Meurtre et profanation

9 juillet 2026 - Les dépouilles du guide de la Révolution islamique, l'ayatollah Seyyed Ali Khamenei, tombé en martyr, et de sa famille ont été transportées lors d'un cortège funèbre à Mashhad, dans le nord-est de l'Iran, en présence d'une foule de personnes en deuil - Photo : IRNA Images

Par Hamid Dabashi

Israël et ses alliés dans les médias occidentaux d’avoir s’abstenir de vouloir attiser les divisions en cette période de deuil national.

Alors qu’un véritable drame persan se déroule en temps réel à travers l’Irak et l’Iran à l’occasion des cérémonies funéraires de l’ayatollah Ali Khamenei, une question reste primordiale : qu’est-ce qui donne à une colonie de peuplement européenne l’audace, la vulgarité et l’effronterie perverse de survoler le territoire d’une nation souveraine et d’assassiner son guide suprême ?

Le complot israélien visant à assassiner Khamenei – auquel le Premier ministre Benjamin Netanyahou a poussé par la ruse le président américain Donald Trump à se joindre, malgré l’opposition écrasante des États-Unis à mener une guerre contre l’Iran – n’était que le dernier épisode d’une longue tradition sanglante, telle que relatée dans le récit plein de prétention du journaliste Ronen Bergman, « Rise and Kill First: The Secret History of Israel’s Targeted Assassinations » (2018).

Khamenei était un chef d’État et le guide spirituel de millions de musulmans chiites. Mais au milieu de leur occupation brutale de la Palestine, les Israéliens semblent prêts à prendre pour cible n’importe quel chef d’État, n’importe quelle personnalité qu’ils jugent hostile à leur colonie de peuplement.

250 années de cruauté

Qu’est-ce qui les empêche de s’en prendre aux futurs dirigeants de la France, de l’Allemagne, du Royaume-Uni ou même des États-Unis ?

Où est l’indignation ? Le New York Times a couvert l’assassinat de Khamenei comme s’il s’agissait d’un bulletin météo. En effet, lorsque les conditions météorologiques sont mauvaises aux États-Unis – qu’il fasse trop chaud ou trop froid –, les médias du pays utilisent des caractères plus grands et plus menaçants que ceux utilisés pour rendre compte de l’assassinat de Khamenei.

Il n’y a eu aucune indignation, aucun représentant du camp adverse équivalent à Bret Stephens ou Thomas Friedman pour lancer une diatribe contre les Israéliens meurtriers.

Khamenei était le patriarche d’un peuple, une figure dont la biographie avait été écrite bien avant sa mort par Gabriel García Márquez dans son chef-d’œuvre « L’Automne du patriarche » (1975), puis plus tard par le grand romancier iranien Mahmoud Dowlatabadi dans « Le Colonel ».

Il était le guide suprême d’un système de gouvernance calqué sur une monarchie antique antérieure à l’islam et au chiisme. C’est au peuple qu’il gouvernait de décider ce qu’il faut penser de lui. Pourquoi ?

La mort d’un patriarche

Quel que soit le jugement que l’histoire portera finalement sur Khamenei, il fut le dirigeant qu’une culture politique, une nation, un pays, une patrie – pour le meilleur ou pour le pire – avait placé à la tête d’un État issu d’une révolution sociale de grande ampleur.

À ce jour, des millions de personnes l’ont aimé et vénéré comme un saint. Il ne fait aucun doute que des millions d’autres le considéraient comme un tyran. Cette question relevait, et relève toujours, de la décision et du jugement des Iraniens eux-mêmes.

Cela n’a rien à voir avec les dirigeants d’Israël – une bande meurtrière de sionistes psychopathes toujours engagés dans un génocide en Palestine occupée, parallèlement à un vol de terres éhonté au Liban et en Syrie.

Tous les dirigeants politiques ont leurs partisans et leurs détracteurs. Ni Trump, ni aucun chef d’État où que ce soit dans le monde, n’est unanimement aimé ou détesté. Cela autorise-t-il les criminels de guerre israéliens à les assassiner ?

Khamenei incarnait une culture politique ancestrale. Il aurait dû connaître la mort digne d’un patriarche sur le sol fertile de sa patrie, qu’il fût aimé ou haï par son propre peuple.

