Meurtre de Jamal Khashoggi : un pas de plus vers la barbarie

Photo : Capture vidéo
Photo : Capture vidéo
Abdel Bari AtwanUne magouille en cours ? Nous verrons peut-être appliqué un « scénario Megrahi » pour enterrer l’affaire Khashoggi.

Dans ses récents commentaires, le président américain Donald Trump nous a expliqué comment le cas de l’écrivain saoudien Jamal Khashoggi, entré au consulat de son pays à Istanbul mardi dernier et jamais réapparu, pourrait être résolu et enterré.

Les remarques de Trump sur sa chaîne de télévision préférée, Fox News, jeudi étaient à la fois choquantes et fausses. Il a affirmé que des enquêteurs américains travaillaient avec Ankara et Riyad pour enquêter sur le crime de disparition de Khashoggi. Mais les autorités turques ont rapidement réfuté cette affirmation en déclarant que leurs propres enquêteurs étaient pleinement compétents et n’avaient pas besoin de l’aide des Américains ni de qui que ce soit d’autre pour mener l’enquête.

De plus, la compassion déclarée de Trump à l’égard de la victime de ce crime était nettement tiède, peu enthousiaste et dépourvue de sympathie. Ses propos étaient également confus, déclarant que les États-Unis travaillaient avec des enquêteurs turcs et saoudiens, même si aucune enquête saoudienne n’avait encore été ouverte. Il a simplement déclaré l’évidence – que Khashoggi est apparemment allé au consulat et n’a jamais été vu en train d’en ressortir. Il suffirait d’inviter sa fiancée à se rendre à la Maison Blanche et à se faire prendre en photo devant la célèbre cheminée… pour laisser ensuite le temps faire son œuvre.

Le point essentiel ici est que, bien que l’affaire semble mettre dans l’embarras l’administration américaine, elle ne veut prendre aucune mesure contre l’Arabie saoudite, même si l’implication de Riyad dans le crime devait être prouvée. Dans la même interview, Trump a souligné qu’il ne pouvait être question de stopper les ventes d’armes à l’Arabie Saoudite. Celles-ci représentent environ 110 milliards de dollars pour les États-Unis et maintiennent de nombreux emplois américains, a-t-il déclaré, et les supprimer serait une « pilule très difficile à avaler pour notre pays ». Il a également critiqué les 22 membres du Congrès qui ont appelé à des sanctions contre L’Arabie saoudite, conformément à la loi Magnitski, en déclarant qu’ils agissaient prématurément et il a aussi prévenu qu’une telle mesure nuirait aux États-Unis.

Les déclarations de Trump donnent l’impression que la vraie priorité est de parvenir à un accord en coulisse sur ce qui s’est produit plutôt que de tenter de savoir ce qui s’est réellement passé. Il existe un canal de communication actif à cet égard entre trois responsables américains – le conseiller en sécurité nationale, John Bolton, le gendre et conseiller de Trump, Jared Kushner, et le secrétaire d’État Mike Pompeo – et le prince héritier saoudien Muhammad Bin-Salman. Un canal distinct turco-saoudien de communication a également été ouvert – avec une délégation de haut niveau dirigée par le prince Khaled al-Faisal qui s’est rendue sur place à Ankara – parmi d’autres indications qu’Ankara souhaitait éviter confrontation avec l’Arabie saoudite et cherchait plutôt une « solution de compromis ».

Les journaux turcs affiliés à l’AKP (Parti de la justice et du développement) au pouvoir ont diminué leur couverture du crime ces deux derniers jours, contrairement aux médias américains. Le quotidien pro-gouvernemental Sabah, qui avait déjà annoncé et prouvé la présence de 15 membres d’un commando saoudien en Turquie, a affirmé vendredi qu’aucun morceau de corps humain n’avait été retrouvé lors du scanne des bagages de l’équipe saoudienne lors de son départ de l’aéroport d’Istanbul, à bord de deux jets privés [imagine-t-on sérieusement la tête des douaniers turcs en voyant des débris humains apparaître sur leurs écrans ?… NdT].

Citant trois sources informées sur les enquêtes turques, la chaîne de télévision américaine NBC a rapporté qu’Ankara avait déclaré à Washington avoir analysé des équipements dans le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul et des bandes sonores confirmant que Khashoggi avait été tué par un commando saoudien venu de Riyad à cette fin. Selon d’autres informations, les services de renseignement turcs auraient vérifié les bouches d’égouts devant le consulat d’Arabie saoudite et découvert des preuves médico-légales, éventuellement du sang.

Plus important encore, les services de renseignements turcs ont confirmé que l’un des membres de cette équipe saoudienne était un pathologiste expérimenté travaillant pour le ministère de l’Intérieur. Sa photo correspond à celle de son profil Facebook. Cela a naturellement posé des questions sur son rôle : a-t-il été envoyé pour procéder à une autopsie, démembrer le cadavre ou donner de la drogue à la victime en guise de prélude à son transport à Riyad – comme cela avait déjà été fait pour d’autres personnalités et princes de l’opposition ?

