Liban : que se passe-t-il dans le camp d’Ain al-Hilweh ?

Vue d'une rue du camp après la série d'affrontements armés d'avril 2017 - Photo : via Asharq-al-Awsat

Par Romana Rubeo, Ramzy Baroud

Le 30 juillet, des combats ont éclaté à Ain Al-Hilweh, l’un des camps de réfugiés palestiniens les plus peuplés du Sud-Liban. Quelle est la situation générale et pourquoi les Palestiniens devraient-ils s’en préoccuper ?

Depuis le début des combats, au moins 28 personnes ont été tuées et de nombreuses autres blessées.

Comment les combats ont-ils affecté la vie dans le camp ?

La dernière série d’affrontements, qui a débuté fin juillet, a forcé des milliers de familles palestiniennes à fuir Ain Al-Hilweh, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA).

De plus, des obus d’artillerie ont atteint des zones situées à l’extérieur du camp et plusieurs obus sont tombés sur des positions militaires libanaises, blessant plusieurs soldats, selon la BBC.

Par ailleurs, 6000 élèves palestiniens n’ont toujours pas repris l’école après le début de la nouvelle année scolaire, selon l’Agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA).

Cette situation est le résultat direct de la violence dans le camp, mais aussi du fait que les combattants appartenant aux groupes rivaux utilisent les écoles et les centres de l’UNRWA comme bases militaires.

Jusqu’à présent, les pertes économiques dans le camp ont été estimées à 10 millions de dollars.

Qui est impliqué dans les combats ?

Les affrontements impliquent des membres du Fatah, le principal mouvement de l’OLP, et un groupe appelé Jeunesse Musulmane.

Malgré les discussions répétées sur un cessez-le-feu, les combats ont repris mercredi.

Selon Al-Jazeera, « le mouvement du Fatah veut à tout prix avancer (militairement) malgré son incapacité à remporter une victoire militaire décisive ».

De son côté, la Jeunesse Musulmane refuse de livrer les personnes accusées d’avoir tué Abu Ashraf Al-Armoushi, un général de la Sécurité nationale palestinienne, en juillet dernier.

Le 30 juillet, Al-Armoushi et quelques autres personnes ont été tués dans ce que l’on pense être une embuscade tendue par des combattants de la Jeunesse Musulmane.

Les affrontements les plus récents ont éclaté après un cessez-le-feu d’un mois, conclu en août sous les auspices du Comité palestinien d’action conjointe, qui est composé de représentants des principaux groupes politiques palestiniens au Sud-Liban.

Al-Jazeera a rapporté que diverses armes lourdes et des lance-grenades sont utilisées dans le camp, en particulier des mortiers de calibre B-10 et 60.

Qui tente de faire cesser les combats ?

Outre le Comité palestinien d’action conjointe, plusieurs organisations palestiniennes ont appelé les parties impliquées dans les affrontements à cesser immédiatement les combats et à respecter le cessez-le-feu.

Le 1er août, peu après la première série d’affrontements, Hassan Nasrallah, le responsable du groupe de résistance libanais du Hezbollah, a appelé à l’arrêt des affrontements.

« Ces combats ne doivent pas se poursuivre car leurs répercussions sont néfastes – pour les habitants du camp, pour le cher peuple palestinien… pour le Sud, pour tout le Liban », a déclaré M. Nasrallah lors d’une allocution télévisée.

Lors d’une visite au camp, Azzam Al-Ahmad, membre du comité central du Fatah, a déclaré que « des éléments terroristes exploitent la nature du camp… et il est clair qu’ils ont des contacts avec des agences de renseignement étrangères (qui nous sont connues) ».

Musa Abu Marzouq, responsable adjoint du bureau politique du Hamas à l’étranger, s’est également rendu dans le camp le mercredi 13 septembre, « pour tenter de contenir la situation à Ain Al-Hilweh et de renforcer le cessez-le-feu qui doit mettre fin aux affrontements féroces entre les réfugiés », selon un communiqué publié par le mouvement Hamas.

Mais dans une déclaration commune du Hamas et du Jihad islamique, citée par Al-Jazeera, les deux principaux groupes palestiniens ont critiqué ceux qui tentent de prolonger les affrontements.

Cette référence est liée aux déclarations du Fatah selon lesquelles les combats se poursuivront jusqu’à ce que les responsables de l’assassinat d’Al-Armoushi et d’autres personnes soient appréhendés.

Que disent les analystes indépendants ?

