Le Dr Hussam Abu Safia, un Palestinien originaire de Gaza, comparaît par visioconférence lors d'une audience de la Cour suprême israélienne à Jérusalem-Ouest, le 10 juin 2026 - Image : réseaux sociaux
Par Mads Gilbert
Cela fait plus de 1000 jours que dure le génocide et 500 jours que le Dr Abu Safia est détenu. Il faut agir de toute urgence pour mettre fin à ces deux intolérables situations.
Le Dr Hussam Abu Safia est en grand danger de mort. C’est ce qu’a déclaré son avocat, Nasser Odeh, après lui avoir rendu visite jeudi dans un centre d’interrogatoire souterrain, situé au sein de la prison israélienne de Nitzan.
Si nous n’agissons pas immédiatement, Gaza perdra un autre médecin brillant, et Israël, s’en tirera encore sans dommage, malgré l’atrocité de cet énième crime.
Abu Safia, pédiatre palestinien et directeur d’hôpital, a attiré pour la première fois l’attention du monde entier le 27 décembre 2024. Ce jour-là, on a vu des images le montrant, vêtu d’une blouse blanche de médecin, en train de marcher à travers les décombres d’une rue autrefois existante dans le nord de Gaza, en direction d’un véhicule blindé où des soldats israéliens l’attendaient.
Il ne se venait pas annoncer la reddition d’une armée, mais celle du petit mais vital hôpital Kamal Adwan, assiégé depuis 85 jours et que le personnel et les patients étaient contraints de quitter sous la menace des armes.
Un hôpital qui aurait dû être protégé par le droit international, les dirigeants mondiaux et les Nations unies, mais qui a au contraire été attaqué et privé de médicaments, d’électricité et de fournitures.
Au moins 30 personnes ont été tuées et 20 blessées dans l’hôpital lorsque les troupes israéliennes l’ont pris d’assaut le 6 décembre 2024.
Lorsque son fils adolescent, Ibrahim, a été tué à l’extérieur de l’hôpital, Abu Safia a lui-même dirigé les prières funéraires, avant de vite retourner s’occuper de ses autres patients.
La photo et la vidéo des derniers instants de liberté d’Abu Safia ont été partagées dans le monde entier sur les réseaux sociaux et capté l’attention de millions de personnes. Hélas, elles ont encore prouvé les limites de l’activisme sur les réseaux sociaux, car cette attention mondiale n’a pas changé son sort, ni celui de Gaza, ni la politique de l’État voyou qu’est Israël.
Abu Safia n’est ni un « terroriste » ni un « combattant ». Il est avant tout un protecteur de la vie qui se tient aux côtés de ses patients : des enfants palestiniens vivant sous l’occupation israélienne, qui, s’ils ne meurent pas du fait des bombardements, des tirs de snipers et du siège israélien sadique, meurent du fait des privations d’eau, de nourriture et de soins imposées par Israël.

Le Dr Hussam Abu Safia a été kidnappé par des soldats israéliens le 27 décembre 2024 – Capture d’écran/Al Jazeera
Israël affirme qu’Abu Safia est « affilié au Hamas » et l’a placé en détention au titre de la loi sur les combattants illégaux. Aucune preuve n’a été présentée pour étayer ces allégations, aucune mise en accusation pénale n’a été déposée et aucun observateur indépendant n’a pu examiner les informations censées justifier sa détention.
Le 10 juin, Abu Safia a enfin été vu en public après plus de 500 jours d’emprisonnement brutal. Il est apparu par visioconférence depuis la tristement célèbre prison de Nafha lors d’une audience de la Cour suprême israélienne à Jérusalem. Menotté et enchaîné, il semblait très amaigri et malade, mais il a conservé un comportement calme et digne.
Moins d’un mois plus tard, son avocat lui a rendu visite à la prison de Nitzan. Il a eu du mal à reconnaître son client : Abu Safia avait été violemment tabassé qu’il a perdu plusieurs fois connaissance pendant l’entretien.
Abu Safia fait partie des centaines de professionnels de santé palestiniens qu’Israël a placés en détention. Quatorze médecins, dont lui, sont toujours détenus dans des camps et des prisons israéliens. Deux d’entre eux n’ont pas survécu, et 1700 professionnels de santé ont été tués.
Pourquoi les soignants et le personnel hospitalier palestiniens sont-ils arrêtés, détenus, torturés et tués par Israël ? Depuis des décennies, les forces d’occupation israéliennes prennent pour cible le secteur de la santé palestinien — en violation du droit international — afin de favoriser le nettoyage ethnique et les punitions collectives dans le cadre de leur projet colonialiste.
L’épistémicide israélien vise à effacer toute trace de savoir dans la société civile palestiniens, en détruisant tous les systèmes de connaissance, depuis les infrastructures jusqu’à tous ceux qui détiennent ces savoirs.
Pour dissimuler ses crimes, l’armée israélienne a prétendu que les hôpitaux de Gaza servaient de cachettes militaires ou de « centres de commandement » pour la résistance armée palestinienne.
À ce jour, elle n’a pas été en mesure de fournir de preuves indépendantes et vérifiables à cet égard. J’ai personnellement travaillé dans divers hôpitaux de Gaza pendant 25 ans, principalement à l’hôpital al-Shifa de la ville de Gaza, et je n’ai jamais, au grand jamais, vu la moindre preuve d’une telle utilisation des hôpitaux ou des ambulances.
Les arrestations, les mauvais traitements et les tortures infligés aux soignants palestiniens et aux autres membres du personnel des hôpitaux de Gaza visent à leur extorquer de faux aveux concernant l’utilisation des hôpitaux à Gaza. En vain. Mes collègues n’ont jamais cédé. Ils sont restés fidèles à la vérité.