Pourtant, après qu’Israël eut violé la frontière pour assassiner Khamenei et les membres de sa famille, y compris sa petite-fille âgée de 14 mois, le New York Times s’est montré davantage préoccupé par un match controversé de la Coupe du monde opposant la Belgique aux États-Unis.

Alors que les préparatifs des funérailles de Khamenei battaient leur plein en Iran et en Irak, une autre marionnette sioniste, la commentatrice Laura Loomer, a appelé Israël à attaquer les personnes venues rendre hommage, qui se sont rassemblées par millions.

Ceux qui continuent à soutenir aveuglément Israël ont perdu le nord. Leur arrogance les empêche de voir à quel point le monde entier, et les Américains en particulier, les détestent.

Les Américains ont brûlé des drapeaux israéliens lors des célébrations du 4 juillet cette année, exigeant l’indépendance de leur pays face à la colonie de peuplement européenne. Même certains politiciens américains corrompus semblent avoir enfin compris le message et ont commencé à fuir l’argent de l’AIPAC pour sauver le peu de décence qui pourrait encore leur rester.

Un décompte « farfelu »

Cela nous amène à la couverture médiatique totalement absurde du New York Times depuis Téhéran, qui semble n’avoir eu qu’un seul objectif : minimiser l’importance de la foule et diviser les Iraniens entre ceux qui « acclamaient » Khamenei et ceux qui le « méprisaient » – en ignorant totalement les répercussions de l’offensive militaire orchestrée par Israël, et ce qu’elle a fait changer dans la perception qu’ont les Iraniens de leur propre gouvernement.

L’axe israélo-US s’est cassé les dents sur l’Iran

Le journal a commencé son décompte imaginaire en assurant à ses lecteurs que seules « des dizaines de milliers » de personnes en deuil s’étaient rassemblées.

Se rendant apparemment compte que c’était ridicule, alors que le monde entier savait pertinemment que des millions de personnes s’étaient rassemblées, il a rapidement corrigé ce chiffre pour le porter à des centaines de milliers.

Ce sont des charlatans sans vergogne.

Khamenei n’était pas méprisé. Il était sévèrement critiqué, comme le sont tous les chefs d’État. Mais c’était avant que la colonie de peuplement la plus méprisée de la planète, Israël, ne déclenche une guerre contre le peuple iranien, massacrant des dizaines et des dizaines d’enfants innocents, détruisant les infrastructures nationales et poussant Trump à menacer d’anéantir la civilisation iranienne.

Et ces événements ont tout changé.

Puis vint cette perle : « Les cérémonies publiques de deuil ont été minutieusement orchestrées et étroitement contrôlées par le gouvernement. » Bien sûr que oui ; c’est le cas de tous les funérailles d’État, qu’il s’agisse des anciens présidents américains Ronald Reagan et Jimmy Carter, ou du pape.

Les funérailles d’État de la reine Élisabeth II étaient-elles entièrement spontanées, ou ont-elles elles aussi été « étroitement contrôlées » par la police et les services de sécurité ?

Cette violence raciste et répugnante prendra-t-elle un jour fin lorsqu’il s’agit de rendre compte du deuil public d’autres nations ?

Le New York Times, à l’instar d’autres médias occidentaux qui ont produit des reportages tout aussi repoussants, semble déterminé à dénigrer et à rabaisser ceux qui se rassemblent pour pleurer Khamenei. Le message sous-jacent est clair : le guide suprême assassiné était un tyran qui méritait d’être tué, et les Israéliens ont rendu service au monde – et en particulier au peuple iranien – en l’assassinant.

Un moment historique

Ce que le New York Times et ses semblables n’ont pas su percevoir alors que cela se déroulait sous leurs yeux lors des cérémonies funéraires de Khamenei, c’est ce moment mythique où une nation et une culture ont fondu leur destin commun dans une conscience collective.

Il s’agit là d’un exemple classique du drame passionnel persan, connu sous le nom de Ta’ziyeh, dont les origines remontent aux rituels de deuil pour Siavash dans le Shahnameh. Ce drame s’est joué sur une immense scène transnationale, non seulement en Iran et en Irak, mais aussi devant des millions de chiites qui le suivaient à travers le monde.

L’importance de cet événement a échappé à ceux qui limitent leur connaissance aux misérables pages de propagande du New York Times.

Il y a plus de 25 ans, mon regretté collègue, l’éminent chercheur polonais Peter Chelkowski, et moi-même avons publié un ouvrage intitulé Staging a Revolution, [Organiser une révolution] qui retraçait le déroulement du drame chiite pendant la révolution iranienne à la fin des années 1970.

Ce dont le monde a été témoin ce mois-ci lors des funérailles de Khamenei revêt une ampleur comparable.

Considérez l’ampleur de l’événement : un cortège funèbre de six jours qui devait traverser Téhéran et Qom en Iran, avant de se rendre à Najaf et à Karbala en Irak, puis de revenir en Iran pour l’inhumation à Mashhad, en présence de millions de personnes venues rendre hommage au défunt.

Le New York Times est à la tête des médias américains et européens pour diviser les Iraniens en « religieux » (partisans du régime) et « laïques » (opposants), dans une tentative apparente de justifier l’attaque meurtrière d’Israël. Mais cette dichotomie ne fonctionne pas, et n’a jamais fonctionné en Iran.

En guerre contre l’humanité

On en trouve la preuve dans une conversation filmée avec un érudit chiite, qui évoque une rencontre avec le défunt savant Muhammad Husayn Tabatabai, l’un des philosophes chiites les plus érudits du XXe siècle et auteur du monumental commentaire coranique al-Mizan.

On y apprend comment Tabatabai, en écoutant un poème d’Iraj Mirza sur l’imam Husayn et son martyre à Karbala, sanglotait de manière inconsolable, puis avouait à ses amis – à leur grand étonnement – qu’il aurait volontiers donné l’intégralité de son commentaire coranique à Mirza en échange de ce seul poème.

Ses amis étaient perplexes, car Mirza est tristement célèbre pour sa poésie satirique obscène. Tabatabai répondit doucement : « Oui, je sais ; j’ai ses œuvres complètes ici même, dans ma bibliothèque, mais quand même. »

Les cultures iraniennes et islamiques, riches, puissantes, vivantes et en constante évolution – de la poésie à la philosophie, de l’Iran antique à la vaste trame de l’histoire intellectuelle islamique – constituent une terra incognita pour une grande partie des médias occidentaux, qui ne lisent pas ces œuvres, et encore moins ne tentent de les expliquer à leur public.

Rendre hommage

Khamenei était-il un héros ou un homme maléfique, un saint bienveillant ou un tyran brutal ? C’est avant tout aux Iraniens, sur leur propre sol, qu’il revient d’en décider. C’est aux historiens, aux spécialistes des sciences sociales et aux esprits critiques iraniens qu’il appartiendra d’y réfléchir et d’en débattre dans les années à venir.

Les répugnants dirigeants israéliens, ainsi que ceux qui sont à leur solde de ceux-ci au sein de la sphère médiatique occidentale – qui tentent de transformer nos fils d’actualité quotidiens en cloaques de haine –, ne sont en aucun cas en mesure de le faire.

Il y a plusieurs années, lors d’un voyage au Caire, je me suis rendu sur la dernière demeure du défunt shah d’Iran. Je ne suis pas monarchiste, et il a semé la terreur pendant mon enfance et ma jeunesse lorsqu’il régnait sur mon pays natal. Mais je me devais de témoigner du respect à sa dépouille, conservée dans la majestueuse mosquée al-Rifai du Caire.

J’ai prié pour son âme, à ma manière, en récitant un célèbre poème de Nasir Khusraw, poète du XIe siècle, que nous avions tous appris au lycée :

Un jour, Jésus aperçut sur la route un homme assassiné.
Déconcerté, il demanda :
« Qui as-tu tué pour être tué ainsi, dans l’ignominie ?
Attends de voir qui tuera celui qui t’a tué !
Ne dérange pas les gens en frappant à leur porte avec tes doigts,
pour que personne ne vienne frapper à ta porte à coups de poing ! »

Aujourd’hui, j’appréhende le décès de Khamenei sous un angle similaire, mais cette fois-ci en m’appuyant sur un passage bref mais essentiel du Saint Coran.

Quel qu’il ait été, Khamenei s’est désormais rendu auprès de son Créateur pour être récompensé du bien qu’il a accompli et puni des maux qu’il a pu commettre, comme l’indique le verset 99:7-8 de la sourate Az-Zalzalah :

Ainsi, quiconque accomplit une bonne action, fût-elle du poids d’un atome, la verra,
et quiconque commet un acte mauvais, fût-il du poids d’un atome, le verra.

8 juillet 2026 – Middle-East Eye – Traduction : Chronique de Palestine

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