Dans un article publié en août, le journaliste palestinien respecté Abdel Bari Atwan a écrit :

« Ce qui se passe à Ain al-Hilweh pourrait bien être une tentative parrainée par Israël de provoquer des conflits inter-palestiniens en reproduisant le scénario de l’assaut du camp de Jénine dans les camps du Liban, et en déléguant la tâche à l’Autorité palestinienne.
« L’objectif principal est de saper la sécurité et la stabilité au Sud-Liban afin de détourner le Hezbollah, de plus en plus puissant, de la confrontation avec les forces d’occupation israéliennes qu’il défie et harcèle de plus en plus à la frontière.
« En tournant l’attention de ses forces de sécurité vers le Liban, l’Autorité palestinienne franchit une ligne rouge pleine de risques, non seulement pour le Liban, mais aussi pour la cause palestinienne. »

Dans une récente tribune publiée sous forme d’éditorial dans le Palestine Chronicle, Ramzy Baroud a écrit :

« L’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, par exemple, veut s’assurer que les fidèles du Fatah dominent le camp, et s’efforce donc de priver ses rivaux palestiniens de tout rôle au Sud-Liban.
« Ain Al-Hilweh est important pour l’Autorité palestinienne, même si l’OLP, sous la direction d’Abbas, a largement renié les réfugiés du Sud-Liban et leur droit au retour ; elle s’est surtout concentrée sur la gestion de régions spécifiques en Cisjordanie sous les auspices de l’occupation israélienne.
« Pourtant, les réfugiés du Liban restent importants pour l’AP pour deux raisons principales : premièrement, en tant que source de validation pour le Fatah et, deuxièmement, pour empêcher toute critique, voire toute résistance, au camp palestinien soutenu par l’Occident, au Liban et partout ailleurs ».

Le cadre général

Certains Palestiniens craignent à juste titre que les combats à Ain Al-Hilweh ne s’inscrivent dans le cadre d’un programme politique plus vaste visant à désarmer les groupes palestiniens du camp.

Depuis des années, le Fatah tente d’affirmer son contrôle sur Ain Al-Hilweh afin de reprendre l’initiative politique et de placer les camps sous l’égide de l’Autorité palestinienne à Ramallah.

D’autres suggèrent que si les combats se poursuivent, des pressions seront exercées sur l’armée libanaise pour qu’elle reprenne le contrôle du camp, comme elle l’a fait en 2007 lors des affrontements dans le camp de réfugiés de Nahr Al-Bared, dans le nord du Liban.

En mai 2007, ce camp avait été le théâtre de combats entre l’armée libanaise et des membres du Fatah Al-Islam. Au moins 10 personnes ont été tuées, dont trois soldats de l’armée.

Pendant les combats, qui se sont terminés le 2 septembre de la même année, la plupart des habitants ont fui vers le camp de réfugiés palestiniens de Beddawi, situé à proximité, ou vers d’autres villes du Liban. Au final, des centaines de personnes ont été tuées dans les deux camps, dont de nombreux civils.

Le nombre de réfugiés palestiniens au Liban n’a cessé de diminuer en raison de la détérioration des conditions économiques, sociales et politiques pour des centaines de milliers de réfugiés palestiniens, vivant pour la plupart dans douze camps de réfugiés au Liban.

Ces réfugiés représentaient autrefois l’un des principaux piliers de la résistance palestinienne contre Israël et défendaient le mot d’ordre du Droit au retour – le droit des réfugiés palestiniens à retourner dans la Palestine historique, tel qu’il est inscrit dans la résolution 194 des Nations unies.

Pourquoi les Palestiniens doivent fortement se préoccuper d’Ain Al-Hilweh

Il ne suffit pas d’espérer que les combats cessent, de dénoncer l’une ou l’autre partie ou d’ignorer complètement la question.

Si un changement fondamental intervient dans le statut du camp de réfugiés en termes de sécurité ou de démographie, l’impact pourrait être désastreux pour tous les réfugiés palestiniens au Liban.

Les Palestiniens doivent se mobiliser et s’opposer aux différents projets politiques visant à marginaliser les réfugiés palestiniens et leur résistance au Liban.

Ils doivent le faire en comprenant mieux le contexte politique et les risques qu’il y a à permettre à un groupe politique spécifique de prendre le dessus sur tous les autres.

Mais surtout, ils doivent protester contre l’assassinat de Palestiniens et d’autres innocents au Liban, tout en exigeant des droits sociaux et économiques plus importants pour les Palestiniens dans l’ensemble du Liban.


14 septembre 2023 – The Palestine Chronicle – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah