Trump veut donner la bombe atomique à MBS, avec la bénédiction d’Israël

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Hamid Dabashi - Photo : http://hamiddabashi.com/

Par Hamid Dabashi

Les efforts de Trump pour nucléariser l’Arabie saoudite sont motivés par des intérêts commerciaux privés, et tacitement approuvés par Israël.

Tout comme on ne se débarrasse jamais vraiment d’une maladie chronique, Jared Kushner le gendre du président recommence à nuire.

“Kushner rencontre Mohammed bin Salman, le dirigeant saoudien, pour la première fois depuis l’assassinat de Khashoggi”, a récemment rapporté Al Jazeera. “La réunion a porté sur la ‘coopération croissante’ entre Washington et Riyad, ainsi que sur le processus de paix au Moyen Orient”.

Mais il y a sans doute plus en jeu qu’un nouveau “processus de paix” bidon.

Kushner, confortablement installé dans la grande poche (*) du prince héritier Mohammed bin Salman (MBS), a deux principales préoccupations : accroître son patrimoine et ses profits, et aider Israël à voler ce qui reste de la Palestine. MBS a lui aussi deux raisons de jouer avec Kushner comme avec une agate chatoyante dans sa poche : combattre l’Iran et prendre le pouvoir absolu non seulement en Arabie saoudite, mais dans tout le monde arabe et musulman.

Le massacre d’hommes, de femmes et d’enfants innocents au Yémen et le brutal assassinat de Jamal Khashoggi sont les premiers fleurons du printemps saoudien dont il rêve. Mais pour atteindre un maximum de pouvoir et de gloire, les moyens conventionnels, à savoir le meurtre et la destruction, ne lui suffisent pas. Il voudrait maintenant passer au nucléaire et l’administration Trump est tout à fait disposée à l’y aider.

Comme l’a récemment révélé le New York Times, l’administration Trump a conclu un accord avec l’Arabie saoudite pour développer son secteur de l’énergie nucléaire. “Il serait inconséquent de la part de l’administration Trump de vendre près de 80 milliards de dollars de centrales nucléaires à l’Arabie saoudite, qui apporteraient un savoir-faire et un matériel sensibles à un gouvernement dont le dirigeant de facto, le prince héritier Mohammed bin Salman, parle de s’équiper d’armes nucléaires pour se protéger contre l’Iran sans trop se préoccuper de ce que le reste du monde pourrait en penser”, affirme le journal.

Kushner et ses intérêts commerciaux jouent bien entendu un grand rôle dans toute cette opération. Il apparaît qu’une société qui a renfloué sa famille quand elle a failli faire faillite à la suite d’une mauvaise opération immobilière à New York, va maintenant vendre des réacteurs nucléaires en Arabie Saoudite.

Tout cela, entre autres entourloupes, a inquiété l’establishment étasunien de la sécurité. Mais toutes ses tentatives pour supprimer l’habilitation de sécurité de Kushner ont été contrecarrées par son beau-père.

Par conséquent, rien n’empêche Kushner de poursuivre la nucléarisation de l’Arabie saoudite.

En révélant cette inquiétante situation, les médias américains ont toutefois fait deux assertions erronées. Là première est qu’un accord nucléaire avec l’Arabie saoudite est contraire aux intérêts des dirigeants israéliens ; la seconde est que c’est un piège tendu par les milliardaires du Golfe.

“Un îlot de démocratie dans un océan d’instabilité”

Dans une chronique du New York Times, le journaliste américain Nicholas Kristof fait remarquer à juste titre qu’il y a “trop de questions sans réponse sur le rôle de la Maison blanche dans la réalisation des ambitions saoudiennes”. Mais il affirme à tort que le gouvernement israélien “s’oppose” à la nucléarisation de l’Arabie saoudite.

Étant donné que le gendre du président Donald Trump a été le principal moteur d’un “plan de paix” visant à priver les Palestiniens de tous leurs droits légitimes et à légaliser l’occupation israélienne, il est difficile de croire qu’il mène actuellement une politique qui puisse nuire aux intérêts israéliens.

La famille Kushner est connue non seulement pour ses intérêts commerciaux importants à Tel-Aviv et son soutien aux colonies israéliennes illégales en Cisjordanie, mais aussi pour ses relations personnelles étroites avec le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu.

Et vu que les Israéliens sont parvenus à convaincre Trump de démanteler l’accord nucléaire iranien, ils peuvent sûrement empêcher son administration de nucléariser l’Arabie saoudite, s’ils le veulent vraiment. Qu’est-ce qui empêcherait Netanyahu de venir à l’ONU avec un petit croquis de bombe, pour avertir le monde entier que Riyad est sur le point d’acquérir l’arme nucléaire ?

