4 août 2026 - Les dépouilles de 112 Palestiniens tués lors d'une frappe aérienne israélienne en 2023 ont été inhumées à Gaza - Photo : Mohammed al-Hajjar/MEE
Par Shaimaa Eid
En tant que journaliste originaire de la bande de Gaza, j’ai vécu ce génocide depuis son tout premier jour. J’essaie toujours de rester forte, non pas pour moi-même, mais pour la mission que je crois avoir été chargée d’accomplir en naissant à Gaza.
C’est une mission qui dépasse la souffrance personnelle pour devenir le témoignage d’une époque entière où des êtres humains sont rayés de la surface de la terre sous les yeux du monde entier.
Ce qui s’est passé à Gaza depuis le 7 octobre ne peut se résumer à des statistiques, à des titres de journaux, ni même à des milliers de reportages. C’est tout un chapitre de l’histoire de l’humanité qui se déroule sous les yeux du monde. C’est une histoire qui doit être documentée, préservée et transmise aux générations futures, non seulement comme un témoignage de destruction, mais aussi comme une preuve de ce que les êtres humains peuvent endurer lorsqu’on leur retire tous les moyens essentiels à leur survie.
Depuis mille jours, Gaza oscille entre la vie et la mort. Notre endurance n’est plus une actualité brûlante ; elle est devenue une question douloureuse à laquelle le monde est confronté : quelle souffrance un être humain peut-il endurer ? Et combien de tragédies le monde peut-il encore voir avant de décider que ce qui s’est passé a franchi toutes les limites possibles ?
Cette guerre a touché toutes les familles de Gaza. Il n’y a pas un seul foyer qui ait été épargné par le chagrin, la peur, le déplacement ou la perte.
Des familles qui croyaient autrefois que leur maison était l’endroit le plus sûr au monde se sont retrouvées à dormir dans des tentes, des écoles, des hôpitaux ou la rue. Des parents ont porté leurs enfants à travers les ruines, tandis que les enfants ont appris à reconnaître le bruit des bombes avant même d’avoir connu ce qu’était la sécurité.
Nous avons déménagé d’un endroit à l’autre, non pas parce que nous voulions partir, mais parce que la survie l’exigeait. Chaque fois qu’on nous disait qu’il existait un « endroit plus sûr », nous rassemblions le peu qui nous restait et nous nous y rendions, dans l’espoir de trouver un abri temporaire.
Mais la peur nous suivait partout où nous allions. Des zones décrites comme humanitaires sont devenues des lieux de mort, et la sécurité est devenue un mot qui apparaissait plus souvent dans les communiqués officiels que dans la réalité.
Pour beaucoup de personnes à travers le monde, le foyer est synonyme de réconfort, de souvenirs et d’un sentiment d’appartenance. Pour les Palestiniens de Gaza, le foyer est devenu le souvenir de ce qui a été perdu. Des quartiers entiers ont disparu, et des rues autrefois peuplées de familles ont été réduites à des champs de décombres. Les lieux qui abritaient autrefois nos souvenirs d’enfance ne nous rappellent plus aujourd’hui que ceux qui ne sont plus là.
Pourtant, malgré tout, les habitants de Gaza se réveillent chaque matin en cherchant une raison de continuer à vivre.
Ils partent à la recherche d’eau, se battent pour trouver du pain et tentent de se procurer des médicaments. Ils serrent leurs enfants contre eux toute la nuit lorsque le bruit des explosions revient, et ils reconstruisent petit à petit leur vie, encore et encore, sachant qu’ils risquent de tout perdre à nouveau.
Voici ce que le monde doit comprendre : la résilience de Gaza n’est ni une histoire romantique, ni un choix facile. C’est le résultat d’un peuple contraint de se battre pour le plus fondamental des droits humains : le droit d’exister.
Ce qu’Israël a fait subir à Gaza, sous les yeux de la communauté internationale, nous a contraints à remettre en question le sens même des principes que le monde prétend défendre. Que signifie la justice si ceux qui souffrent sont laissés sans protection ? Et quelle valeur ont les lois internationales si les civils, les hôpitaux, les journalistes et les enfants restent en danger malgré les protections que ces lois sont censées leur offrir ?
À Gaza, ce ne sont plus des questions politiques ou juridiques abstraites. Ce sont des questions que l’on se pose chaque jour sous les bombardements, en faisant la queue pour du pain, en cherchant de l’eau potable et en vivant dans des tentes précaires qui n’offrent aucune protection ni contre les intempéries ni contre la guerre.
Nous ne cherchons pas seulement une explication à ce qui nous arrive. Nous cherchons une explication au monde lui-même.
Les habitants de Gaza ont appris que personne n’échappe au cercle du danger. Journalistes, médecins, ambulanciers, équipes de la protection civile, enfants, femmes, personnes âgées et personnes en situation de handicap ont tous été confrontés à la même réalité : une vie qui peut être menacée n’importe où, à tout moment.
