Illustration : taqadoom
Par Tom Martin
L’automne 2026 marque un tournant majeur dans le paysage politique français. Née dans les colonies d’Outre-mer avant de se propager au prolétariat non-blanc des quartiers populaires et de l’immigration des centres urbains métropolitains, la mobilisation portée aujourd’hui par de larges secteurs de la jeunesse scolarisée bouscule l’ordre établi et met à nu un pouvoir en crise structurelle, tant sur le plan interne qu’externe.
Sur le plan interne, la République française fait face à une crise d’hégémonie et de légitimité sans précédent. Cette fébrilité intérieure fait directement écho à la détérioration de la position de la France à l’international.
Déjà chassé de ses zones d’influence historiques en Afrique de l’Ouest, l’impérialisme français tente désespérément d’exister sur la scène géopolitique mondiale.
En Asie occidentale, Paris cherche à jouer sa propre carte sous couvert d’« autonomie stratégique », tentant de se poser en puissance d’équilibre face à l’hégémonie des États-Unis. C’est de cette manière qu’il faut comprendre la reconnaissance de l’État palestinien (portant sur moins de 10 % de la Palestine historique) par Macron ou encore son attitude vis-à-vis de l’Arabie Saoudite.
Mais cette posture diplomatique opportuniste ne masque plus les contradictions d’un État coincé entre son alignement structurel sur les intérêts du bloc occidental et ses prétentions néocoloniales éparses.
Cette crise structurelle a été renforcée par un mouvement de contestation puissant qui a d’abord émergé dans les territoires d’Outre-mer, ciblés par la vie chère et les conséquences matérielles de la domination coloniale française.
Puis, cette mobilisation s’est étendue à la jeunesse lycéenne, en particulier de larges secteurs du prolétariat non-blanc, dans de nombreux établissements scolaires des quartiers populaires et de l’immigration des grandes métropoles.
Rapidement, celle-ci s’est étendue à une majorité de lycéens et de nombreuses universités qui ont ébranlé une période politique dominée par la fascisation et sa prétendue inéluctabilité électorale.
Sur le plan stratégique, ce soulèvement se distingue par une maturité et une profondeur politiques inédites. Loin de se limiter à des revendications sectorielles, la jeunesse a tendanciellement articulé l’ensemble des crises du capitalisme contemporain.
Elle relie intimement le racisme d’État, la dégradation des conditions sociales et d’études, l’urgence écologique, la militarisation de la société et la dénonciation frontale du génocide en Palestine.
Grâce à cette « Génération Gaza », des drapeaux palestiniens ont été brandis en manifestation comme sur les blocus des établissements, soulignant que la Palestine est devenue un point de convergence des combats anti-impérialistes et anticapitalistes.
De la même manière, la solidarité avec Ali, un réfugié palestinien emprisonné en France depuis plus de deux ans sur la base d’accusations israéliennes, a été largement visible dans les manifestations parisiennes.
Sur le plan organisationnel, le mouvement fait preuve d’une autonomie salutaire et de méthodes de lutte renouvelées. Largement indépendants vis-à-vis des appareils de la gauche réformiste, de larges secteurs mobilisés privilégient des modes d’action antagonistes.
À travers les cortèges sauvages, les blocages d’établissements et les occupations, ils s’attaquent directement à l’État et à son système.
La journée du 17 octobre a été un saut qualitatif de cette dynamique, marquée par la rencontre sur le terrain entre la jeunesse issue des quartiers populaires et certains secteurs de travailleurs, comme d’anciens Gilets Jaunes ou des syndicalistes combattifs.
Face à l’ampleur et la combattivité de cette journée de mobilisation inédite, le gouvernement a fait le choix d’une escalade sécuritaire extraordinaire, révélant la profonde fébrilité de l’appareil d’État qui a été largement surpris et dépassé par la situation.
Pour cette seule journée, le bilan fait état d’au moins 2513 gardes à vue sur l’ensemble du territoire national, accompagnées d’au moins 174 personnes placées en détention provisoire. Sur le terrain, l’usage de la force a causé de nombreuses mutilations, des éborgnements et des blessés.
L’exécutif applique désormais des règles pénales réservées à la criminalité organisée : allongement des gardes à vue jusqu’à 72 heures, généralisation de la surveillance algorithmique par reconnaissance faciale, et instauration de couvre-feux ciblés sous forme de quadrillage militaire.
Le pouvoir menace également de dissoudre plusieurs organisations de la gauche révolutionnaire, comme Révolution Permanente et la Fédération Syndicale Étudiante, jusqu’à La France Insoumise.
Cette surenchère répond à un double enjeu politique : diviser le mouvement pour isoler ses franges les plus offensives et restaurer l’ordre par la force policière et judiciaire, mais aussi par une vaste campagne médiatico-politique.
Cette répression s’articule autour d’un racisme d’État héritier des méthodes de maintien de l’ordre colonial.
D’abord appliquées outre-mer, puis généralisées au contrôle des quartiers populaires et de l’immigration, ces techniques d’exception constituent le socle des stratégies contre-insurrectionnelles.
Dans le cadre de cette radicalisation autoritaire, le gouvernement a également agité et préparé le projet de suspendre et d’interdire l’accès aux réseaux sociaux à compter du 24 octobre.
Cette tentative de censure numérique massive trouve directement racine dans les méthodes liberticides déjà expérimentées par l’État en Kanaky lors du soulèvement anticolonial, confirmant que le laboratoire répressif ultramarin est désormais appliqué à l’ensemble du territoire national pour étouffer la contestation.
Dans ce contexte, la responsabilité des organisations révolutionnaires est d’être à l’école de la mobilisation et de refuser le piège de la division.
Alors que la gauche réformiste, représentée notamment par Jean-Luc Mélenchon, s’est illustrée par des logiques de dissociation en distinguant « bons » et « mauvais » manifestants, la séquence réclame une solidarité inconditionnelle face à la criminalisation.
Des réseaux d’autodéfense face à la répression, à l’image du Secours Rouge, s’organisent pour faire front commun contre l’appareil répressif.
Désormais, le mouvement dépasse les frontières hexagonales. L’étincelle partie des colonies et des quartiers populaires trouve un écho direct en Espagne, en Belgique, en Allemagne ou encore en Italie.
L’enjeu pour les révolutionnaires consiste désormais à nourrir ce foyer de contestation autour d’une perspective résolument internationaliste et anti-impérialiste comprenant que l’ensemble de ces combats sont liés face à un ennemi commun.
Auteur : Tom Martin
* Tom Martin est un militant anti-impérialiste et antisioniste basé à Toulouse en France. Il a été porte-parole du Collectif Palestine Vaincra jusqu'à sa dissolution en février 2025.Il est le co-auteur de la préface du livre « Rien n'est plus précieux que la liberté » de George Habash (éditions Premiers Matins de Novembre) et il participe au collectif Vacarme(s) Film qui a réalisé le film « Fedayin, le combat de Georges Abdallah ». Il intervient régulièrement dans plusieurs médias français et arabes, notamment la chaine libanaise Al Mayadeen et Le Média.
Son compte Twitter.
3 novembre 2026 – Taqadoom

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