25 mai 2026 - Des enfants palestiniens déplacés participent à une manifestation dans le quartier d'Al-Mawasi à Khan Yunis, dans le sud de la bande de Gaza, pour dénoncer la grave pénurie d'eau qui menace la vie de milliers de personnes, alors que l'on craint une détérioration des conditions sanitaires et la propagation de maladies de peau. Brandissant des bidons d'eau vides pour symboliser l'ampleur des souffrances quotidiennes endurées par les habitants en raison du manque d'eau potable, les manifestants ont souligné la menace directe qui pèse sur leur vie, en particulier pour les enfants et les personnes âgées. Ils ont appelé les autorités compétentes et les organisations humanitaires à intervenir d'urgence pour assurer un approvisionnement régulier en eau et empêcher l'aggravation de la catastrophe humanitaire. Depuis le soi-disant « cessez-le-feu » d'octobre 2025, Israël continue d'empêcher l'entrée d'une aide humanitaire importante à Gaza. La grande majorité de la population de Gaza est toujours déplacée et vit dans des abris inadéquats, et la situation humanitaire reste catastrophique - Photo : Doaa Albaz / Activestills
Par Ramzy Baroud
Tout a commencé par un appel téléphonique à des membres de ma famille, qui se trouvaient dans un camp de déplacés au nord de Gaza.
Comme les connexions Internet sont souvent instables, j’ai réussi à envoyer un message à la veuve de mon cousin — qui a été tué avec tous ses fils lors du génocide en cours à Gaza.
Je lui ai posé une question simple : que veulent les Gazaouis ?
Mon objectif était de recueillir des témoignages bruts auprès de ses voisins afin de les intégrer dans une lettre adressée à un responsable européen dont le pays s’engage activement en faveur de la justice pour les Palestiniens.
J’avais choisi cette approche pour contourner le discours politique cliché et éviter l’écueil de parler au nom de ceux qui subissent le génocide et la famine. Les Palestiniens de Gaza sont tout à fait capables de s’exprimer par eux-mêmes.
Les réponses, cependant, ont bouleversé toute mon approche. Bien que je sois profondément attaché à ma communauté à Gaza, je m’attendais à me concentrer directement sur un langage macro-politique — sur la création d’un État, les droits et la justice mondiale. Au lieu de cela, j’ai été confrontée à la réalité viscérale de la survie physique la plus immédiate.
« Nous voulons une vie… nous voulons une vie digne », m’a-t-elle dit. « Une vie digne avec de la nourriture, de l’eau, et même la possibilité de respirer. On se sent tellement étouffés. Nous avons besoin de tant de choses… tellement, tellement de choses. Nous avons besoin d’un soutien psychologique, d’un soutien financier et d’un soutien moral. »
Un autre voisin a déclaré : « Ils (Israël) nous martyrisent avec tout, absolument tout ; même quand nous dormons dans nos lits… les moustiques nous vident de notre sang. Les insectes et les rats sont partout autour de nous, les puces aussi, et la chaleur nous tue. Il n’y a pas de ventilateurs et il n’y a pas d’électricité. »
Oui, beaucoup ont parlé de Karameh (dignité), de hurriye (liberté) et de Haq al-Awda (le droit au retour), mais ces grands droits politiques et sociaux étaient presque toujours directement liés à la lutte quotidienne pour l’éducation, pour l’eau, pour les soins médicaux de base et – contre les rats.
Les rats. C’est le cauchemar récurrent dans l’esprit des parents de Gaza qui se trouvent incapables de protéger leurs enfants, même contre les rongeurs.
Près de deux millions de Palestiniens restent déplacés dans des conditions épouvantables, piégés dans à peine 40 % d’une bande de Gaza déjà minuscule et assiégée.
J’ai passé la journée à essayer d’assimiler la douleur, le chagrin et les modestes attentes de ce peuple fier.
Mais plus tard dans la soirée, une affaire apparemment sans rapport a attiré mon attention. J’ai entendu parler de deux personnages — Aziz Abu Sarah, un Palestinien originaire des territoires de 1948, et Maoz Inon, un Israélien — qui parcourent le monde depuis des mois pour promouvoir ce qu’ils appellent leur tournée « The Future Is Peace ».
Ces deux individus ont acquis une renommée mondiale, s’étant entretenus avec des personnalités telles que le célèbre humoriste américain Jon Stewart dans The Daily Show et ayant finalement rencontré le pape François en personne.