Les journalistes ne se sont pas contentés de documenter la destruction ; ils l’ont eux-mêmes vécue. Beaucoup ont perdu leur foyer, leur famille et leurs collègues, mais ils ont continué à porter leurs caméras et à documenter ce qui se passait autour d’eux. Ils ont payé un prix immense simplement pour préserver la mémoire d’un lieu que le monde aurait autrement pu choisir d’oublier.
Sur le plan personnel, j’ai perdu 54 membres de ma famille pendant le génocide. Ils ont tous été tués, et des branches entières de ma famille ont été rayées de l’état civil.
Nous avons pleuré, nous avons souffert et nous avons crié sous le poids d’une perte aussi immense, mais nous n’avons jamais abandonné notre mission. J’ai continué à écrire, à documenter et à dire la vérité au monde entier, car je sais que chaque histoire qui reste taire est une nouvelle perte, et que témoigner de ce qui s’est passé est devenu un devoir tout aussi important que la survie elle-même.
Les médecins et les professionnels de santé ont été confrontés à une réalité similaire. Les hôpitaux, qui devraient être les lieux les plus sûrs en temps de guerre, sont devenus des lieux de terreur et de destruction.
Le personnel médical a poursuivi son travail dans des conditions impossibles, soignant les blessés avec des ressources extrêmement limitées tout en étant exposé au même danger que celui qui menaçait les patients mêmes qu’il tentait de sauver.
Quel genre de monde transforme les hôpitaux en champs de bataille ? Quel genre de monde arrête ou prend pour cible des médecins alors qu’ils s’acquittent de leur devoir humanitaire ? Et quel genre de monde tue des journalistes chez eux, aux côtés de leurs familles, simplement parce qu’ils portaient un appareil photo au lieu d’une arme ?
Il ne s’agit pas d’incidents isolés. Ils s’inscrivent dans une réalité bien plus vaste où toutes les limites censées protéger les civils ont été franchies.
La faim a été l’un des chapitres les plus douloureux de cette guerre.
Avant cette guerre, il était rare d’entendre parler d’enfants mourant de faim dans le monde moderne. À Gaza, cependant, la faim est devenue une réalité quotidienne. Il ne s’agissait plus simplement d’une absence de nourriture ; c’est devenu un état qui a façonné tous les aspects de la vie.
Elle s’est d’abord lue sur les visages des enfants avant d’apparaître dans les rapports officiels. Elle était visible dans leurs corps frêles, dans l’épuisement des parents et dans le désespoir des familles à la recherche de quelque chose d’aussi simple que du pain.
Nous avons arpenté des rues où les gens étaient trop affaiblis par la faim pour rester debout. Les enfants pleuraient toute la nuit parce que leur corps ne comprenait plus pourquoi la nourriture avait disparu de leur vie. Les familles partageaient les quelques miettes dont elles disposaient, répartissant de minuscules portions entre de nombreuses personnes et essayant de se convaincre que demain serait peut-être différent.
Mais le lendemain apportait généralement la même réalité.
Nous avons suivi les ordres d’évacuation et nous sommes rendus dans des zones qualifiées de « zones humanitaires ». Nous pensions qu’elles pourraient nous offrir une certaine protection contre la violence. Pourtant, même là-bas, des personnes ont été tuées, des tentes ont été incendiées et des familles ont été détruites.
La notion même d’abri s’est effritée, et la sécurité était hors de portée pour ceux qui subissaient la guerre.
Beaucoup se souviennent de l’image de cette petite fille, Warda Jalal al-Sheikh, debout au milieu des flammes, de la fumée et de la dévastation après que la tente de sa famille eut été touchée et prise d’assaut par le feu. Plusieurs membres de sa famille ont été tués alors qu’elle luttait pour rester en vie. Son image est devenue le symbole déchirant de ce que signifie naître dans une réalité où le feu vous entoure avant même d’avoir eu la chance de comprendre le monde.
Beaucoup se souviennent également de notre collègue, le journaliste Ayman al-Jadi, qui attendait que sa femme accouche de leur enfant. Cela aurait dû être un moment de renouveau, un moment pour accueillir une nouvelle vie. Au lieu de cela, il a été tué alors qu’il attendait de connaître son bébé.
Comment le monde peut-il comprendre une réalité dans laquelle la mort s’immisce jusque dans les moments censés incarner l’espoir ?
Ces histoires ne sont pas des exceptions. Ce sont des scènes qui se répètent sans cesse dans un endroit où le simple fait de rester en vie est devenu extraordinaire.
Même après l’annonce du cessez-le-feu, les souffrances n’ont pas pour autant disparu.
Partout à Gaza, une nouvelle réalité a commencé à se dessiner avec l’extension continue de ce que l’on appelle désormais la « ligne jaune ». Délimitées par des blocs de béton jaunes et des barrières militaires, ces zones ont redessiné la carte de la bande de Gaza, coupant l’accès à de vastes étendues de terre.
La Ligne jaune n’a cessé de grignoter davantage de territoire, couvrant désormais près de 70 % de la superficie totale de Gaza et séparant les communautés de leurs foyers, de leurs terres agricoles et de leurs quartiers. Pour de nombreux Palestiniens, ces barrières en béton jaune ne sont pas seulement des obstacles physiques ; elles symbolisent la poursuite du déplacement par d’autres moyens.
