Les enfants vont chercher de l'eau pour aider leur famille. Au lieu d'aller à l'école, ils assument des responsabilités qui dépassent leur âge - Photo : Nada Hamdona
Les images ne parviennent pas à rendre compte de l’angoisse et des tourments qui alourdissent les cœurs.
À Gaza, je n’espère plus qu’un événement miraculeux puisse survenir et me redonner de l’espoir. Je cherche plutôt les petites choses qui empêchent mon cœur de se briser complètement : le sourire d’un enfant, la main tendue d’un voisin, ou la résilience silencieuse de ceux qui ont perdu leurs deux parents et tous leurs frères et sœurs.
La vie ici est épuisante, précaire et souvent cruelle, mais ces miettes de compassion me soutiennent.
Dans le cadre de mon travail au sein du Ministère de l’aide humanitaire (qui fait partie du Fonds palestinien pour l’emploi), je me déplace parmi les tentes déchirées et fragiles de Hayy Al-Rimal, un quartier de la ville de Gaza, pour apporter de l’aide et évaluer la situation.
Sur les réseaux sociaux, le monde a vu de nombreuses images de Gaza au cours de ces 28 derniers mois de guerre, mais je vois des choses que les caméras ne peuvent pas capturer.
Chaque jour, dans mon travail, je vois les visages de personnes qui ont perdu jusqu’à la capacité de se souvenir des aspects les plus fondamentaux d’une vie normale, et de jeunes qui ont mûri bien avant l’heure.
Les caméras montrent les dégâts matériels, mais elles ne parviennent pas à transmettre l’angoisse et les soucis qui alourdissent les cœurs. Elles ne montrent pas la disparition prématurée de l’innocence des enfants, ni le poids des responsabilités d’adultes qui s’abat brusquement sur leurs frêles épaules.
Un jour, alors que nous distribuions des repas à base de riz, un garçon dont la famille avait été tuée s’est approché de moi. Il a accepté l’assiette avant de fondre en larmes de manière inattendue. « Ça me rappelle la cuisine de ma mère », a-t-il expliqué d’une voix tremblante.
Son oncle m’a raconté plus tard que le jeune garçon disait tous les jours : « La cuisine de ma mère et mes sœurs me manquent », et qu’il était bouleversé parce qu’elles « étaient parties sans lui ». Même si son oncle l’aime et le traite comme son propre fils, l’enfant rentre chez lui tous les soirs et dit : « Je suis seul… et j’aurais aimé partir avec elles. »
Cet enfant de 12 ans m’a dit quelque chose dont je me souviendrai toujours : « La vie n’a plus de goût sans ma famille. J’aurais préféré qu’ils m’emmènent avec eux. »

Ce garçon assume des responsabilités familiales. Il entretient un feu pour aider sa mère à cuisiner, car il n’y a pas de ga – Photo : Nada Hamdona
Après ce jour-là, j’ai commencé à aller le voir de temps en temps. je ne lui apporte pas des cadeaux, je veux juste lui montrer qu’on pense à lui. Il y a des moments où rien n’est plus précieux que de savoir qu’on fait partie de la vie de quelqu’un.
Dans une autre tente, je me suis assise avec une femme qui avait perdu son mari. L’un de ses enfants a un cancer, et elle s’occupe seule de ses deux filles et de ses deux fils. « S’il vous plaît, aidez-moi… faites entendre ma voix au monde entier », a-t-elle murmuré d’une voix faible et abattue, tout en me regardant de ses yeux larmoyants et fatigués.
Elle m’a confié que son souhait le plus cher était d’envoyer son fils se faire soigner à l’étranger afin qu’il puisse vivre son enfance comme tout le monde.
J’ai acquiescé en silence, comprenant que ce dont sa souffrance a besoin, c’est de justice, pas de sympathie. Elle a besoin d’une oreille attentive, pas d’un observateur occasionnel. Et je sais combien il est difficile d’obtenir justice à Gaza.
Dans une autre tente, j’ai entendu les chants et les ululations d’un mariage. Pourtant, la joie se mêlait à la tristesse. Le marié avait perdu sa mère et ses sœurs, et ses yeux se remplissaient de larmes à leur souvenir. Bientôt, tout le monde autour de lui pleurait aussi.
C’était une fête enveloppée de chagrin, car même dans le bonheur, nous portons le poids de la perte.
Ici, l’apprentissage se fait en dehors des murs et des salles de classe. Il n’y a ni pupitres, ni tableaux, et l’école est à ciel ouvert. Les enfants s’assoient par terre, la tête en plein soleil.
Par une journée d’hiver froide et pluvieuse, nous photographions des tentes remplies d’eau. Un enfant se tenait devant son « école », une tente sans toit. L’enfant refusait de rentrer chez lui malgré les tentatives de l’enseignant pour le convaincre qu’il n’y aurait pas de cours ce jour-là en raison du mauvais temps.
« Pourquoi tu ne pars pas ? » lui ai-je demandé.
« Ma mère et mon père ont été assassinés… Je dois apprendre pour pouvoir travailler et subvenir aux besoins de mes frères et sœurs », a-t-il répondu d’un ton douloureusement serein. Il avait à peine 15 ans.
J’ai alors compris que l’éducation, ici, n’est pas seulement un objectif ou un désir. C’est le seul moyen de subvenir aux besoins d’une famille et de mener une vie digne. C’est un effort pour persévérer, pour se relever après chaque revers. Ces enfants vont à l’école pour s’assurer une existence normale et pour protéger ceux qu’ils ont laissés derrière eux, pas pour réaliser des rêves irréalistes.
Je me demande souvent : qui les soulagera de cette souffrance ? Qui restaurera tout ce que nous avons perdu ?
Je vous écris pour vous faire savoir que nous sommes toujours là. Notre douleur ne fait qu’augmenter. Elle habite chaque tente en lambeaux, chaque petite assiette de riz, chaque tasse de thé, chaque jeune qui ne peut pas étudier, et chaque mère qui se bat chaque jour pour sauver ses enfants.
Ce qui nous maintient en vie, c’est ce que l’appareil photo ne capture pas. Ne nous oubliez jamais, s’il vous plaît. La souffrance causée par plus de deux ans de génocide ne cesse de s’aggraver, et le monde ne fait rien pour y mettre fin.
Auteur : Nada Abdel Karim Hamdona
* Nada Abdel Karim Hamdona est traductrice et professeure d’arabe, d’anglais et de turc ; elle s’est spécialisée en anglais et est titulaire d’une licence en lettres et en sciences de l’éducation.
Outre son travail de traductrice et de professeure de langues, elle contribue à la chaîne Palestine Post en rédigeant des articles et des analyses en turc et en anglais. Elle réalise également des contenus vidéo en turc.
Avant le déclenchement de la guerre à Gaza le 7 octobre 2023, Nada était professeure d’anglais et aidait ses élèves à perfectionner leurs compétences linguistiques.
4 mai 2026 – We Are Not Numbers – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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