvent sur d’autres prisonniers pour savoir où ils étaient détenus.
« Dès que l’occasion se présentait, nous demandions à d’autres détenus où nous nous trouvions. Certains répondaient Sde Teiman. D’autres disaient que nous étions à Ofer, ou dans une autre prison » a-t-il raconté. « Ces brefs échanges étaient le seul moyen pour nous de confirmer que nous étions détenus dans un centre de détention quelque part. »
L’avocat d’Abu Safiya, Nasser Odeh, a corroboré la teneur des témoignages des détenus en se fondant sur sa connaissance de l’état de santé du médecin, affirmant que leurs descriptions de la manière dont il avait été traité correspondaient à son état.
Tous les anciens détenus interrogés ont décrit comment le médecin avait été soumis à plusieurs reprises à des coups, à la torture, à des interrogatoires, à l’enchaînement et à la privation de nourriture — des conditions auxquelles de nombreux détenus palestiniens déclarent être soumis de manière généralisée, mais qui, dans le cas d’Abu Safiya, auraient été appliquées de manière encore plus sévère.
Ils ont déclaré que le médecin présentait clairement une détérioration de son état de santé et qu’ils avaient échangé avec lui autant que cela leur était permis, même si tout détenu qui tentait de l’aider aurait été battu.
« Les soldats ont posé leurs bottes sur sa poitrine et l’ont forcé à s’insulter lui-même » : humiliation et négligence médicale
Rami Abu Amira a déclaré que les détenus, y compris le Dr Abu Safiya, étaient maintenus enchaînés par les mains et les pieds pendant une semaine entière, sans que leurs entraves ne soient retirées, même pour manger ou aller aux toilettes. Leurs entraves n’étaient retirées que pendant 10 minutes tous les trois jours pour prendre une douche, avant d’être à nouveau enchaînés.
« De temps en temps, nos entraves étaient également retirées pour que nous puissions manger » a ajouté Abu Amira.
Ahmad Qaddas a souligné qu’Abu Safiya « demandait constamment à recevoir des soins médicaux », compte tenu de son âge avancé. « Chaque fois qu’il demandait à être soigné, un médecin de la prison venait lui donner un seul comprimé pour la tension artérielle. »
Nasser Odeh a confirmé le témoignage de Qaddas, affirmant qu’Abu Safiya continue de souffrir de problèmes de santé chroniques qui ont été exacerbés par les abus et les mauvais traitements systématiques qu’il subit. L’avocat du médecin a déclaré qu’Abu Safiya souffrait d’hypertension artérielle, pour laquelle il avait besoin d’un traitement régulier, ainsi que d’autres problèmes de santé touchant son dos, ses yeux et son cou.
L’une des préoccupations les plus graves est ce qu’Odeh a qualifié de politique de « négligence médicale délibérée » de la part des autorités pénitentiaires, qui a privé Abu Safiya de l’accès à des médicaments et à des traitements essentiels.
« Nous avions précédemment déposé une requête auprès des autorités pénitentiaires » a déclaré M. Odeh. « Nous demandions que le médecin du centre de détention examine le Dr Abu Safiya et que son traitement contre l’hypertension soit rétabli. »
Ahmad Qaddas a également déclaré que « des soldats l’enveloppaient dans une couverture et le déplaçaient d’un endroit à un autre, tandis que d’autres lui posaient leurs bottes sur la poitrine et le forçaient à s’insulter et à se traiter d’âne ».
« Il s’insultait lui-même, ce qui le faisait pleurer » a déclaré M. Qaddas, ajoutant que le but était de l’humilier « devant tous les détenus ».
Ces traitements dégradants débouchaient souvent sur de la torture et des agressions physiques, ont ajouté les détenus, affirmant qu’ils pouvaient entendre le Dr Abu Safiya hurler alors qu’il était interrogé à proximité. « Quand nous entendions ses cris, nous craignions d’abord pour nous-mêmes » a raconté Qaddas. « Puis nous étions bouleversés par ce que le Dr Hussam Abu Safiya endurait. »
Coups, attaques de chiens et privation de nourriture
Rami Abu Amira a affirmé avoir été témoin direct de certains de ces moments, notamment lorsque les soldats israéliens emmenaient le médecin du quartier de la prison vers la salle d’interrogatoire, ou lorsqu’ils le ramenaient dans sa cellule.
« Le Dr Abu Safiya a été torturé. Ils l’ont déshabillé, traîné par terre, projeté contre les murs et attaqué avec des chiens » a-t-il déclaré.
À d’autres moments, a-t-il ajouté, il n’entendait que les cris du médecin, mais le revoyait plus tard, après la séance d’interrogatoire, lorsque les prisonniers étaient autorisés à sortir brièvement de leur cellule pour profiter de la cour.
Abu Amira a également déclaré avoir vu des soldats faire irruption dans la cellule d’Abu Safiya pendant la nuit, alors qu’il dormait, le réveillant en lançant des grenades assourdissantes sous le lit superposé avant de prendre d’assaut sa cellule et de l’emmener. Il disparaissait alors pendant une journée avant d’être ramené la nuit même ou le lendemain, a raconté Abu Amira.
Ahmad Qaddas a déclaré que les soldats israéliens lâchaient régulièrement des chiens sur lui pour qu’ils l’attaquent et le clouent au sol. « À ce moment-là, il pleurait comme un enfant, de peur et d’épuisement » a déclaré Qaddas, ajoutant que les chiens le griffaient avec leurs pattes et leurs griffes.