Malgré l’annonce d’un cessez-le-feu, les violations se sont poursuivies sous les yeux des médiateurs internationaux et du monde entier. La nature de la guerre a peut-être changé, mais le sentiment d’insécurité de la population, lui, est resté le même. Le bruit des bombardements s’est peut-être estompé dans certaines zones, mais la crainte de perdre ce qui reste n’a jamais quitté le cœur des gens.
L’extension de ces frontières soulève une question douloureuse : peut-il véritablement y avoir un cessez-le-feu alors que la carte de Gaza continue de rétrécir ? Pour les Palestiniens, les barrières jaunes sont devenues le symbole d’une crainte encore plus profonde : celle que les mesures temporaires imposées pendant la guerre ne deviennent une réalité permanente, redessinant l’avenir de tout un peuple.
Après mille jours de génocide, on ne peut pas comprendre Gaza uniquement à travers le nombre de morts, de blessés, de déplacés ou de sans-abri. Les statistiques ont leur importance car elles révèlent l’ampleur de la dévastation, mais derrière chaque chiffre se cache une histoire humaine, une famille, un rêve, un souvenir et une vie fauchée prématurément.
La véritable histoire de Gaza n’est pas seulement celle de la destruction. C’est aussi celle de personnes qui ont refusé de disparaître.
C’est l’histoire de mères qui ont continué à prendre soin de leurs enfants malgré leur chagrin ; de pères qui ont cherché de quoi nourrir leur famille dans des conditions impossibles ; de médecins qui ont continué à travailler malgré l’épuisement ; de journalistes qui ont continué à écrire malgré le danger ; et de gens ordinaires qui ont reconstruit petit à petit leur vie alors même que tout autour d’eux s’était effondré.
Cette résilience ne doit pas être confondue avec une acceptation de la souffrance. La capacité des Palestiniens de Gaza à survivre ne rend pas leur souffrance acceptable, pas plus qu’elle n’absout de leur responsabilité ceux qui ont laissé cette réalité perdurer. La survie n’est pas la preuve que les gens vont bien. C’est la preuve du fardeau immense qu’ils ont été contraints de supporter.
Quand le rêve est brisé par les bombes : l’enfance volée des enfants de Gaza
Le monde ne doit pas considérer la résilience de Gaza comme une raison de passer à autre chose et d’oublier ce qui s’est passé. Il doit y voir une raison de se poser des questions plus difficiles sur la justice, la responsabilité et la valeur que le monde accorde à la vie humaine.
Mille jours de génocide ne sont pas simplement le passage du temps. Ils constituent la mémoire vivante de toute une génération qui s’écrit en temps réel. Ce sont des enfants qui grandissent avec des images de destruction au lieu de souvenirs d’enfance ordinaires, et des familles qui apprennent à faire le deuil de leurs proches tout en luttant encore pour survivre.
Ce qui s’est passé à Gaza ne doit pas devenir un chapitre de plus que le monde lit avant de le refermer. Cela doit rester un témoignage ouvert, un rappel de ce qui se passe lorsque les principes internationaux sont ignorés et que la souffrance humaine devient quelque chose que l’on observe de loin.
La résilience de Gaza après mille jours ne peut être résumée dans un reportage ou un titre de journal. Elle mérite d’être inscrite dans les livres d’histoire, non seulement comme un témoignage de la douleur, mais aussi comme la preuve qu’un peuple a continué à vivre malgré toutes les tentatives visant à le briser.
Car l’histoire de Gaza ne se résume pas seulement à ce qu’on lui a fait subir. Elle raconte aussi ce qui reste une fois que tout le reste a été emporté.
Les maisons ont peut-être été détruites, les rues transformées et les repères familiers effacés, mais les gens sont toujours là, porteurs de leurs souvenirs, de leurs noms, de leurs histoires et de leur détermination à être vus et entendus.
En tant que journaliste originaire de Gaza, je sais qu’il existe d’innombrables histoires qui n’ont pas encore été racontées. Derrière chaque bâtiment détruit se cache l’histoire d’une famille. Derrière chaque chaise vide se cache quelqu’un que nous pleurons encore. Derrière chaque survivant se cache une histoire de résilience qui mérite d’être entendue.
Au final, nous sommes toujours là.
Nous continuons à écrire.
Nous continuons à documenter.
Nous continuons à témoigner.
Car ce qui reste à raconter sur Gaza dépasse de loin tout ce que le monde a entendu jusqu’à présent.
Auteur : Shaimaa Eid
* Shaimaa Eid est une journaliste indépendante qui couvre l'actualité depuis Gaza, une ville soumise aux bombardements, au siège et à la famine. Depuis le début de la guerre, elle relate, à travers des témoignages poignants, des histoires humaines méconnues de déplacement, de famine et de survie.
Elle écrit pour The Palestine Chronicle et The Palestinian Information Center.
18 juillet 2026 – The Palestine Chronicle – Traduction : Chronique de Palestine – YG

Soyez le premier à commenter