Par Franco Rivera
Jülide Yazıcı, 32 ans, professeure de philosophie d’origine turque bénéficiant du statut de réfugiée politique en France, est incarcérée dans une prison albanaise depuis le 4 août en raison d’un avis d’Interpol. Sa situation soulève une question récurrente : lorsque la Turquie formule une demande, l’Albanie s’y conforme-t-elle ?
Mise à jour, 24 septembre 2026 – La procédure juridique à démarré à Tirana ce mercredi 23 septembre. Jülide, épaulée par son avocat, s’est donc trouvée en face d’un juge albanais. Heureusement la France y a fait entendre, par la voix son Ambassade à Tirana, qu’elle était opposée à l’extradition de Jülide vers la Turquie. L’avocat de Jülide a demandé à ce qu’elle soit placée en résidence surveillée. La Turquie a versé de nouveaux documents au dossier, ce qui va prolonger la procédure, car le procureur et l’avocat de Jülide ont besoin d’un certain temps pour en prendre connaissance. Prolonger la procedure et donc la détention de Jülide en Albanie est peut-être un des buts de la Turquie.
Mme Yazıcı, âgée de 32 ans, est arrivée à l’aéroport de Tirana le 4 août, avec l’intention de retrouver sa famille. Au lieu de cela, la police des frontières albanaise l’a placée en détention en raison d’un mandat d’arrêt international émis par la Turquie environ quatre mois auparavant.
Trois jours plus tard, le 7 août, le tribunal de première instance de juridiction générale de Tirana a ordonné son maintien en détention provisoire pendant la durée de la procédure d’extradition.
Devant le tribunal, Yazıcı a déclaré qu’elle était persécutée pour des raisons politiques et que sa vie serait en danger si elle était renvoyée en Turquie. Mais le juge a donné raison au ministère public.
Yazıcı a depuis été transférée à la prison pour femmes de Pojskë (Pogradec), à environ 150 kilomètres de Tirana, où elle est toujours détenue.
Le 21 août, la cour d’appel de juridiction générale a confirmé que Mme Yazıcı devait rester en détention. Son avocat a fait valoir qu’elle ne présentait pas de risque de fuite et qu’elle pouvait être placée en résidence surveillée, mais la cour n’a pas suivi cet argument. Les juges ont estimé qu’elle pourrait tenter de retourner en France et que les questions relatives à son statut de réfugiée seraient abordées lors d’une audience ultérieure consacrée à l’extradition proprement dite.
Des représentants de l’ambassade de France à Tirana ont assisté à l’audience en tant qu’observateurs. À l’issue de celle-ci, des responsables d’une mission diplomatique occidentale, qui ont souhaité garder l’anonymat de leur pays, ont déclaré à BIRN que l’Albanie devait respecter les accords internationaux qu’elle a signés.
L’affaire pour laquelle Ankara souhaite qu’elle purge une peine
Le 28 janvier 2016, la police a mené des perquisitions dans des logements situés dans huit quartiers d’Istanbul et a interpellé six étudiants universitaires. Deux d’entre eux ont été remis en liberté, tandis que les quatre autres ont été déférés devant le tribunal.
À l’époque, Yazıcı était étudiante en philosophie à l’université de Boğaziçi et n’était pas chez elle lors de la perquisition. Elle s’est rendue au tribunal avec son avocat le lendemain pour faire une déposition et y a été arrêtée.
En raison d’une ordonnance de confidentialité, ni elle ni son avocat n’ont pu prendre connaissance des éléments de preuve relatifs aux faits qui lui étaient reprochés.
Yazıcı a été libérée six mois plus tard, en juillet 2016. Alors que le procès se poursuivait, elle est partie en France et a déposé une demande d’asile.
Au cours du procès, le procureur a abandonné l’accusation d’appartenance à une organisation terroriste et l’a plutôt accusée d’avoir « aidé sciemment et volontairement une organisation terroriste ».
Les avocats de la défense ont fait valoir qu’il n’existait aucune preuve à l’appui des chefs d’accusation, mais en novembre 2017, la 14e chambre correctionnelle d’Istanbul a condamné Yazıcı et deux autres étudiants à quatre ans et deux mois de prison. Deux autres prévenus ont été acquittés.
Les partisans de Yazıcı et la Cour nationale d’asile française présentent une version différente des faits. Elle a participé aux manifestations du parc Gezi en 2013 et a soutenu le HDP, parti pro-kurde de gauche, devenu par la suite le parti DEM.
Selon des documents de la Cour d’asile obtenus par BIRN, Yazıcı a été arrêtée « pour avoir permis à une jeune femme qu’elle ne connaissait pas, qui lui avait été présentée par un ami, de séjourner dans sa chambre d’étudiante ».
La Cour nationale du droit d’asile (CNDA) a reconnu Yazıcı comme réfugiée le 16 novembre 2020. Son statut a été officialisé en septembre 2021.
État d’avancement de l’affaire
Début septembre, le tribunal n’avait pas encore statué sur l’extradition de Mme Yazıcı. L’audience du 7 août portait uniquement sur des questions de procédure et a confirmé sa détention sur la base de la demande d’Interpol.
L’appel du 21 août portait uniquement sur le maintien de sa détention provisoire, et non sur l’extradition elle-même. Le tribunal ne se prononcera sur l’extradition qu’après réception du dossier complet de la part de la Turquie.
Des collectifs de soutien en France indiquent qu’Ankara avait jusqu’au 12 septembre pour le faire, ce qui correspond au délai de 40 jours prévu pour la détention provisoire en vertu de la Convention de 1957.
Parallèlement, le soutien à Yazıcı s’est amplifié en France. Des comités se sont constitués à Tours, Angers, Segré-en-Anjou-Bleu — où elle a enseigné au lycée Blaise-Pascal l’année dernière — et à Paris.
Des rassemblements ont eu lieu, une pétition a été lancée et une collecte de fonds a été organisée. Le Nouveau Parti anticapitaliste a demandé au gouvernement français de venir en aide à une personne à qui il a déjà accordé sa protection.
D’anciens collègues ont déclaré à France 3 que la diplomatie « devait faire son travail ».
Son compagnon, Rémy Durand, s’est longuement entretenu avec elle pour la première fois le 19 août. Il a indiqué qu’elle était bien traitée et qu’elle comptait mettre ce temps à profit pour travailler sur sa thèse.
Il s’attend à ce que la procédure soit longue et estime qu’elle ne pourra peut-être pas revenir en France avant novembre ou décembre. Des démarches sont également en cours pour faire lever la notice rouge.
Dans un communiqué publié sur X et relayé par BIRN, l’Union pour la Reconstruction Communiste, un groupe français de gauche auquel appartient Yazıcı, a déclaré qu’elle risquait la torture et des traitements inhumains si elle était extradée. Le groupe a appelé Tirana à respecter la Convention de Genève, la CEDH et le principe de non-refoulement.
À ce jour, ni le ministère français des Affaires étrangères ni le gouvernement albanais n’ont fait de déclaration publique. Parallèlement, l’Assemblée européenne des exilés a appelé à la libération immédiate de Yazıcı.
Ce qui s’est déjà produit en Albanie
Yazıcı n’est pas le premier ressortissant turc à avoir été placé en détention en Albanie à la demande de la Turquie. Cependant, la suite des événements a varié selon les personnes concernées.
Harun Çelik, un enseignant qui travaillait dans une école liée au mouvement Gülen, a été arrêté à l’aéroport de Rinas en 2019 en possession de faux documents de voyage et condamné pour faux et usage de faux.
Après sa libération, il a déposé une demande d’asile en Albanie. Mais le 1er janvier 2020, quelques heures seulement après sa sortie de prison, la police l’a conduit à l’aéroport et l’a placé dans un avion à destination d’Istanbul. Les autorités ont invoqué la loi sur les « étrangers » pour procéder à son expulsion plutôt que de suivre la procédure d’extradition, et sa demande d’asile n’a pas fait l’objet d’une décision.
La délégation de l’UE, le rapporteur du Conseil de l’Europe pour l’Albanie, ainsi que cinq responsables des droits de l’homme de l’ONU ont tous protesté contre cette mesure. Le gouvernement albanais a déclaré ne pas savoir qu’il faisait l’objet de poursuites en Turquie.
L’opposition a établi un lien entre cette expulsion rapide et les relations étroites entre le Premier ministre Edi Rama et le président Erdoğan.
Selami Şimşek, qui avait été arrêté avec Çelik, a également demandé l’asile après sa libération en mars 2020. Les autorités ont rejeté sa demande, estimant qu’il ne courait pas de danger grave en Turquie, et ont ordonné son expulsion.
Il a été détenu pendant des mois dans un centre fermé pour étrangers. En janvier 2021, la Cour européenne des droits de l’homme a ordonné à l’Albanie de ne pas l’expulser.
Le mois suivant, la Cour d’appel administrative de Tirana a jugé que le ministère avait agi de manière illégale et avait ignoré les recommandations du HCR. Contrairement à Çelik, et suite aux pressions exercées par Strasbourg, Şimşek n’a pas été renvoyé en Turquie.
Faruk Fatih Özer, fondateur de la plateforme de cryptomonnaies Thodex, aujourd’hui en faillite, a été arrêté en Albanie en août 2022. Le tribunal de Tirana a ordonné son extradition en novembre 2022, et la cour d’appel de Durrës a confirmé cette décision.
Il a été livré aux autorités turques en avril 2023. À l’époque, le ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu s’était rendu à Tirana pour faire pression en faveur de l’extradition, remettant également une nouvelle liste de partisans présumés de Gülen recherchés par la Turquie.
Özer a ensuite été condamné à Istanbul à plus de 11 000 ans de prison et a été retrouvé mort dans sa cellule en novembre 2025.
La question juridique
Les deux pays sont parties à la Convention européenne d’extradition de 1957 du Conseil de l’Europe, invoquée par le tribunal de Tirana dans sa propre décision de placement en détention, ainsi qu’au code de procédure pénale albanais, dont l’article 3 interdit l’extradition pour des infractions politiques et pour les demandes visant à punir une personne en raison de ses opinions politiques.
L’Albanie est également liée par le principe de non-refoulement de la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés et par l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme.
Ce qui rend le cas de Mme Yazıcı inhabituel, c’est qu’elle ne demande pas l’asile en Albanie. Elle bénéficie déjà du statut de réfugiée dans un autre pays membre du Conseil de l’Europe et de l’Union européenne, dont la juridiction d’asile a examiné les mêmes poursuites turques et a conclu qu’il s’agissait d’une persécution politique.
Pour que l’Albanie l’extrade, son tribunal devrait contester la conclusion de la CNDA sur les mêmes faits.
Ce qui fait hésiter Tirana
L’Albanie entretient des liens parmi les plus étroits avec la Turquie dans la région. La Turquie a construit la mosquée Namazgah de Tirana et a contribué à la reconstruction après le tremblement de terre de 2019.
Le Premier ministre Rama et le président Erdoğan entretiennent une relation personnelle solide. Tirana abrite le seul mémorial hors de Turquie dédié aux victimes de la tentative de coup d’État de juillet 2016, et le gouvernement albanais a transféré d’anciennes écoles affiliées au mouvement Gülen à la Fondation Maarif turque suite aux pressions exercées par Ankara.
C’est en raison de ces relations étroites que beaucoup suivent de près l’affaire Yazıcı. L’Albanie est candidate à l’adhésion à l’UE et négocie actuellement les chapitres relatifs aux droits fondamentaux et à l’indépendance judiciaire.
L’extradition vers la Turquie d’une réfugiée reconnue au niveau européen, d’autant plus que son pays d’asile a déjà qualifié sa condamnation de persécution politique, serait difficile à justifier au regard de ces normes.
La prochaine audience, une fois que la Turquie aura transmis son dossier, montrera si les tribunaux albanais considèrent cette affaire comme une simple procédure Interpol de routine ou comme un test visant à déterminer si la protection des réfugiés s’applique au-delà des frontières européennes.
Comme l’a déclaré la belle-mère de Yazıcı à Segré aux médias français, l’issue pourrait dépendre de la volonté du tribunal de satisfaire la Turquie ou de se concentrer sur l’objectif de l’Albanie d’adhérer à l’UE d’ici 2030.
Auteur : Franco Rivera
* Franco Rivera écrit sur balcanicaucaso.org.
18 septembre 2026 – balcanicaucaso.org – Traduction : Chronique de Palestine

Soyez le premier à commenter