Il a décrit comment Abu Safiya restait assis pendant de longues heures en prison, incapable de parler à qui que ce soit car il n’avait ni l’énergie ni la force de le faire. « Quand nous lui parlions, il ne pouvait pas répondre, et nous étions nous-mêmes torturés pour nous être approchés de lui », a déclaré Qaddas.
Ces tortures allaient des coups aux attaques de chiens, en passant par la privation de nourriture ou l’envoi en isolement cellulaire, a-t-il précisé. « Je voulais l’aider et répondre à tous ses besoins, mais nous ne pouvions pas. Nous craignions d’être nous-mêmes torturés. »
Il a expliqué que lorsque les prisonniers étaient transférés d’un endroit à un autre, menottés et enchaînés aux pieds, les soldats les frappaient aux jambes, les faisant tomber à genoux. Mais dans le cas d’Abu Safiya, Qaddas a déclaré avoir vu le médecin s’effondrer complètement sous les coups, se cognant la tête contre le sol lors de la chute.
« Il était à ce point affaibli » a expliqué Qaddas. « Mais malgré cela, les soldats continuaient à le frapper sans pitié. »
Il a souligné que bien qu’il fût lui-même un homme d’une trentaine d’années, lorsqu’il était battu, il avait l’impression qu’il risquait de mourir tant les mauvais traitements étaient violents, alors que « le Dr Hussam était un homme plus âgé souffrant d’une maladie ».
« Aujourd’hui, quand je repense à ce qui s’est passé sous mes yeux en prison, j’ai envie de pleurer tant les scènes dont j’ai été témoin et les tortures infligées au médecin étaient cruelles » a déclaré Qaddas.
Briser un symbole
Le tableau brossé par les anciens détenus est celui d’une vie carcérale où chaque instant d’Abu Safiya est marqué par la torture et les traitements dégradants. « Ils l’ont pris pour cible, le soumettant à davantage de torture et d’humiliations que les autres prisonniers » a noté Qaddas.
D’après les témoignages des anciens détenus, les médecins étaient les prisonniers les plus torturés de l’établissement. Pour Qaddas, cela s’expliquait par la volonté de l’armée israélienne de « briser leurs convictions », rappelant que les médecins de Gaza avaient à maintes reprises été une épine dans le pied des invasions terrestres israéliennes en refusant les ordres d’évacuation de l’armée tout au long de la guerre.
Les professionnels de santé — ainsi que les infrastructures sanitaires et communautaires qu’ils représentaient — sont devenus synonymes de refus de se plier aux ordres d’expulsion israéliens.
Lors de l’invasion israélienne du nord de Gaza fin 2024, Abu Safiya a refusé d’évacuer l’hôpital Kamal Adwan, transformant ce complexe médical en dernier refuge pour les civils et devenant ainsi un symbole de la résistance du nord de Gaza face à l’invasion de l’armée israélienne.
Abu Safiya est rapidement devenu le visage de cette fermeté, même dans la manière dont il s’est rendu à l’armée, marchant vers deux chars blindés avec pour seul vêtement sa blouse blanche au milieu des décombres.
Lors d’une précédente invasion du nord de Gaza fin 2023, le docteur Adnan Al-Bursh, de l’hôpital al-Awda, avait joué un rôle similaire.
Il avait été arrêté le 19 décembre 2023, aux côtés d’autres médecins et de civils déplacés. Son décès a ensuite été annoncé à la prison d’Ofer à la mi-avril 2024.
Selon un témoignage obtenu par Sky News par l’intermédiaire de l’organisation israélienne de défense des droits humains HaMoked, Al-Bursh est décédé peu après avoir été conduit dans la section 23 de la prison d’Ofer, près de Ramallah.
Les gardiens de prison auraient amené Al-Bursh dans cette section « dans un état déplorable », présentant « des blessures sur tout le corps », nu de la taille aux pieds.
« Les gardiens de prison l’ont jeté au milieu de la cour et l’ont laissé là » a déclaré une source à Sky News, ajoutant qu’un des détenus lui avait ensuite porté secours et l’avait emmené dans l’une des cellules, où il est décédé peu après.
À ce jour, le corps du Dr Al-Bursh est toujours retenu par les autorités israéliennes. Il incarne les tortures atroces subies par les médecins palestiniens qui ont refusé d’abandonner leur poste et de laisser leurs patients à leur sort, choisissant au contraire de remplir leur devoir jusqu’à ce qu’ils soient arrêtés ou tués.
Les codétenus d’Abu Safiya craignent qu’il ne subisse le même sort. « Nous avons entendu des médecins à l’intérieur de la prison souhaiter à plusieurs reprises mourir à cause des tortures qu’ils subissaient » a déclaré Qaddas. « S’il n’y a pas d’intervention urgente pour sauver le docteur Hussam, il mourra inévitablement en prison. »
Auteur : Tareq S. Hajjaj
* Tareq S. Hajjaj est un auteur et un membre de l'Union des écrivains palestiniens. Il a étudié la littérature anglaise à l'université Al-Azhar de Gaza. Il a débuté sa carrière dans le journalisme en 2015 en travaillant comme journaliste/traducteur au journal local Donia al-Watan, puis en écrivant en arabe et en anglais pour des organes internationaux tels que Elbadi, MEE et Al Monitor. Aujourd'hui, il écrit pour We Are Not Numbers et Mondoweiss.Son compte Twitter.
19 juillet 2026 – Mondoweiss – Traduction : Chronique de Palestine – YG

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