À première vue, les deux hommes colportent un message de « paix » et de « pardon », mettant régulièrement en scène un spectacle où ils se pardonnent mutuellement à la fin de leurs échanges. Tout cela sert de tremplin promotionnel pour leur « tournée de la paix » d’une semaine en Israël, vendue au prix compétitif de 4200 dollars par personne, billets d’avion non compris.
La triste vérité est que cette approche « d’entreprise » de la « consolidation de la paix » n’est pas unique ; c’est le symptôme d’une tendance plus large qui exploite la Palestine.
Plus tragique encore, de nombreux Palestiniens ont tiré profit du concept bien intentionné mais souvent mal compris de « donner la parole aux Palestiniens » pour accumuler richesse, statut et prestige personnels, tandis que leurs propres concitoyens ne trouvent pas d’eau potable et sont au bord de la famine.
La maxime arabe, célèbre en Palestine depuis des générations, affirme depuis longtemps que « la révolution est un arbre arrosé par le sang des martyrs, et ses fruits sont cueillis par les opportunistes et les lâches ».
L’extermination massive ne devrait-elle pas constituer un seuil moral empêchant les opportunistes de nourrir leur cupidité pathologique ?
Désespérés de solidarité, les Palestiniens de Gaza continuent d’espérer que les efforts mondiaux finiront par soutenir leur lutte acharnée pour la liberté, la dignité, l’eau potable et un répit face aux rats. Et des millions de personnes à travers le monde sont en effet bien intentionnées ; elles se soucient de Gaza d’une manière qu’aucune publication sur les réseaux sociaux ne pourra jamais faire ressentir.
La crise réside dans le fait que l’équilibre entre la solidarité authentique et l’exploitation pure et simple risque parfois de basculer en faveur des exploiteurs. Nous assistons à l’émergence d’un culte de la personnalité lucratif, fondé sur des honoraires d’orateurs exorbitants et des billets en classe affaires, qui fait le tour du monde sous le couvert de la défense d’une cause.
Certains ont connu une véritable ascension sociale depuis le 7 octobre, devenant des célébrités du jour au lendemain et se comportant comme des figures héroïques entourées de fans admiratifs, simplement pour avoir fait leur travail de base ou pris une position morale publique.
Il existe des organisations qui amassent des budgets colossaux, organisant des événements pouvant coûter jusqu’à 200 000 dollars en un seul week-end, simplement pour ressasser les mêmes vieilles positions sans stratégie, des slogans sans plans d’action, et des revendications de « victoires » prodigieuses alors que les Gazaouis meurent de soif et de faim.
D’un autre côté, les responsables palestiniens et ceux qui défendent la ligne officielle continuent de tourner le dos à la réalité de Gaza tout en récoltant les immenses bénéfices de la solidarité mondiale : le prestige de la reconnaissance diplomatique, les tapis rouges déroulés pour les bureaucrates et les ovations debout lors des conférences internationales.
Le cercle de l’exploitation s’élargit, tandis que les messages qui filtrent des camps de déplacés deviennent chaque jour plus tragiques :
- « Je veux retrouver ma famille — celle qu’Israël m’a enlevée. »
- « Je veux enterrer mes enfants qui sont encore sous les décombres. »
- « Je veux que mon père soit libéré de prison. Nous n’avons personne d’autre que lui. »
- « Les rats, les rats, mon frère. Ils dévorent la chair de nos enfants. »
En réfléchissant à l’horreur de ces parents impuissants à protéger leurs enfants, le mot « rats » a pris un sens plus lourd.
La lutte pour la liberté palestinienne doit rester ancrée dans le sol de Gaza. Il ne faut pas laisser le mouvement de solidarité mondiale se transformer en une industrie carriériste pour des individus égoïstes se faisant passer pour des sauveurs.
Cet opportunisme rampant doit être combattu avec exactement la même urgence que les rats, au sens propre, de Gaza.
Auteur : Ramzy Baroud
* Dr Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle.
Il est l'auteur de six ouvrages. Son dernier livre, coédité avec Ilan Pappé, s'intitule « Our Vision for Liberation : Engaged Palestinian Leaders and Intellectuals Speak out » (version française). Parmi ses autres livres figurent « These Chains Will Be Broken: Palestinian Stories of Struggle and Defiance in Israeli Prisons », « My Father was a Freedom Fighter » (version française), « The Last Earth » et « The Second Palestinian Intifada » (version française) Son livre à venir, « Before the Flood », sera publié par Seven Stories Press.
Dr Ramzy Baroud est chercheur principal non résident au Centre for Islam and Global Affairs (CIGA). Son site web.
3 juin 2026 – Transmis par l’auteur – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

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