Après des campagnes de bombardements israéliens incessants, des milliers de Palestiniens déplacés marchent sur la route de Salah al-Din en direction du sud de la bande de Gaza. Certains d'entre eux ont dû marcher sur une longue distance avec leurs affaires tout en aidant les personnes âgées et les personnes en fauteuil roulant. Environ 1,5 million de Palestiniens sont déplacés dans la bande de Gaza alors que les bombardements se poursuivent et que la situation humanitaire est désastreuse. L'eau et la nourriture manquent cruellement. A la date du 13 juillet 2026, les bombardements incessants d'Israël ont tué plus de 73 000 personnes à Gaza depuis le 7 octobre, dont deux tiers d'enfants et de femmes. Des milliers d'enfants enfants sont portés disparus, morts dans les décombres - Photo : Mohammed Zaanoun / Activestills
Par Nassma Harazin
Dix minutes avant l’appel à la prière du soir, alors que je préparais la théière sur un feu faible à l’intérieur de notre tente de déplacement à Khan Younès, des youyous ont soudain rompu le silence du crépuscule.
J’ai cru, un instant, que la joie avait enfin trouvé le chemin jusqu’à nous, qu’une bonne nouvelle allait annoncer notre retour vers les maisons dont nous avions été arrachés de force. Mais l’illusion s’est vite dissipée.
Ma voisine, derrière le morceau de tissu qui nous séparait, m’a appris qu’un cessez-le-feu venait d’être annoncé par des sources officielles, sans pour autant inclure notre retour vers l’est de Gaza ni les « lignes jaunes ».
La nouvelle du cessez-le-feu n’avait rien de joyeux ni de triste. Elle ressemblait plutôt à notre dure réalité depuis le début de l’exil : une vie suspendue entre l’attente, la perte et les fausses promesses.
Je m’appelle Nesma Al-Harazin. Je suis déplacée de l’est du quartier de Shujaïya depuis le 7 octobre 2023. Après le bombardement de notre maison, je suis partie avec un petit sac sur le dos contenant quelques vêtements, un petit carnet, un stylo et un exemplaire du Coran. Je pensais partir pour deux jours puis revenir. Mais l’attente du retour s’est prolongée au-delà de toute limite : des mois, presque deux ans.
Je suis récemment revenue de Khan Younès, au sud de la bande de Gaza, vers une maison qui n’est pas la mienne, dans la ville de Gaza : un logement provisoire loué par ma famille pour tenter de survivre. Depuis le 7 octobre 2023, la vie à Gaza n’est plus la même.
Les mères seules et isolées de Gaza reconstruisent leur vie sur les décombres
C’est une lutte quotidienne pour la survie, où les grands rêves s’effacent peu à peu, ne laissant place qu’à un désir simple, partagé par tous les déplacés : un toit pour nous protéger et un mur contre lequel appuyer notre dos.
D’un déplacement à l’autre… des détails cruels
Je me souviens encore des premiers instants de la guerre. Tout paraissait calme, mais d’un calme inquiet et oppressant. Puis, dans l’après-midi, les tirs d’artillerie ont commencé à frapper violemment les lignes de l’est. Une maison voisine a été bombardée, provoquant l’effondrement de l’escalier de notre immeuble. Nous avons tous hurlé avant de fuir avec les voisins du quartier, ne prenant avec nous que nos papiers d’identité.
Ma famille et moi avons fui l’est de Choujaïya vers son versant ouest, aux côtés de mes oncles, pour nous réfugier dans une vieille maison, le foyer originel de la famille. Chaque famille occupait une pièce unique. Nous y sommes restés quinze jours.
Mais cet abri, que nous croyions sûr, ne l’était pas : la zone a été frappée sous un déluge de feu, emportant plusieurs cousins de mon père. Des familles entières ont alors disparu des registres civils.
Ensuite, nous avons gagné Nuseirat. C’est là que j’ai appris que la maison de mon grand-père — celle-là même où nous avions trouvé refuge aux premiers jours — avait été réduite en ruines sous les bombardements. Mon père y avait grandi, y avait uni sa vie à celle de ma mère, et moi-même, j’y avais laissé les souvenirs de mon enfance.
Je me revois encore jouer avec mes cousins, Hadil et Mohammed. Lorsque cette nouvelle m’est parvenue, j’ai ressenti une suffocation profonde, comme si nous étions désormais voués à une errance sans terme, dépossédés jusqu’à l’idée même d’un retour. Cette demeure incarnait à mes yeux un refuge que je croyais inviolable.