Le principal objet de la politique de défense israélienne est de s’assurer qu’aucun pays du Moyen-Orient n’acquiert jamais une arme nucléaire qui pourrait menacer sa sécurité, d’où ses attaques de sabotage contre les installations nucléaires iraniennes et irakiennes.

Le fait que ses dirigeants ne semblent pas s’inquiéter outre mesure de la nucléarisation de l’Arabie saoudite est très révélateur. Cela signifie que la normalisation des relations entre l’Arabie saoudite et Israël a tellement progressé que Tel-Aviv est sûr qu’un programme nucléaire saoudien ne constituerait pas une menace. Cela signifie également que les Israéliens ont l’intention de participer au processus afin de le contrôler et de veiller à ce que l’Arabie saoudite ne parvienne pas à l’équilibre militaire dans ses capacités de défense.

La raison pour laquelle l’entité coloniale israélienne considère un programme nucléaire saoudien comme une bonne chose est très simple : un tel programme alimenterait la rivalité entre les Saoudiens et les Iraniens, et les maintiendrait en état de guerre permanent sur fond de prolifération nucléaire, une bonne chose pour le sionisme et, bien sûr, pour l’industrie israélienne de l’armement. Cela maintiendrait les populations des deux pays dans l’angoisse d’un conflit sunnite-shiite imaginaire et leur ferait oublier le sort du peuple palestinien et la profanation des lieux saints à Jérusalem.

Le fait que deux adversaires régionaux soient empêtrés dans un conflit perpétuel en poursuivant un programme nucléaire, permettra à Israël de voler tranquillement le reste de la Palestine. Cela renforce également le mythe qu’Israël répand de son mieux : à savoir qu’il est “un îlot de démocratie dans une mer d’instabilité” au Moyen-Orient. C’est un mythe qui sert souvent à justifier la poursuite du soutien inconditionnel des Etats-Unis à l’Etat d’Israël.

Apporter de “meilleures pratiques” au Moyen Orient

Dans sa chronique pour le Financial Times, le journaliste britannique Edward Luce met en garde contre la corruption dangereuse des accords de Kushner et de MBS : “Pendant la guerre froide, la diplomatie nucléaire américaine était appelée ‘atomes pour la paix’. Aujourd’hui, ‘atomes de renflouement’ serait plus approprié”.

Mais s’il commence par critiquer l’administration Trump, Luce finit par tomber dans des préjugés orientalistes anachroniques et ridicules : “Les administrations américaines avaient l’habitude d’apporter de meilleures pratiques au Moyen-Orient et au-delà – ou au moins des bonnes paroles. Sous la direction de M. Trump, les choses se sont inversées. C’est Washington qui importe la culture de clientélisme du Golfe.”

Quand, je vous le demande, les États-Unis ont-ils “apporté de meilleures pratiques au Moyen-Orient et au-delà?” Quand ils ont organisé, en collaboration avec les services de renseignement britanniques, un coup d’État militaire en Iran, et assassiné un premier ministre très populaire et démocratiquement élu ? Ou quand ils ont menti au monde entier à propos des armes de destruction massive de Saddam Hussein, ou quand ils ont envahi l’Irak, malgré l’opposition des Nations Unies, tuant de centaines de milliers d’Irakiens, incitant à à la haine religieuse et détruisant toutes les infrastructures du pays ?

Et comment la nocivité d’un magnat de l’immobilier né sur le sol étasunien, accusé d’une litanie de fraudes et d’évasion fiscale, et la cupidité de son gendre, tout aussi suspect, pourrait-elles trouver leur origine dans “la culture de clientélisme du Golfe” ?

Cela me retourne l’estomac de voir que les faiseurs d’opinion aux États-Unis et au Royaume-Uni sont si pathologiquement inconscients de leurs préjugés contre l’Orient, qu’au beau milieu d’une dénonciation des horreurs que leur pays commet à travers le monde ils en arrivent encore à nous blâmer pour ce qu’ils nous font subir.

Donald Trump est aussi corrompu que Tony Blair ou pire encore – l’un est un Étasunien au sang bleu de New York et l’autre un Britannique au sang bleu d’Édimbourg, Écosse. Ce sont les vôtres, les produits de votre société, vous devez en accepter la responsabilité.

Le fait qu’ils aient tous deux semé le chaos et mis en danger la paix régionale et mondiale pour s’enrichir et s’immortaliser a beaucoup à voir avec les cultures coloniales dont ils viennent. Et c’est la puissance impériale, qu’ils ont étendue et exploitée de leur mieux, qui a fortement contribué à “la culture du clientélisme et du favoritisme”, à la corruption et à l’autoritarisme au Moyen-Orient et au-delà.

Note :

(*) Le prince s’est vanté d’avoir Kushner dans sa poche

7 mars 2019 – Al Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet