26 février 2026 - Ces dernières semaines, les responsables militaires iraniens ont donné de nouveaux indices sur la manière dont le pays se prépare à une éventuelle confrontation régionale impliquant les États-Unis et leurs alliés. Alors que Téhéran continue de présenter sa doctrine générale comme défensive, les responsables et les analystes proches des milieux de la sécurité soulignent que cette stratégie ne se limite pas à une dissuasion passive - Photo : via Tehran Times
Par Sajjad Safaei
Téhéran a tiré les leçons de l’attaque de juin 2025 et son avantage relatif consiste désormais à entraîner Washington dans un conflit régional prolongé.
La décision prise par Trump en juin 2025 de bombarder les installations nucléaires iraniennes dans les derniers jours de la guerre menée par Israël contre l’Iran a dissipé tous les doutes qui subsistaient quant à la volonté de son administration de franchir la ligne rouge que les États-Unis s’étaient fixée depuis longtemps, à savoir attaquer directement le programme nucléaire iranien.
En conséquence, toutes les menaces militaires américaines ultérieures, tant contre l’Iran que contre le reste du monde, ont été empreintes d’une crédibilité que seul le précédent d’une agression flagrante peut imposer.
L’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro par l’armée américaine en janvier n’a fait que renforcer ce sentiment.
Mais la frappe américaine contre l’Iran, ou opération Midnight Hammer, a également entraîné deux conséquences qui vont directement à l’encontre de sa vision consistant à contraindre l’Iran à se soumettre.
Tout d’abord, l’affrontement bref entre les États-Unis et l’Iran qui a suivi l’opération Midnight Hammer a fait comprendre à l’Iran que si Washington était désormais plus enclin à appuyer sur la gâchette, il n’était en aucun cas désireux de s’engager dans un conflit armé coûteux et sans issue.
En effet, les Iraniens n’ont pas manqué de remarquer que, alors que l’administration Trump avertissait Téhéran que toute réponse iranienne à l’opération Midnight Hammer déclencherait une riposte américaine dévastatrice, la réplique iranienne par missiles balistiques contre les bases américaines au Qatar n’a pas suscité la colère de Trump, mais l’a plutôt incité à présenter cet épisode comme une occasion de progresser vers « la paix et l’harmonie ».
Cette déclaration a été rapidement suivie par la négociation d’un cessez-le-feu entre l’Iran et Israël.
Ensuite, la guerre conjointe menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran en juin a libéré l’Iran de sa propre crainte d’une guerre totale.
Au cours des mois et des années qui ont précédé la guerre des 12 jours, la conviction absolue de Téhéran que la guerre pouvait et devait être évitée – à tout prix et à chaque occasion – avait imprégné l’appareil décisionnel iranien d’une prudence paralysante qui, d’une part, dissuadait l’Iran de riposter de manière décisive aux attaques israéliennes et, d’autre part, encourageait Israël à repousser sans cesse les limites de l’escalade en toute impunité.
Mais cet édifice de retenue s’effondrera sous le poids de la guerre menée par Israël contre l’Iran en juin 2025 et de la participation directe des États-Unis à cette guerre.
À sa place, on assista à la prise de conscience lucide que l’Iran n’était plus au bord d’une guerre qu’il pouvait empêcher, mais qu’il était déjà pleinement immergé dans un cycle récurrent de guerres limitées menées par Israël et les États-Unis jusque sur le territoire iranien.
Les généraux iraniens ont compris que le seul moyen fiable de briser définitivement ce cycle était de pousser la confrontation au-delà du terrain confortable de Washington, celui des interventions militaires rapides et gérables, et de l’amener dans un domaine où le coût d’une escalade continue deviendrait insupportable tant pour les États-Unis que pour Israël.
Dans son récent avertissement, le guide suprême iranien Ali Khamenei a déclaré : « S’ils déclenchent une guerre cette fois-ci, ce sera une guerre régionale. »
Pour Washington, ce changement d’état d’esprit de l’Iran n’aurait pas pu survenir à un pire moment. L’Iran s’est lancé dans une mobilisation totale en vue d’une guerre régionale au moment même où il est devenu évident que l’appétit de Washington pour les aventures militaires ne va pas au-delà de démonstrations spectaculaires, rapides et se voulant percutantes de sa domination militaire.
Cela ne signifie en aucun cas que les forces armées iraniennes sont à parité, et encore moins supérieures, à celles des États-Unis.
Il s’agit plutôt d’une asymétrie aiguë qui s’est manifestée dans la détermination et la tolérance à la douleur des deux camps, une asymétrie dans laquelle, paradoxalement, la partie militairement plus faible est structurellement moins contrainte dans sa volonté d’endurer et d’imposer des coûts, ce qui se traduit par une posture stratégique beaucoup moins favorable aux États-Unis que ne le suggère le simple équilibre des forces militaires.
Plus paradoxal encore, ce déséquilibre flagrant dans la détermination s’est cristallisé précisément au moment où la position régionale globale de l’Iran est bien plus précaire qu’elle ne l’a été au cours des dernières décennies, une précarité rendue possible par l’effondrement du régime d’Assad en Syrie et l’affaiblissement significatif de la profondeur opérationnelle du Hezbollah dans le sud du Liban.
Cette asymétrie dans la détermination s’est traduite politiquement par la récente reprise des pourparlers entre l’Iran et les États-Unis sur le programme nucléaire, en supposant, bien sûr, que les négociations actuelles reflètent un effort sincère des États-Unis pour parvenir à un accord et non, comme ce fut le cas lors des négociations de l’année dernière, une simple tentative d’endormir la vigilance des Iraniens avant de les attaquer.
Contrairement à ce qui est souvent affirmé, ces pourparlers ne sont pas la preuve que les États-Unis ont réussi à contraindre l’Iran à s’asseoir à la table des négociations. Ils reflètent plutôt la prise de conscience croissante, au sein de l’administration Trump, que les options de Washington sont limitées : soit passer à l’étape suivante et finale de l’escalade, à savoir une guerre totale avec l’Iran, dont la durée et l’intensité échapperaient probablement au contrôle des États-Unis, soit revenir à un règlement négocié du différend nucléaire.
Si les pourparlers actuels aboutissent à une résolution du dossier nucléaire, ils constitueront une nouvelle manifestation de la prise de conscience à Washington qu’une guerre totale avec l’Iran est une boîte noire monstrueuse que les États-Unis n’ont aucune envie d’ouvrir.
Car si Trump croyait vraiment que les États-Unis pouvaient vaincre militairement l’Iran dans les délais, la forme et l’intensité de son choix, il aurait déjà déclenché cette guerre, comme il l’a fait lors de l’opération visant à enlever le président vénézuélien Nicolás Maduro.
Ce qui l’en a empêché, plus que toute autre chose, c’est la capacité très réelle et considérable de l’Iran à entraîner les États-Unis et toute la région dans une guerre d’usure longue et épuisante qui accélérerait encore le déclin de l’hégémonie mondiale américaine d’une manière auparavant inimaginable.
Il est certain que l’impasse actuelle n’apporte guère de nouveauté. Au contraire, presque toutes ses caractéristiques étaient connues ou prévisibles avant le retrait de Trump du JCPOA. En effet, la diplomatie nucléaire menée par le président Obama était principalement motivée par les mêmes réalités militaires qui ont jusqu’à présent incité Trump à poursuivre la diplomatie avec l’Iran.
Neuf ans après que Trump ait entrepris de réécrire l’héritage de l’accord d’Obama, les voies qui s’offrent à Washington sont plus claires qu’elles ne l’ont jamais été depuis la révolution islamique de 1979 : une guerre régionale totale dont les limites ne seraient pas fixées par Washington, ou un accord nucléaire qui, bien qu’imparfait du point de vue de Trump, permettrait aux États-Unis de se distancer d’une guerre régionale ouverte et insoluble avec l’Iran.
Si la participation de Washington à la guerre entre Israël et l’Iran en juin 2025 a poussé la force militaire américaine au rang d’instrument parfaitement viable de la politique américaine envers l’Iran, le succès des négociations actuelles signifierait la fin officielle de cette logique.
Mais si l’échec des négociations ouvre la voie à une nouvelle guerre totale, les États-Unis et Israël se battront contre un Iran très différent de celui de juin.
En effet, l’Iran d’aujourd’hui semble avoir accepté la conclusion sinistre selon laquelle, même si une lutte décisive avec Israël et les États-Unis sera certainement douloureuse, elle est préférable à l’usure répétée des guerres et à une vulnérabilité stratégique chronique qui ne fait qu’encourager les adversaires à cibler l’Iran et ses alliés régionaux.
Ce calcul froid est exprimé avec une clarté bouleversante dans un proverbe iranien souvent cité : marg yek bar, shivan yek bar — « une seule mort, un seul deuil ».
Auteur : Sajjad Safaei
* Sajjad Safaei, PhD, est un chercheur multidisciplinaire, conférencier et analyste basé en Allemagne. Ancien chercheur postdoctoral à l'Institut Max Planck d'anthropologie sociale, il a également enseigné à l'université Humboldt de Berlin et à l'université de Zurich.
Ses écrits sur la géopolitique du Moyen-Orient, la politique intérieure et étrangère de l'Iran, la diplomatie nucléaire, la dynamique de la sécurité régionale et le contrôle des armements ont été publiés dans des médias tels que Foreign Policy, Responsible Statecraft, Aljazeera et The National Interest.
23 février 2026 – State Craft – Traduction : Chronique de Palestine

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