30 juin 2026 - Le père de la petite Suwar Thaer Abu Daraz tient son corps dans ses bras tandis que des Palestiniens se rassemblent à l’hôpital Al-Nasser de Khan Yunis pour pleurer sa mort et celle de sa mère, Diana Muhammad Abu Daraz (23 ans), tuées la veille lors d’une frappe israélienne dans la région d’Al-Mawasi. Plus d’une centaine de tentes appartenant à des Palestiniens déplacés ont également été détruites. Bien qu’Al-Mawasi ait été désignée « zone humanitaire sûre » par les autorités israéliennes, elle a été attaquée à plusieurs reprises. Diana tenait sa fille Sawar dans ses bras au moment de la frappe, et elles ont perdu la vie ensemble. Sawar n’avait pas encore un an ; elle est morte avant d’avoir pu faire ses premiers pas ou prononcer ses premiers mots. Depuis le soi-disant « cessez-le-feu » d’octobre 2025, plus de 1050 Palestiniens ont été tués lors d’attaques israéliennes - Photo : Doaa Albaz/Activestills
Par Fares Abulebda
Mille jours
Il suffit d’une seconde pour dire ces mots
Mais Gaza a dû les vivre pendant mille jours
Mille jours à se réveiller sans certitude aucune
Mille jours à se demander si la prochaine explosion va effacer une autre maison, une autre famille, un autre nom.
Mille jours pendant lesquels la survie est devenue un accomplissement, et un lendemain est devenu du luxe.
Aujourd’hui n’est pas juste une nouvelle date sur le calendrier.
Aujourd’hui marque le millième des jours consécutifs pendant lesquels des millions de Palestiniens ont vécu dans la peur, le déplacement, la perte, l’incertitude, la faim, la douleur.
L’Histoire mesure souvent les guerres par un début et une fin.
Mais les personnes qui vivent la guerre la mesurent différemment.
Par le dernier repas partagé avec un être cher.
Par une pièce qui n’existe plus.
Par un appel téléphonique jamais effectué.
Par une chaise vide sur laquelle personne ne va plus jamais s’asseoir.
Pour la plupart du monde, Gaza est devenu un autre titre dans les actualités.
Un autre débat.
Une autre notification.
Un autre argument politique.
Un autre nombre, ajouté à un autre rapport.
Mais aucune mère n’a jamais pleuré sur des statistiques.
Aucun enfant n’a jamais serré un chiffre dans ses bras.
Aucun père n’a jamais enterré un pourcentage.
Derrière chaque chiffre se trouve un être humain.
Derrière chaque humain se trouve une famille.
Derrière chaque famille se trouve un univers entier qui existait avant son éclatement.
On trouve aujourd’hui des enfants à Gaza qui n’ont jamais connu ce que beaucoup appellent une enfance ordinaire.
Pour eux, la peur est arrivée avant l’espoir.
Le bruit des avions est devenu plus familier que les bruits d’une cour d’école.
Beaucoup d’entre eux one passé plus de temps à apprendre à survivre qu’à penser à ce qu’ils aimeraient devenir.
Des générations entières grandissent en portant des souvenirs qu’aucun enfant ne devrait jamais porter.
Des parents ont fait face à des choix impossibles.
Des médecins ont travaillé sous une pression inimaginable.
Des familles ont cherché de la nourriture, de l’eau, des médicaments, de la sécurité, tout en essayant de préserver quelque chose d’encore plus fragile- leur dignité.
Des maisons ont disparu.
Les écoles ont cessé d’être des lieux d’apprentissage.
Les hôpitaux ont œuvré dans des conditions écrasantes.
Des quartiers qui autrefois résonnaient de rires sont devenus des paysages de silence et de débris.
Et malgré tout ça…
La vie a refusé de disparaître.
Une mère réussit encore à réconforter son enfant traumatisé.
Un père cherche encore des moyens de protéger sa famille.
Des voisins partagent encore le peu qu’il leur reste.
Des bénévoles prennent encore des risques pour aider des inconnus.
Des gens choisissent encore la gentillesse là où la cruauté est devenue ordinaire.
Peut-être que là réside le plus grand acte de résistance de Gaza :
Ne pas seulement survivre,
Mais refuser d’abandonner son humanité.
La plus grande tragédie n’est pas uniquement la destruction que le monde a vu.
La plus grande tragédie est de voir que cette destruction devient familière.
Des images qui autrefois choquaient les consciences apparaissent désormais parmi tant d’autres informations sur le fil.
Des histoires qui devraient mettre en pause le monde pendant quelques instants sont remplacées par des loisirs, des publicités, des distractions.
Lorsque la souffrance devient ordinaire…
Quelque chose se brise à l’intérieur de humanité elle-même.
Les guerres détruisent des immeubles,
L’indifférence détruit la conscience.
L’Histoire retiendra les dates.
Elle racontera les opérations militaires.
Elle notera la destruction.
Elle comptera les morts.
Mais l’Histoire a toujours posé des questions, aussi.
Pas seulement : qui a fait ça ?
Mais aussi :
Qui l’a vu ?
Qui l’a raconté ?
Qui est resté silencieux ?
Qui a décidé qu’une jourée supplémentaire de souffrance inimaginable pourrait simplement devenir normale ?
Mille jours ne devraient jamais devenir une borne ordinaire.
Aucun enfant ne devrait grandir en croyant que la peur est un élément normal de la vie.
Aucun parent ne devrait mesurer le succès par le fait que leur enfant ait survécu à une nuit de plus.
Aucun peuple ne devrait passer 1000 jours consécutifs à se demander si le monde les voit encore comme des êtres humains.
Un jour cette guerre prendra fin.
Les bombes se tairont enfin.
La fumée se dissipera.
Les villes peuvent être reconstruites.
Les routes pourront être réparées.
Les écoles pourront rouvrir.
Les maisons pourront renaître.
Mais certaines choses ne peuvent jamais être reconstruites:
Une enfance interrompue.
Des parents disparus.
Des amis dont les voix n’éxistent plus qu’en souvenirs.
Des rêves entérrés bien avant de pouvoir se concrétiser.
Les générations futures vont étudier notre époque.
Ils vont lire les rapports.
Ils vont analyser la politique.
Ils vont débattre des décisions prises.
Et je pense qu’une question qui résonnera plus fort que toutes les autres sera des plus simples :
Comment le monde a-t-il pu laisser cela durer pendant plus de mille jours ?
Et quand nos enfants nous demanderont ce que nous faisions pendant que des millions d’innocents enduraient, jour après jour, la peur, la faim, la perte, le déplacement…
Dire « nous ne savions pas »
ne sera pas une réponse honnête.
Parce que le monde a tout vu.
Le monde a regardé.
Le monde a su.
La question n’est plus de savoir si l’humanité a assez d’informations. La question est de savoir si l’humanité a assez de courage.
Car les civilisations sont commémorées non pas seulement pour leur richesse, leurs armées, ou leur technologie.
Elles sont commémorées pour ce qu’elles ont choisi de protéger quand la vie humaine était en jeu.
Aujourd’hui marque les mille jours.
Pas simplement d’un conflit.
Mais d’un test.
D’un test de compassion.
D’un test de justice.
D’un test de courage moral.
Et longtemps après que le dernier tir soit tiré, longtemps après le nettoyage des débris, et longtemps après la construction de nouveaux immeubles sur les ruines des anciennes villes…
L’Histoire sera toujours là, à poser la même question :
Lorsque Gaza hurlait à l’humanité… qui a répondu ?
Auteur : Fares Abulebda
* « Je m’appelle Fares Abulebda. Je porte en moi les blessures de mon peuple, les histoires de mes amis et le choix de vivre sans haine, sans division. Je choisis d’aimer les êtres humains tels qu’ils sont, sans distinction de couleur de peau, de race ou de croyance. »
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Gaza, 3 juillet 2026 – Traduction : Aliki Blaquière

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