Pourquoi il faut aller voir « Palestine 36 » et ne pas applaudir NAZA

15 juin 2026 - À l'hôpital Al-Shifa de la ville de Gaza, un proche palestinien transporte le corps de Mousa Al-Habil, tué aux côtés de son père, Mohammed Al-Habil, lors d'une frappe israélienne qui a touché leur domicile dans le quartier d'Abu Iskandar, au nord de la ville. Mohammed Al-Habil, infirmier, a été tué aux côtés de son fils alors qu'ils allaient chercher de l'eau sur le toit de leur maison. Les attaques israéliennes dans la bande de Gaza ont fait près de 1000 morts parmi les Palestiniens depuis le soi-disant « cessez-le-feu » d’octobre 2025. - Photo : Yousef Zaanoun / Activestills

Par Tawfiq Al-Ghussein

Au Festival du film de Venise, toute une salle s’est levée pour applaudir pendant vingt-cinq minutes. Ce fut la plus longue ovation de l’histoire du festival.

L’année précédente, le record était de vingt-trois minutes, et il concernait lui aussi un film sur Gaza : La Voix de Hind Rajab, construit autour du dernier appel téléphonique d’une enfant palestinienne piégée dans une voiture sous le feu ennemi.

Les deux plus longues ovations jamais accordées à Venise concernent toutes deux Gaza. La plus longue, cependant, n’est pas destinée à la voix de l’enfant. Elle s’adresse à « NAZA », un documentaire dans lequel des agents des services de renseignement et des soldats israéliens, le visage masqué, décrivent comment Gaza a été transformée en un système de cibles, de scores, de morts civiles calculées à l’avance.

Le titre lui-même est un terme utilisé par l’armée israélienne pour désigner le nombre de civils qu’une seule frappe était censée tuer.

Il convient de s’arrêter ici un instant, avant de parler du film.

Depuis près de trois ans, les Palestiniens de Gaza documentent leur propre destruction en temps réel. Ils ont filmé les bombes tomber, les enfants arrachés aux décombres, les hôpitaux s’effondrer autour des médecins, les journalistes tués alors qu’ils faisaient leur travail.

Des pères et des mères ont pris des images des corps de leurs propres enfants. Ils se sont filmés en train de mourir de faim, de fuir, de revenir, de creuser, d’enterrer.

Il est difficile d’imaginer la destruction d’un peuple documentée de manière plus exhaustive que cela, et pas seulement depuis octobre 2023, mais depuis des décennies. Et pourtant, cela n’a pas suffi. Cela ne suffit jamais. Ce n’est que lorsqu’un Israélien prend la parole que la salle se lève.

Pourquoi la vérité change-t-elle de statut lorsque c’est un Israélien qui la dit ? Pourquoi ce que dit un Palestinien depuis sa propre maison en ruines est-il considéré comme un témoignage partisan, alors que la même chose, prononcée par quelqu’un au sein même de l’appareil qui a provoqué cette destruction, devient une révélation ?

Le poète palestinien Mohammed El-Kurd a donné un nom à ce mécanisme. Dans ce qu’il appelle la « politique de l’appel », il décrit la condition imposée aux Palestiniens : pour être entendus, ils doivent faire appel à la conscience de ceux qui les oppriment, prouver leur propre innocence, se présenter comme des victimes parfaites. Des victimes sans colère, sans politique, sans résistance.

Quiconque ne correspond pas à cette image perd le droit d’être cru. C’est un piège, car sur ce terrain, le Palestinien ne gagne jamais. S’il parle, il est partial. S’il accuse, il exagère. S’il résiste, il justifie ce qu’on lui fait subir.

Sa parole, à elle seule, ne suffit jamais. Quelqu’un d’autre doit toujours se porter garant.

Le témoin israélien résout précisément ce problème. Le Palestinien demandait qu’on le croie, et cela ne suffisait pas. L’Israélien ne demande rien : il confirme. Et en confirmant, il offre au spectateur occidental ce dont il a réellement besoin : la possibilité de croire à l’atrocité sans avoir à croire le Palestinien.

Le journaliste palestinien Mahmoud Mushtaha, qui a assisté à la projection de NAZA au cinéma, a qualifié cette ovation de vingt-cinq minutes d’acte d’accusation contre des médias occidentaux qui, pendant trois ans, avaient traité les journalistes palestiniens comme des « narrateurs peu fiables de nos propres morts ».

Il se réjouit, a-t-il écrit, que ce témoignage soit désormais cru ; mais une croyance qui arrive si tard, à un tel prix, n’est pas synonyme de sécurité.

L’écrivaine palestinienne Susan Abulhawa l’a dit sans détour : « Les Palestiniens ont donné leur vie pour raconter cette histoire. À l’intérieur et à l’extérieur de Gaza, nous avons crié au monde ce qu’Israël faisait, comme nous le crions depuis des décennies. Mais seuls les Israéliens sont crus, célébrés comme des narrateurs courageux, tandis que les auteurs des crimes sont humanisés et bénéficient du doute. »

C’est là tout le problème. Non seulement les témoignages palestiniens sont ignorés, mais la confirmation israélienne se voit accorder une valeur morale que la parole palestinienne n’a jamais le droit d’avoir. Un Palestinien vous dit que sa famille a été tuée, et il est une victime. Un Israélien vous dit que des Palestiniens ont été tués sciemment, et il devient courageux. Le Palestinien fournit le cadavre. L’Israélien fournit la révélation.

Nous connaissons déjà ce stratagème. En Israël, il existe même une expression pour désigner l’une de ses formes, yorim ve-bochim, « tirer et pleurer ». Le soldat tire, puis pleure sur ce qu’il a fait, et ces larmes deviennent la preuve qu’il a conservé son humanité. Le crime peut être reconnu, tant que ce qui revient au centre du récit, c’est la conscience de la personne qui y a pris part.

Il y a un deuxième aspect à cela, tourné vers Israël lui-même. Si ce sont des Israéliens qui dénoncent les crimes israéliens, alors peut-être qu’Israël reste, au fond, cette société libérale et capable d’autocorrection que ses défenseurs ont toujours décrite.

Regardez, nous dit-on : des réalisateurs israéliens dénoncent l’armée, des soldats israéliens avouent, la société israélienne se dispute avec elle-même. Il doit y avoir un autre Israël, décent, tourmenté. Le dissident devient un élément de preuve à décharge. C’est là la fonction la plus profonde du « tirer et pleurer » : les larmes ne remettent pas le système en cause, elles sauvent son image morale.

Et aujourd’hui, après ce que le monde a vu à Gaza, Israël a désespérément besoin de cette image.

Dans NAZA, les hommes ne pleurent même pas. Ils décrivent les tueries d’une voix monocorde, l’un d’entre eux les comparant à un jeu vidéo. Le remords n’apparaît jamais à l’écran. Il est fourni par la salle, par un public qui a besoin de croire que quelqu’un là-haut est tourmenté.

Le journaliste palestino-américain Ali Abunimah a posé la question avec toute la dureté qu’elle exige : pourquoi des hommes qui décrivent des crimes d’une telle gravité deviennent-ils les protagonistes anonymes d’une consécration culturelle, au lieu d’être appelés à en répondre ?

L’anonymat peut être nécessaire pour obtenir un témoignage. Les journalistes protègent leurs sources, les lanceurs d’alerte courent de réels risques. Mais l’anonymat ne peut pas devenir une absolution.

Si quelqu’un vous dit qu’il a pris part à un système dans lequel des familles entières ont été sciemment tuées, nous avons le droit d’exiger davantage que son malaise. Qu’a-t-il fait ? Qu’a-t-il autorisé ? Qui est mort ? Remettra-t-il les preuves aux enquêteurs, les noms aux procureurs ? Comparra-t-il devant un tribunal ? Sinon, il ne reste qu’une transaction morale inversée : la victime palestinienne est identifiée, photographiée et enterrée ; le participant israélien reste anonyme, protégé, puis est félicité pour nous avoir dit que la victime est morte.

Et il faut ici dire quelque chose que personne n’a dit à Venise. NAZA est l’œuvre de Yuval Abraham et Rachel Szor, les deux mêmes qui ont réalisé No Other Land en collaboration avec les Palestiniens Basel Adra et Hamdan Ballal. Ce ne sont pas des propagandistes de la hasbara. Ce sont des Israéliens sincères et opposés à l’occupation, ces « bons Israéliens » dont il est question dans tout ce débat.

Et c’est leur propre histoire qui montre l’asymétrie sous sa forme la plus crue. Quelques semaines après que tous les quatre eurent remporté ensemble l’Oscar, des colons ont attaqué Ballal dans son village de Susiya, en Cisjordanie, lui causant une blessure à la tête qui saignait, et l’armée l’a emmené et détenu toute la nuit. Adra a déclaré que depuis leur retour des Oscars, il y avait eu une attaque chaque jour, et que cela ressemblait à une vengeance.

Les réalisateurs israéliens récoltent les ovations et le Prix spécial du jury ; leur co-réalisateur palestinien est passé à tabac sur sa propre terre. Même film, même podium, des corps inégaux.

Le cadre du « courageux dissident » mérite lui aussi qu’on s’y attarde. Le ministre israélien de la Culture a demandé que la nationalité d’Abraham et de Szor leur soit retirée. Et pourtant, à Venise, c’est le public occidental qui se lève pour saluer la voix israélienne.

Rien de tout cela ne rend ce témoignage sans valeur. Il doit être préservé, vérifié, présenté devant un tribunal, et en fonction de ce qu’il prouve, des sanctions et des comptes doivent être exigés. El-Kurd lui-même reconnaît ce que NAZA met à nu : la nature automatisée et institutionnelle des meurtres, la mort massive de civils « par conception », le système Lavender qui sélectionne les cibles.

Les révélations sur le ciblage assisté par l’IA privent les gouvernements occidentaux de l’alibi du déni plausible. Et le film a une réelle valeur, car il touche un public que les Palestiniens ont trop souvent été incapables d’atteindre.

Mais si ce public quitte la salle de cinéma rassuré par l’existence de « bons Israéliens », au lieu d’être confronté au système, alors le film a échoué précisément là où cela comptait le plus. Ne confondez pas confirmation et découverte. Ne confondez pas aveu et courage. Ne confondez pas remords et justice.

Il y a aussi une question de temps. NAZA commence là où la guerre commence. Construit à partir des témoignages de soldats décrivant le système de ciblage, il ne peut sortir qu’après le 7 octobre. Et par cette ouverture, il accepte tacitement le cadre que nous devrions refuser : que l’histoire commence là, que 1936, la Nakba et les décennies d’occupation ne soient qu’une toile de fond et non la cause.

C’est précisément pour cela que Palestine 36 est important.

Le film d’Annemarie Jacir fait le contraire. Il n’a pas besoin de la conscience israélienne pour ouvrir la porte à l’histoire palestinienne. Il nous plonge en 1936, au cœur d’une société palestinienne confrontée à la domination coloniale britannique, à la dépossession et à une catastrophe qui se profile.

Jacir y a travaillé pendant près de dix ans. Le film a été réalisé par des Palestiniens, et c’est le seul long métrage tourné en Palestine au cours de ces deux années de guerre.

Il y a une scène qu’elle s’est battue pour conserver à tout prix : celle d’une jeune fille courant le long des remparts de Jérusalem. Elle vaut plus que n’importe quelle thèse.
Les Palestiniens sont au cœur de leur propre histoire. Ils ne sont pas des éléments de preuve dans le parcours moral de quelqu’un d’autre, ils n’attendent pas qu’un Israélien confirme ce qu’ils savent de leur propre pays.

Ils s’expriment avant même qu’Israël n’existe. Et cela suffit à briser l’une des habitudes les plus tenaces dans la manière dont la Palestine est présentée au public occidental : les Palestiniens ont une histoire antérieure au remords israélien, une politique antérieure à la dissidence israélienne, une mémoire antérieure à la confession israélienne.

Allez voir Palestine 36. Non pas comme un geste de solidarité culturelle, non pas parce que le cinéma palestinien devrait être placé au-dessus de toute critique, non pas parce qu’un film peut effacer des décennies d’effacement. Allez-y parce que la personne qui raconte l’histoire a son importance. Allez-y parce que les Palestiniens ont été trop longtemps des personnages secondaires dans la biographie morale d’Israël.

Allez-y parce qu’un peuple ne devrait pas avoir à mourir devant une caméra, puis à attendre qu’un membre de la société qui le tue explique au monde que ces morts étaient bien réelles.

Et quand les soldats israéliens s’expriment, écoutez-les. Conservez les preuves, vérifiez-les, portez-les devant les tribunaux. Mais ne confondez pas confirmation et découverte.

Le poète palestinien Mosab Abu Toha, qui a perdu sa propre famille lors de ces frappes, a écrit ce qu’il fallait dire au sujet de ces applaudissements.

Il a énuméré les morts par leur nom et par leur nombre : le cousin de son père, tué avec sa femme, ses enfants et ses petits-enfants, trente et une personnes en une seule frappe ; plus de quatre-vingts membres de la famille Joha lors d’une autre.

Puis il s’est tourné vers les aveux. « Il faut briser les fondements du système qui se cache derrière ce mal», a-t-il écrit. « Brisez les avions de combat. Brisez les chars. Brisez l’artillerie. Il vous faut une révolution, pas simplement briser le silence. »

C’est là toute la distinction. Nous applaudissons la rupture du silence alors que ce qu’il faut, c’est briser le système. Et ce silence ne leur appartenait pas au départ. Les Palestiniens se sont exprimés bien avant eux, et ce sont les voix palestiniennes que nous devrions écouter.

La question n’est plus de savoir s’il existe de bons Israéliens. C’est de savoir pourquoi les Palestiniens doivent continuer à mourir avant que le monde ne soit prêt à les croire. Et pourquoi, lorsqu’un Israélien répète enfin ce que les morts nous disaient depuis toujours, le monde se lève et applaudit pendant vingt-cinq minutes.

19 septembre 2026 – Drop Site News – Traduction : Chronique de Palestine

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