Pour la jeunesse de France, c’est « ni Macron, ni Le Pen ! »

Photo : via Réseaux Sociaux

Par Jonas Marvin

Lors d’un rare jour de congé, lors de ma première visite à Paris, j’ai pris le métro depuis les merveilles modernistes du 13e arrondissement pour me rendre à ma prochaine destination. Deux stations avant celle où je devais descendre pour visiter une galerie d’art, j’ai vu une foule d’enfants, munis de pancartes faites maison et portant des keffiehs, défiler sur le quai de la station Sully-Morland.

Instantanément convaincu que ces jeunes rebelles pourraient sans doute faire preuve de plus de créativité lors d’une seule manifestation que n’importe quelle galerie d’art (c’est plus ou moins une plaisanterie…), j’ai quitté mon itinéraire prévu et, avant même de m’en rendre compte, je défilais vers la Bastille aux côtés de dizaines de milliers de jeunes issus des classes laborieuses qui exprimaient leur frustration et leur colère face à un système éducatif qui les laissait tomber et dont l’état ne faisait qu’empirer.

Cette foule était une mosaïque de la France multiculturelle : des jeunes blancs côtoyaient ceux des banlieues parisiennes dont les racines remontent au Maghreb, à l’Afrique occidentale et centrale, bras dessus bras dessous avec des enseignants et des syndicalistes, affirmant clairement leur opposition au Rassemblement national (RN) d’extrême droite, à l’actuel président Emmanuel Macron et aux actes de violence impérialiste qui se poursuivent en Palestine, au Congo et au Soudan.

Plus carnavalesque qu’une simple manifestation, cet évènement a libéré les énergies refoulées d’une génération d’adolescents vilipendés par la presse, enfermés dans des silos de désocialisation humiliante par les plateformes de réseaux sociaux, et soumis à un appauvrissement croissant par un régime d’austérité punitif mené par Macron.

La population en a assez

La colère des manifestants trouve son origine dans le déclin prolongé du système scolaire français.

La France affiche les classes les plus chargées d’Europe ; les enseignants sont de plus en plus poussés à quitter la profession en raison de bas salaires, d’une baisse du nombre de postes à pourvoir et de mauvaises conditions de travail, tandis que les infrastructures qui soutiennent le système scolaire français sont de plus en plus mises à rude épreuve par la vétusté, l’insalubrité et les conditions météorologiques extrêmes.

Comment la défense du génocide impose de tuer la liberté d’expression

Comme l’a souligné William Bouchardon dans Jacobin, les classes se retrouvent régulièrement sans enseignant, on constate une pénurie tant d’infirmières scolaires que d’assistants pour les enfants en situation de handicap ou présentant des difficultés d’apprentissage, et ces réalités se font particulièrement sentir dans les milieux populaires et racialisés de France.

À cela s’ajoute le fait que les ministres envisagent de nouvelles mesures d’austérité tout en défendant, comme l’a fait l’ancienne ministre de l’Éducation nationale Amélie Oudéa-Castér, le fait d’envoyer leurs propres enfants dans des écoles privées.

La France, comme une grande partie du monde, est un pays où couvent le malaise, les conflits de classe et la polarisation politique. En Espagne, l’expulsion violente et la mort de Maricarmen Abascal ont été le catalyseur d’une vague sans précédent de manifestations militantes nationales pour le logement, déclenchant des élections anticipées à l’initiative du Premier ministre du Parti socialiste, Pedro Sanchez.

En Belgique, les travailleurs se sont battus et ont fait grève contre l’aggravation de la paupérisation et les mesures d’austérité budgétaire. Et au Brésil, des millions de personnes sont descendues dans la rue pour s’opposer à la perspective d’un gouvernement d’extrême droite dirigé par le fils de Jair Bolsonaro, Flávio.

Le monde pourrait être à l’aube d’une série de révoltes sociales mondiales sans précédent depuis plus d’une décennie.

La place de la France Insoumise

La France insoumise : le parti de Jean-Luc Mélenchon, « La France insoumise » (LFI), est le projet politique le mieux placé pour tirer parti de cette radicalisation et de cette polarisation.

Fondé il y a dix ans, fruit d’une rupture de longue date avec la social-démocratie française traditionnelle, LFI s’est de plus en plus identifiée aux mouvements de protestation des jeunes.

Récemment élu maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko a été salué à l’échelle internationale, allant jusqu’à être comparé à Spider-Man, pour avoir courageusement pris la défense de jeunes victimes des gaz lacrymogènes tirés par la police anti-émeute française.

Bagayoko s’est également retrouvé la cible d’attaques fréquentes de la part de responsables politiques et de commentateurs de droite et d’extrême-droite, presque toujours teintées d’un profond racisme, comme ces insultes qui l’ont comparé à un toxicomane dépendant au crack.

De même, Mélenchon a été victime d’attaques politiques depuis sa démission du gouvernement socialiste de François Mitterrand, ambitieux mais qui a fini par capituler, dans les années 1980.

Le dirigeant de LFI, candidat de longue date à la présidence, a été filmé en train de partager un moment émouvant intergénérationnel avec un étudiant manifestant, devenue célèbre du jour au lendemain pour avoir humilié un journaliste qui tentait de poser des questions tendancieuses à d’autres manifestants en plein cœur de l’action.

Malgré les critiques régulières concernant le contrôle sans partage exercé par Mélenchon sur ce parti naissant, son ascension est indéniable.

Comme me l’a fait remarquer un fin observateur de la politique française, si vous apparteniez à cette génération de milléniaux de plus en plus radicalisés par la crise financière de 2008 et par les tentatives de la gérer dans l’intérêt des riches, en France, vous avez vu le projet Mélenchon accroître son influence, son score électoral et son retentissement culturel année après année depuis 2010.

Lors de l’élection présidentielle de 2022, Mélenchon était à un point près de battre l’extrême droite représentée par Marine Le Pen et d’accéder au second tour face au président sortant Macron.

Lors des élections législatives de 2024, LFI constituait la principale composante du Nouveau Front Populaire, qui a remporté le scrutin et contraint Macron à aller à l’encontre de la volonté démocratique de l’électorat français en nommant désespérément le technocrate européen Michel Barnier au poste de Premier ministre.

Deux ans plus tard, Barnier n’ayant tenu que quelques mois, c’est désormais le politicien de centre-droit Sébastien Lecornu qui occupe ce poste, en alliance avec les macronistes.

Le parti de Mélenchon s’est montré habile à exploiter la crise du néolibéralisme français, en se faisant l’écho de l’angoisse des citoyens face à la dégradation de leurs conditions de vie, à leur marginalisation croissante et à un sentiment profond d’aliénation vis-à-vis de l’État, de la nature et de leurs semblables.

Contre le racisme et pour la Palestine

Le programme du parti intitulé « L’avenir en commun » prône la création d’une Sixième République qui décentralise le contrôle démocratique de la société ; garantit le droit à l’énergie et à l’eau gratuites pour chaque foyer ; et met en place des « écorégions » visant à protéger la nature, l’agriculture et la vie sur la planète grâce à un aménagement du territoire respectueux de l’environnement.

La Palestine nous expose tels que nous sommes, et ce n’est pas brillant !

C’est également un parti qui a connu une série de profonds changements idéologiques et moraux depuis le début de la décennie.

Par exemple, en 2016, il n’aurait pas été surprenant de voir Mélenchon et son entourage vanter les mérites de la laïcité, cette conception typiquement française de la laïcité.

Si, en théorie, elle constitue un hymne à l’histoire du républicanisme français et à la séparation de l’Église et de l’État, cette idéologie d’État a, dans la pratique, servi de fondement à la criminalisation et à la diffamation de la communauté musulmane française, vaste et diversifiée.

Il y a dix ans, LFI aurait adhéré à ce déferlement de récriminations racialisées, en soutenant des politiques islamophobes telles que l’interdiction du hijab.

Aujourd’hui, le discours de Mélenchon a évolué, façonné par la montée des mouvements sociaux en solidarité avec la Palestine, contre les violences d’État racistes telles que le meurtre par la police de Nahel Merzouk, et prônant une forme de ce que le parti décrit comme la « créolisation », ce célèbre métissage des cultures du monde entier qui transforme fondamentalement le tissu même du peuple français.

LFI est devenu un projet bien plus vigoureusement antiraciste et internationaliste. Parmi ses cadres dirigeants actuels, aux côtés du coordinateur national Manuel Bompard et de la présidente des élus à l’Assemblée nationale Mathilde Panot, on retrouve des militants antiracistes de longue date tels que la représentante franco-gabonaise du 17e arrondissement de Paris, Danièle Obono, et la militante palestinienne, désormais représentante de LFI au Parlement européen, Rima Hassan.

Ce changement de politique et de perspective s’accompagne également d’une réévaluation stratégique. En partie grâce aux avantages du système électoral français, LFI s’attache activement à construire le cœur de sa base électorale dans les banlieues multiculturelles des grandes villes françaises.

C’est particulièrement le cas au sein de ce que le stratège du parti, Bompard, a qualifié de « quatrième bloc », composé de jeunes électeurs issus de la classe ouvrière et issus de minorités ethniques qui, traditionnellement, ne votent pas.

À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, Mélenchon consolide sa domination sur le bloc de gauche au sein de la société française. Alors que le Parti socialiste soutient désormais le politicien de droite Raphaël Glucksmann et que les Écologistes restent divisés quant au candidat qu’ils pourraient soutenir, le leader de LFI semble de plus en plus susceptible, selon les sondages, d’être le principal adversaire de la politique d’extrême droite violemment toxique de Marine Le Pen au second tour de l’élection de l’année prochaine.

Lors de la manifestation de mercredi dernier, la foule des jeunes manifestants parisiens scandait à tue-tête « Mélenchon, Ballon d’Or ». Quelques jours plus tard, j’ai discuté avec un groupe de jeunes hommes d’une vingtaine d’années à La République. Bien que sceptiques à l’égard de Mélenchon, ils ont clairement indiqué qu’ils voteraient pour lui afin d’empêcher Le Pen d’accéder au pouvoir.

Pour cette figure historique de la gauche radicale française et pour ce parti insurgé de militants qu’il a contribué à fonder comme modèle pour la politique de gauche à l’échelle mondiale, ces deux dynamiques seront essentielles pour que LFI parvienne à vaincre l’extrême droite et à mettre en œuvre son programme une fois au pouvoir.

15 octobre 2026 – The New Arab – Traduction : Chronique de Palestine

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