Il n’y a que deux possibilités réalistes: soit Khashoggi a été assassiné, bien que le sort et l’emplacement de son cadavre restent inconnus. Ou bien il a été emmené vivant en Arabie Saoudite, tout comme ces autres personnalités et princes de l’opposition, dont certains ont été liquidés par la suite, tandis que d’autres ont été placés en résidence surveillée.

Un ami proche et confident de Khashoggi nous a dit croire que les services de renseignement saoudiens avaient décidé de le liquider, car il envisageait de créer et de diriger une organisation de défense des droits de l’homme, baptisée al-Fajr (Dawn), qui comprendrait une variété de personnalités arabes et des personnalités de l’opposition saoudienne basées à Istanbul sous protection turque.

Les autorités saoudiennes comptent sur le facteur temps, estimant que plus les enquêtes dureront, moins l’intérêt de la communauté internationale, arabe et médiatique pour ce crime s’affaiblira. Trump et ses conseillers semblent également miser sur cela. L’Occident, pensent-ils, défend ses propres intérêts : l’Allemagne a fini par présenter ses excuses après sa dispute avec l’Arabie saoudite; l’Espagne a annulé sa décision de stopper les ventes d’armes en signe de protestation contre la guerre au Yémen; et le Canada est sur le point de faire de même – après que son ancien ambassadeur à Riyad ait regretté publiquement l’ingérence de son gouvernement dans les affaires intérieures saoudiennes en demandant la libération des prisonniers d’opinion.

En bref: les accords [sur les vents d’armes] ont préséance sur les droits de l’homme pour la plupart des gouvernements occidentaux, sinon tous, et les exceptions à cette règle sont rares. Ceux qui pensent le contraire ne connaissent pas vraiment les gouvernements occidentaux, en particulier l’administration américaine. Les remarques de Trump en fournissent une confirmation suffisante. Il en va de même pour la libération surprise de l’évangéliste américain Andrew Brunson, basé en Turquie, qui avait été accusé de liens avec des organisations terroristes et d’instigateurs de la récente tentative de coup d’État militaire.

Cela nous rappelle le cas de l’attentat de Lockerbie de 1988, la destruction d’un avion de ligne américain au-dessus de l’Écosse, imputé à deux officiers du renseignement libyens. Ce verdict était le résultat d’un accord conclu ironiquement par les Saoudiens – en particulier par le prince Bandar Bin-Sultan – en vertu duquel il a été convenu que des officiels de second rang seraient accusés et jugés pour le crime, tandis que le colonel Mouammar Kadhafi et les autres dirigeants du régime libyen seraient épargnés par les poursuites.

Je suis bien informé sur ce sujet. Après le procès, j’ai été contacté à plusieurs reprises par Abdelbaset al-Megrahi, l’officier des services de renseignement libyens qui a été jugé coupable et condamné à la prison à vie pour l’attentat à la bombe. J’étais réticent à me mêler de la question au début, mais finalement, je suis allé le voir dans sa prison à Glasgow et nous avons parlé pendant plus de trois heures. J’ai été choqué par ce qu’il avait à dire et je n’ai depuis pas décoléré.

Il a juré par Dieu qu’il n’avait rien à voir avec le bombardement, qu’il l’aurait avoué s’il l’avait fait et qu’il était utilisé comme bouc émissaire. Il m’a montré les documents fortement expurgés qui ont été utilisés lors du procès et il exigeait de savoir quels secrets avaient été dissimulés. Il m’a dit aussi qu’il avait reçu un diagnostic de cancer de la prostate et qu’il ne lui restait que quelques mois à vivre, et qu’il souhaitait simplement que l’on sache qu’il était innocent.

Il a été relâché peu de temps après pour des raisons humanitaires et est décédé quelques mois plus tard en Libye.

La même chose peut maintenant se produire dans la cas du meurtee de Jamal Khashoggi. Deux ou trois personnes peuvent être identifiées comme étant les ravisseurs et / ou les assassins de Khashoggi et transformées en boucs émissaires pendant que le roi et le prince héritier seront absous du crime. Nous espérons que cela ne se produira pas et qu’il y aura une enquête appropriée et que les responsables seront tenus pour responsables. Mais les signes sont que tous les protagonistes – saoudien, turc et américain – préféreraient laisser les choses courir et s’enliser.

A1 * Abdel Bari Atwan est le rédacteur en chef du journal numérique Rai al-Yaoum. Il est l’auteur de L’histoire secrète d’al-Qaïda, de ses mémoires, A Country of Words, et d’Al-Qaida : la nouvelle génération. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @abdelbariatwan

Articles du même auteur.

14 octobre 2018 – Raï al-Yaoum – Traduction : Chronique de Palestine