Une mémoire lourde de tout ce qu’elle ne peut oublier
En l’espace de deux années, nous avons été déplacés à plusieurs reprises. L’exil était devenu une routine quotidienne, se répétant dans chaque lieu où nous trouvions refuge, jusqu’à notre ultime étape à Khan Younès. Nous faisions la queue pour obtenir de l’eau, puis d’interminables files pour tout le reste.
Nous allumions le feu de façon rudimentaire afin de cuisiner ce que nous parvenions à trouver. Peu à peu, notre existence s’est réduite à une succession d’attentes et, au terme de chaque journée d’épuisement, attendre simplement que le sommeil nous emporte.
Je vivais sous une tente délabrée : à la moindre tempête, elle semblait sur le point de s’effondrer, et chaque pluie y faisait pénétrer l’eau de toutes parts. J’avais la sensation d’être hors du temps, simple passagère d’une existence suspendue, attendant obscurément son dénouement.
J’espérais le retour à Gaza comme un naufragé s’accroche à une planche de salut au milieu de la mer, tout en sachant qu’elle ne le sauverait peut-être pas. Un fétu de paille. Je grelottais sous l’unique couverture dont je disposais.
Pourtant, je répétais à mon père que je n’avais pas froid, de peur d’ajouter à sa peine, car les couvertures étaient devenues hors de prix, inaccessibles pour lui comme pour la plupart des gens. »
Le déplacement n’était pas seulement géographique ; il atteignait aussi mon esprit tout entier. C’était une forme de déracinement profond, le sentiment persistant d’une insécurité absolue dans une tente dressée sur une terre qui n’était pas la nôtre, alors même que ma famille possédait autrefois une maison et des terres.
J’avais l’impression que le sol lui-même se dérobait sous mes pieds, comme si plus rien au monde ne pouvait désormais offrir de stabilité.
L’écriture était mon seul havre de paix, mais lui aussi s’était mis à vaciller sous le poids de cette réalité menaçante. J’essayais d’écrire encore et encore, puis j’abandonnais à chaque nouveau déplacement, avant de recommencer dès que je trouvais un morceau de carton sur lequel tracer quelques mots. Je n’avais pas toujours un carnet ni un stylo à portée de main.
Le retour à Gaza
Lorsque les rumeurs d’un retour ont commencé à circuler, je n’ai éprouvé aucune joie, bien qu’il s’agissait de retourner à Gaza. Ce retour n’était ni vers ma terre ni vers ma maison. Ce que je ressentais était plus complexe : un mélange de nostalgie, de peur et d’angoisse.
Je savais que je ne retrouverais pas ce que j’avais perdu, mais seulement une vérité nue et irrévocable : je n’avais plus de maison. Or perdre sa maison ressemble à la perte d’un enfant ; seuls ceux qui ont traversé une telle épreuve peuvent mesurer l’ampleur de cette douleur.
Après le cessez-le-feu d’octobre 2025, ma famille prit la décision de revenir dans la ville de Gaza plutôt que de demeurer dans le sud. Mon père parvint à trouver un logement, le propriétaire exigeait le paiement de trois mois de loyer à l’avance.
En mars 2026, nous avons repris la route vers le nord. De la même manière que j’étais partie, deux ans plus tôt, avec un léger sac sur le dos, je suis revenue dépouillée : quelques vêtements, un carnet, un stylo, et un plant de basilic que je serrais contre moi, parce qu’il avait grandi à mes côtés, dans le sud. »
Notre voyage a commencé à pied. Nous avons parcouru de longues distances dans la poussière, au milieu des ruines, dans une atmosphère saturée par l’odeur de la poudre et celle des martyrs, qui semblait flotter partout.
Nous avons attendu des heures avant de trouver un moyen de transport. Puis nous avons enchaîné les trajets, changeant à plusieurs reprises de véhicule : de vieux camions, des tuk-tuks, des charrettes improvisées tractées par des voitures. Nous étions serrés les uns contre les autres, sans aucun confort, les jambes frôlant les roues et les passants.
C’était un périple discontinu, et chaque étape constituait une nouvelle épreuve de patience. J’ai entendu des récits semblables au nôtre : celui d’un homme de soixante-dix ans, aux cheveux devenus blancs, qui avait perdu à la fois sa maison et son fils aîné ; celui d’une jeune femme dont le mari avait disparu, sans qu’elle sache ce qu’il était devenu.
Après de longues heures de « voyage », nous avons finalement atteint le nord et rejoint l’appartement loué par mon père.
Il était envahi de poussière, de gravats et de sable, dépourvu de toute séparation intérieure. Nous l’avons sommairement divisé à l’aide de toiles, et j’ai ainsi eu droit à une « chambre » qui m’offrait un semblant d’intimité, malgré la fragilité de cette cloison de tissu.