Mais il existe également une autre motivation israélienne derrière la détention et le massacre massif des professionnels de santé. Le personnel hospitalier témoigne et participe directement à la documentation des crimes de guerre israéliens.
Depuis le début du génocide, des pédiatres comme Abu Safia ont tiré la sonnette d’alarme concernant le ciblage délibéré par Israël des enfants palestiniens dans le but de les exterminer.
Ce qu’ils n’ont cessé de dénoncer a finalement été confirmé par un rapport de l’ONU récemment publié, qui a conclu à l’existence de preuves manifestes du « ciblage délibéré et direct des enfants palestiniens par Israël » et de la destruction de « l’essence même de l’enfance ».
Plus de 24 000 enfants de Gaza ont été tués — soit en moyenne un enfant palestinien tué par les forces d’occupation israéliennes toutes les heures pendant 1000 jours.
En septembre, au moins 1009 des enfants tués étaient des nourrissons ou des tout-petits. Près de la moitié (450) de ces nourrissons sont nés et ont été tués pendant la guerre. Au moins 42 011 enfants ont été blessés.
Un million d’enfants palestiniens restent soumis au siège sadique imposé par Israël, sans abri, en situation d’insécurité alimentaire et privés d’accès à l’eau potable, à une scolarité régulière ou à des soins médicaux adéquats. Les meurtres et les mutilations d’enfants de Gaza se poursuivent quotidiennement.
Un pédiatre chevronné de Gaza m’a récemment décrit la vie des écoliers de Gaza en ces termes :
« Les tâches les plus importantes que les écoliers accomplissent chaque matin sont les suivantes : premièrement, chercher de l’eau ; deuxièmement, chercher de la nourriture dans les centres de distribution alimentaire ; et troisièmement, ramasser tout ce qui peut brûler. […] Ainsi, chaque matin, on voit des centaines d’enfants fouiller dans les ordures, à la recherche de tout ce qui peut servir à allumer un feu. »
À l’instar des enfants de Gaza qui ont été assassinés par les bombes ou la famine, Abu Safia est un symbole éclatant de la nature criminelle d’Israël. C’est pourquoi les autorités israéliennes continuent de le torturer et de le maintenir à l’isolement, tandis que les tribunaux israéliens rejettent ses recours.
Mes collègues palestiniens à Gaza ne se contentent pas de réclamer la libération d’Abu Safia, l’aide humanitaire pour les hôpitaux et la fin des attaques ciblées contre le personnel médical. Ils exigent la fin immédiate de l’occupation et du siège, ainsi que le rétablissement des conditions fondamentales qui garantissent la vie en bonne santé : la sécurité humaine, la dignité, la nourriture, l’eau, la justice et la protection des civils.
Le problème fondamental à Gaza aujourd’hui, comme il y a 1000 jours, réside dans l’occupation coloniale israélienne soutenue par les États-Unis, le siège sadique, la violence structurelle et l’apartheid.
Ni une solution internationale superficielle de type « pansement » — telle que la visite de quelques équipes médicales internationales sous contrôle israélien —, ni les déclarations internationales creuses accompagnées d’une condamnation passive ne changeront la situation.
La seule voie à suivre, d’un point de vue médical préventif, réside dans des sanctions internationales sévères et officielles ainsi que dans des boycotts isolants d’Israël afin de mettre fin à ce génocide, de mettre un terme à l’occupation et de sauver des vies.
Le temps presse. L’histoire nous jugera. Il n’y a aucune excuse.
Le choix est simple: Soit agir, faire plus et mieux, soit se rendre complice.
C’est notre responsabilité ; c’est la responsabilité de chaque homme politique, parlement et gouvernement occidental. Chacun peut apporter sa contribution. Agissez, manifestez et organisez la solidarité et le soutien à la juste lutte et à la résistance du peuple palestinien !
Il y a dix-sept ans, pendant la guerre israélienne contre Gaza en 2009, j’ai crié depuis l’hôpital al-Shifa : « Nous pataugeons dans la mort, le sang et les amputés. Beaucoup d’enfants. Des femmes enceintes. Je n’ai jamais rien vécu d’aussi horrible. À présent, nous entendons les chars. Dites-le aux gens, faites passer le mot, criez-le haut et fort. Faites tout ce que vous pouvez. AGISSEZ ! FAITES-EN PLUS ! Nous écrivons l’histoire, nous tous, ensemble ! »
« Agissez ! Faites-en plus ! » : cela n’a jamais été aussi urgent.
Auteur : Mads Gilbert
* Dr Mads Gilbert est un médecin et auteur norvégien primé, professeur émérite, spécialisé en anesthésiologie et médecine d'urgence à l'Université arctique de Norvège, ancien directeur clinique et aujourd'hui consultant senior à la clinique de médecine préhospitalière de l'hôpital universitaire du nord de la Norvège à Tromsø, où il réside (une ville arctique jumelée officiellement avec Gaza depuis 2002). Son principal domaine d'expertise est la médecine d'urgence préhospitalière et hospitalière, avec un accent particulier sur les traumatismes, l'hypothermie accidentelle, les conflits armés dans les zones rurales, tant au niveau local qu'en Palestine occupée et dans les pays du Sud. Il est actif en tant que travailleur médical solidaire auprès des Palestiniens depuis sa première mission à Beyrouth-Ouest en 1981 et 1982, puis principalement à Gaza au cours des 30 dernières années.
5 juillet 2026 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

Soyez le premier à commenter