1e avril 2024 - Ce qu'il subiste du bloc de chirurgie de l'hôpital al-Shifa, après l'attaque criminelle de l'armée israélienne sur le complexe hospitalier - Photo : Nations Unies
Par EuroMed Monitor
L’intensification de la campagne officielle et médiatique d’incitation israélienne contre les hôpitaux et les centres médicaux de la bande de Gaza ouvre la voie à des attaques contre les établissements de santé qui subsistent. Elle vise à priver les Palestiniens de toute chance de survie et à continuer de les soumettre à des conditions de vie qui mènent à leur destruction.
Le recours à des accusations non fondées pour justifier ces attaques, après trois ans de destruction systématique du système de santé, témoigne d’une volonté obstinée de poursuivre le génocide en empêchant le rétablissement des services essentiels à la survie de la population et en éliminant toute capacité à secourir les blessés et à soigner les patients.
Euro-Med Human Rights Monitor suit avec une profonde inquiétude les menaces proférées par l’armée israélienne le 6 octobre. Dans une déclaration vidéo, l’armée a affirmé que « le Hamas continue d’exploiter les centres et les infrastructures civiles à des fins terroristes, en particulier les hôpitaux et les établissements médicaux », mais n’a fourni aucune preuve à l’appui de ces allégations.
Cette stratégie reprend l’approche adoptée par l’armée israélienne depuis le début du génocide : attaquer de manière préventive des hôpitaux tout en formulant des accusations non fondées les reliant à des activités militaires.
Elle utilise ensuite ces accusations comme prétexte pour bombarder, mener des raids et mettre hors d’état de fonctionner ces hôpitaux, présentant la destruction systématique des infrastructures de santé comme des opérations contre des cibles militaires, alors même que le système de santé de la bande de Gaza ne peut plus supporter de nouvelles attaques ni de nouvelles perturbations.
Les Israéliens s’acharnent à détruire ce qui subsiste du système de santé de Gaza
Au cours des deux derniers jours, l’armée israélienne a publié six messages incitant à la violence contre les hôpitaux et les centres médicaux de Gaza, dont une publication accompagnée d’une vidéo mercredi.
Elle a affirmé avoir repéré deux personnes prétendument affiliées au mouvement Hamas quittant l’hôpital Kamal Adwan, dans le nord de la bande de Gaza. Selon l’armée, l’une d’entre elles aurait transporté des engins explosifs depuis l’intérieur de l’hôpital et les aurait placés près de la « ligne jaune » afin de prendre ses forces pour cible.
Les images diffusées ne fournissent pas suffisamment d’éléments pour étayer la version de l’armée. Elles n’indiquent ni le lieu où se trouve la personne filmée près des décombres, ni son lien avec l’hôpital Kamal Adwan, et ne montrent pas non plus cette personne en train de quitter l’hôpital ou d’en sortir des engins explosifs.
La qualité de l’image ne permet pas non plus de vérifier ce qu’il tient en main ni de conclure de manière définitive qu’il est en train de poser un engin explosif.
La vidéo enchaîne ensuite sur un plan de jour montrant un bâtiment détruit non identifié, sans en indiquer l’emplacement ni établir de lien avec le clip précédent. Ces lacunes spatiales et temporelles empêchent l’ensemble des images de servir de preuve que la personne a quitté l’hôpital ou que les engins présumés ont été transférés depuis l’intérieur de celui-ci.
L’armée israélienne fonde son accusation contre l’hôpital sur une série de conclusions non étayées par les documents publiés : premièrement, elle interprète les mouvements de cette personne comme la pose d’un engin explosif ; ensuite, elle affirme que l’engin a été transféré depuis l’intérieur de l’hôpital ; et enfin, elle utilise cette affirmation pour accuser l’établissement d’être utilisé à des fins militaires.
Chaque conclusion nécessite des preuves, et la répétition des allégations ne saurait pallier l’absence de preuves.
Même s’il était prouvé qu’une personne avait commis un acte militaire à l’extérieur de l’hôpital, cela ne suffirait pas à démontrer que l’établissement médical avait été utilisé au-delà de sa fonction humanitaire pour commettre des actes préjudiciables à l’ennemi, ni ne ferait automatiquement de cet hôpital une cible militaire. Utiliser la vidéo pour justifier le fait de prendre l’hôpital pour cible revient donc à se fonder sur les allégations de l’armée plutôt que sur toute vérification légale.
La succession de ces allégations, conjuguée aux accusations généralisées selon lesquelles des établissements médicaux seraient utilisés à des fins militaires, laisse supposer un projet organisé visant à préparer leur prise pour cible. Cette initiative présente les établissements de soins et de secours comme des lieux de combat et fait passer les attaques contre ceux-ci pour une nécessité militaire.
Euro-Med Monitor met en garde contre le fait que ces menaces pourraient perturber le fonctionnement de ces structures avant même qu’une attaque n’ait lieu, en empêchant les patients et les blessés de s’y rendre, en entravant les déplacements des équipes médicales, des ambulances et des approvisionnements, ou en poussant les structures à suspendre certains services par crainte d’être prises pour cible.
Cela pourrait interrompre les traitements, retarder les interventions vitales, augmenter le risque de décès évitables et priver davantage les populations de soins essentiels à leur survie.
Le droit international humanitaire accorde une protection spéciale aux hôpitaux en vertu de l’article 18 de la quatrième Convention de Genève, qui exige le respect et la protection des hôpitaux civils et interdit les attaques contre ceux-ci. Les déclarations de l’armée israélienne ou les accusations relayées par les médias ne suppriment pas cette protection : en vertu de l’article 19, un hôpital ne perd sa protection que s’il est utilisé, au-delà de sa fonction humanitaire, pour commettre des actes préjudiciables à l’ennemi.
La protection ne peut cesser qu’après qu’un avertissement en bonne et due forme a été donné, assorti, le cas échéant, d’un délai raisonnable, et que cet avertissement est resté sans effet alors que les actes se poursuivent. Soigner les membres blessés ou malades des forces armées ou des groupes armés ne constitue pas un acte préjudiciable à l’ennemi et n’entraîne pas la perte de la protection dont bénéficie un hôpital.
Même si les conditions de perte de la protection spéciale sont remplies, une attaque n’est pas automatiquement autorisée. Il reste nécessaire de vérifier que l’installation, ou la partie concernée de celle-ci, répond aux critères d’un objectif militaire, de respecter le principe de proportionnalité et de prendre toutes les précautions possibles pour protéger les patients, les blessés et le personnel médical.
Toute attaque délibérée contre des hôpitaux ou des lieux où se rassemblent des malades et des blessés, lorsqu’ils ne constituent pas des cibles militaires, constitue un crime de guerre au sens de l’article 8, paragraphe 2, point b), sous-point 9, du Statut de Rome de la Cour pénale internationale. Les avertissements ou les allégations non étayées ne rendent pas une telle attaque licite ni ne protègent ses auteurs de toute responsabilité.
La destruction délibérée des services de santé et la privation de médicaments peuvent constituer des crimes contre l’humanité lorsqu’elles s’inscrivent dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique dirigée contre une population civile, en pleine connaissance de cause.
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De tels actes peuvent également constituer un crime d’extermination au sens de l’article 7, point b), du Statut de Rome si les conditions sont délibérément imposées dans le but de détruire une partie de la population et entraînent des meurtres de masse, notamment en privant les personnes de soins et de médicaments.
Les menaces persistantes qui pèsent sur les établissements médicaux, après trois ans de destruction systématique du système de santé et malgré la connaissance du fait que priver la population de soins entraîne des décès, témoignent de l’intention spécifique requise pour qualifier un génocide. Elles visent ce qui reste des moyens de survie des Palestiniens et empêchent le rétablissement des services nécessaires à leur survie.
Ces menaces, associées à la ligne de conduite caractéristique des actes et des déclarations israéliens, indiquent en outre une intention de soumettre délibérément les Palestiniens à des conditions de vie destinées à entraîner leur destruction physique, totale ou partielle, ce qui constitue un acte de génocide au sens de l’article II, point c), de la Convention sur le génocide.
En tant que puissance occupante, Israël est tenu, en vertu de l’article 56 de la quatrième Convention de Genève, d’assurer et de maintenir les établissements et services médicaux, les hôpitaux et la santé publique dans toute la mesure des moyens dont il dispose. Cela implique notamment de protéger le travail du personnel médical et de garantir l’approvisionnement nécessaire, plutôt que de compromettre le bon fonctionnement des structures médicales.
Israël a délibérément pris pour cible les infrastructures médicales dans le cadre du génocide en cours dans la bande de Gaza. Il a détruit ou rendu inopérants plus de la moitié des principaux hôpitaux et centres médicaux, tué plus de 1700 professionnels de santé au cours des trois dernières années, parmi lesquels des médecins, des infirmiers et d’autres agents de santé, et kidnappé plus de 330 autres personnes, dont 81 sont toujours en détention.
Plusieurs détenus sont morts sous la torture, notamment le Dr Adnan Al-Bursh, l’un des chirurgiens orthopédistes les plus éminents de Gaza. Détenu à l’hôpital Al-Awda, dans le nord de Gaza, il a été tué dans une prison israélienne en avril 2024 après quatre mois de torture.
Les Nations unies et les institutions internationales, en particulier l’Organisation mondiale de la santé, l’UNICEF et le Comité international de la Croix-Rouge, doivent assumer leur responsabilité en vérifiant les allégations israéliennes concernant les hôpitaux et les établissements de santé de la bande de Gaza, et faire connaître leur position de manière publique et transparente.
Cela revêt une importance particulière car leurs équipes et leur personnel sont régulièrement présents dans plusieurs établissements de santé à Gaza et ont une connaissance directe de leur fonctionnement et des conditions dans lesquelles ils travaillent.
Le niveau d’accès sur le terrain dont disposent ces institutions et leur connaissance directe du système de santé de Gaza leur confèrent une responsabilité accrue pour empêcher la diffusion d’allégations non vérifiées qui pourraient servir à justifier des attaques contre des établissements médicaux et leur personnel, en particulier au vu des restrictions sévères imposées par Israël, qui ont limité l’entrée de fournitures et d’équipements médicaux et maintenu les quantités qui parviennent à entrer à des niveaux extrêmement faibles.
Tout retard dans la réaction ou le fait d’attendre que des attaques se produisent pour publier des déclarations de condamnation est extrêmement préoccupant. La protection des établissements médicaux exige une action préventive urgente de la part des acteurs internationaux et des organes des Nations unies afin de dénoncer le caractère fallacieux de ce prétexte, de priver Israël de toute justification illégale pour attaquer ce qui reste de l’infrastructure sanitaire, et d’éviter les conséquences catastrophiques d’une incitation militaire continue contre le système de santé et les centaines de milliers de civils et de patients qu’il dessert.
La menace d’Israël de prendre pour cible des hôpitaux à Gaza pourrait annoncer une offensive de plus grande ampleur, visant principalement à intensifier les massacres et les déplacements forcés, deux phénomènes qui se sont poursuivis malgré le cessez-le-feu annoncé en octobre 2025.
Depuis cette annonce, Israël a tué plus de 1470 Palestiniens et en a blessé des milliers d’autres, portant le bilan de ce génocide à plus de 74 200 morts et 175 000 blessés. Cela a coïncidé avec l’extension par Israël de son contrôle militaire à plus de 65 % de la superficie totale de l’enclave.
Plus de 2,1 millions de Palestiniens, pour la plupart déplacés, entament leur quatrième année sous le feu direct des attaques et soumis à une famine systématique, confinés dans une zone étroite à l’ouest qui ne couvre pas plus de 35 % de la bande de Gaza.
Malgré cette réalité catastrophique, les responsables israéliens continuent d’appeler ouvertement au maintien du blocus et à priver la population des produits de première nécessité afin de l’expulser à terme, dans le cadre d’une consolidation explicite du génocide.
La communauté internationale doit prendre des mesures urgentes et concrètes pour mettre fin à la campagne israélienne de menaces et d’incitation à la violence contre les établissements médicaux et empêcher les attaques contre ceux-ci.
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Elle doit également exercer des pressions politiques, diplomatiques et économiques pour contraindre Israël à protéger les patients, les blessés, le personnel médical et les ambulances, et à mettre un terme à tout ordre ou opération visant des établissements de santé en violation du droit international humanitaire.
Israël doit ouvrir les points de passage et lever les restrictions à l’entrée des médicaments, du carburant, des équipements et des pièces de rechange nécessaires au fonctionnement des hôpitaux. Il doit également veiller à ce que le personnel humanitaire et médical puisse entrer sur le territoire et garantir l’évacuation médicale en toute sécurité des patients qui ont besoin d’un traitement à l’étranger.
Des mesures efficaces doivent être mises en œuvre pour garantir le respect des ordonnances contraignantes de la Cour internationale de justice, notamment celle du 28 mars 2024 exigeant que les fournitures, les soins de santé et les services essentiels dont le besoin se fait urgemment sentir soient fournis à grande échelle et sans entrave.
Tous les États doivent cesser de fournir des armes, des munitions, du matériel et une assistance militaire lorsqu’il existe un risque manifeste que ceux-ci soient utilisés pour violer le droit international humanitaire.
Ils doivent également imposer des sanctions ciblées à l’encontre des responsables d’attaques contre le système de santé. L’obligation de prévenir le génocide impose aux États d’utiliser les moyens d’influence dont ils disposent lorsqu’ils savent, ou devraient savoir, qu’il existe un risque sérieux de génocide. Une telle action ne doit pas être subordonnée à une décision judiciaire définitive.
Le Bureau du Procureur de la Cour pénale internationale et la Commission d’enquête internationale indépendante doivent enquêter sur tous les crimes commis contre des établissements de santé, y compris la chaîne de commandement, les ordres donnés, ainsi que la responsabilité de leur émission et de leur exécution.
Les États devraient soutenir ces enquêtes et coopérer pleinement avec la Cour pénale internationale en exécutant les mandats d’arrêt conformément à leurs obligations légales, en mettant fin à tout soutien militaire ou sécuritaire contribuant aux attaques contre le système de santé, et en invoquant la compétence universelle, lorsque la loi le permet, pour poursuivre les responsables.
Auteur : EuroMed Monitor
* L'Observatoire Euro-Méditerranéen des Droits de l'Homme [EuroMed Monitor] est une organisation indépendante à but non lucratif dirigée par des jeunes qui défend les droits humains de toutes les personnes à travers l'Europe et la région MENA, en particulier celles qui vivent sous occupation, en proie à la guerre ou à des troubles politiques et/ou ont été déplacés en raison de persécutions ou de conflits armés.
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9 octobre 2026 – EuroMed Monitor – Traduction : Chronique de Palestine – Éléa Asselineau

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