Nous occupions un « appartement » loué au sixième étage d’un immeuble du quartier d’Al-Saraya. Chaque jour, je montais l’eau du premier jusqu’au sixième étage, à pied. À chaque montée, mes pensées retournaient vers notre ancienne maison, vers l’aisance qui y régnait autrefois : nous y avions un puits ainsi que de grands réservoirs d’eau sur le toit.
C’était une bénédiction.
Je me réveillais chaque matin avec un sentiment d’exil oppressant. Je cherchais, dans ce nouveau logement, quelque chose de familier, sans jamais le trouver. L’endroit m’était étranger, il n’effleurait en rien ma mémoire. Pourtant, j’ai recommencé à écrire, cette fois depuis le cœur même de l’expérience.
J’ai raconté le retour, l’exil, le silence, ces instants que les images ne savent pas dire. J’ai écrit la fatigue et l’épuisement, l’attente, le rêve évaporé, et ce retour qui ne restitue jamais ce qui a été perdu.
J’ai aussi commencé à reconstruire de petits rituels : boire un café, écrire quelques notes dans mon carnet, lire des récits et des romans achetés récemment, serrer contre moi la petite poupée offerte par mon père pendant la guerre, et accrocher au mur une photographie prise avec des fillettes lors d’un atelier éducatif que j’avais animé dans le sud.
En revenant dans le nord, j’ai découvert que j’étais revenue à moi-même sous une autre forme. Je ne suis plus celle que j’étais, sans pour autant être brisée. J’attends encore que le rêve se réalise. J’ai transformé mes pertes en mots, écrit la tristesse qui a embrumé mon cœur durant l’exil et le retour, désormais devenus une mémoire insaisissable, hors de toute portée.
Aujourd’hui, je ne me demande plus si je retrouverai ma maison, mais comment les habitants de Gaza pourront renaître d’eux-mêmes. Car cette réalité est passagère, et la vie reviendra un jour. Je me suis mis à répéter les vers du poète Aboul-Qacem Echebbi : « Si le peuple, un jour, veut vivre, il est inévitable que le destin lui réponde. Il est inévitable que la nuit se dissipe, et que les chaînes se brisent. »
Je continue de croire que les histoires ne sont pas mortes, que parmi les ruines et la destruction subsiste un espace minuscule où l’espoir peut encore pousser, même faiblement. Avec le temps, j’ai compris que le plus difficile n’était pas le retour, mais cette vie instable et le poids de la perte.
Chaque matin, je me réveille désormais au son d’un autre monde. Ce n’est ni celui de notre ancienne maison, ni celui des oiseaux dans le figuier, ni même celui de la tente. C’est le son d’une Gaza brisée, épuisée, qui respire avec peine.
Ainsi, chaque matin dès l’aube, depuis le balcon élevé de la maison, j’observe les passants avancer lentement, comme si chacun portait sur ses épaules le poids de sa propre histoire. Tous paraissent privés de légèreté, écrasés sous une charge invisible.
Même les enfants semblent plus vieux que leur âge : leur innocence s’est effacée.
Je regrettais des détails infimes : l’odeur de la maison, la voix de ma mère défunte qui m’appelait, l’écharpe en laine de ma grand-mère, les rires de la famille dénués de peur.
Autant de choses auxquelles je ne prêtais pas attention autrefois, mais qui sont devenues aujourd’hui tout ce que je désire, parce que j’ai compris qu’elles étaient une grâce perdue.
Mais la douleur ne réside pas seulement dans la perte, elle habite aussi cette comparaison constante entre la vie d’avant la guerre et ce qu’elle est devenue. Nous vivons désormais entre deux temps : un passé ancien et lumineux qui ne reviendra peut-être jamais, et un présent écrasant, suspendu à un avenir incertain.
Malgré tout, je m’accroche à une étincelle minuscule : la détermination. Peut-être ai-je perdu ma maison et ma terre, mais il me reste cette force qui me pousse à persévérer, à résister.
J’ai appris que l’être humain peut s’adapter à des épreuves qu’il n’aurait jamais cru possible de surmonter.
Au terme de ce chemin, j’ai compris que le véritable retour ne conduit pas à un lieu, mais à la faculté de renaître malgré les épreuves. Et que, malgré tout, subsiste le rêve d’un retour à ma patrie.
L’occupation n’est que passagère ; elle s’éteindra, car nous sommes les enfants légitimes de cette terre.
Auteur : Nassma Harazin
* Nesma Al-Harazin est journaliste palestinienne originaire de la bande de Gaza.
14 mai 2026 – The Palestine Studies – Traduction de l’arabe : Chronique de Palestine – Fadhma N’Soumer

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