L’Iran s’est définitivement imposé comme une puissance régionale

21 mars 2026 - Rassemblement à l'occasion du Nowruz sur la place Enqelab - Photo : Tasnim

Par Mohammad Ataie

Netanyahu s’est vanté qu’Israël avait démantelé « brique par brique » le réseau aligné sur Téhéran, mais la riposte coordonnée au Liban, en Irak et au Yémen raconte une toute autre histoire.

L’opération « Epic Fury » visait à démanteler la puissance régionale de l’Iran. Elle a eu l’effet inverse. Loin de réduire l’influence de Téhéran, elle l’a ravivée, insufflant un nouveau souffle au réseau de mouvements alliés connu sous le nom d’Axe de la Résistance.

Après avoir déjà affaibli les soi-disant « proxys » iraniens en Palestine, au Liban, en Syrie et en Irak, les responsables américains et israéliens ont déclaré qu’il était temps de frapper la « tête de la pieuvre ».

La riposte de l’Iran ne s’est pas limitée à ses frontières, puisqu’il a lancé des frappes de missiles et de drones dans plusieurs pays et provoqué une résurgence inattendue de l’Axe de la Résistance, un réseau de mouvements alignés sur l’Iran et déterminés à résister à l’hégémonie américaine et israélienne.

Ce qui a commencé le 28 février comme une tentative de décapitation de la République islamique s’est rapidement transformé en une guerre sur plusieurs fronts. Les factions de la résistance irakienne sont immédiatement entrées en action. Le Hezbollah au Liban s’est joint à elles dès le quatrième jour, et Ansar Allah au Yémen a tiré des missiles balistiques et des drones sur Israël, ouvrant ainsi le quatrième front contre l’axe américano-israélien.

Au-delà des fronts régionaux coordonnés, l’Iran lui-même a frappé des cibles israéliennes et américaines à travers la région, y compris des infrastructures militaires critiques telles que des installations radar, tout en tirant parti des goulets d’étranglement stratégiques et de la vulnérabilité des marchés énergétiques mondiaux.

La rapidité et l’ampleur de cette vaste riposte régionale, comme l’a lui-même reconnu le président américain Donald Trump, ont pris les États-Unis et Israël par surprise. Il avait supposé que la République islamique était au bord de l’effondrement et que le peuple iranien était prêt à descendre dans la rue pour renverser le régime.

Selon eux, l’assassinat de l’ayatollah Ali Khamenei déclencherait un effondrement interne et empêcherait la République islamique de mener une riposte régionale coordonnée.

Une autre hypothèse erronée était que l’Axe de la Résistance serait trop divisé pour agir de manière coordonnée à travers la région.

Ces affirmations ont été largement acceptées et relayées par les médias.

L’Iran était dépeint comme un tigre de papier, fragilisé non seulement sur le plan militaire, mais également par sa perte d’influence régionale.

Cette image a désormais été brisée par ses attaques à grande échelle à l’aide de missiles et de drones, qui ont frappé des bases et des installations américaines à travers le Moyen-Orient, rendant certaines d’entre elles inutilisables, notamment la base aérienne Ali Al Salem au Koweït et le quartier général de la Cinquième Flotte américaine à Bahreïn.

Revers et coups durs

Bien avant la guerre, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu se vantait qu’Israël avait « démantelé cet axe, brique par brique ».

Ce discours reflétait sa volonté d’une victoire totale et a trouvé un écho ces derniers mois dans des commentaires jubilatoires qui présentaient les revers de l’Axe comme la preuve qu’il avait été neutralisé ou totalement démantelé.

Cette confiance reposait sur une série d’événements qui, au fil du temps, semblaient valider cette position. Au cours des trois dernières années, Israël a infligé de graves coups militaires et politiques à l’Axe, soulevant des questions fondamentales quant à la viabilité de la stratégie sur plusieurs fronts qui a longtemps sous-tendu la dissuasion de l’Iran face aux États-Unis et à Israël.

L’assassinat de dirigeants clés du Hamas, du Jihad islamique, du Hezbollah et de l’Iran, ainsi que l’effondrement du gouvernement de Bachar al-Assad en Syrie en décembre 2024, ont porté un coup dur à l’Axe.

Cela reflétait en grande partie les propres erreurs de jugement de l’Iran depuis octobre 2023, notamment son incapacité à anticiper la détermination de Netanyahu à passer à l’offensive et à faire dégénérer la situation vers une confrontation régionale plus large et plus longue.

L’approche de longue date de Khamenei, fondée sur la patience stratégique et caractérisée par des réponses prudentes et limitées aux agressions israéliennes et américaines, s’est avérée particulièrement inadaptée.

Pour de nombreux observateurs, cette retenue était un signe de faiblesse et incitait à une nouvelle escalade, renforçant l’opinion à Washington et à Tel-Aviv selon laquelle l’Iran n’était ni susceptible ni capable de représailles significatives.

En Iran, ces revers ont alimenté de vives critiques à l’égard de la doctrine de défense avancée et ont suscité des appels en faveur d’un changement stratégique.

Les observateurs extérieurs, quant à eux, ont de plus en plus dépeint l’Axe de la Résistance comme fracturé et incapable de mener une résistance régionale efficace, affirmant que le réseau de l’Iran était devenu un fardeau qu’il ne pouvait plus supporter.

Résilience face à la pression

La perte de la Syrie a été particulièrement lourde de conséquences, car elle a rompu le corridor territorial reliant l’Iran au Liban et à la Palestine et a privé le Hezbollah d’une profondeur stratégique cruciale et d’un accès logistique direct à l’Iran.

Les changements politiques au Liban et en Syrie depuis fin 2024, en défaveur de l’Iran, ont encore aggravé la situation difficile de l’Axe.

En conséquence, de nombreux analystes ont conclu qu’un Hezbollah isolé entrant dans une nouvelle guerre avec Israël pourrait faire face à des risques existentiels, surtout si des forces fidèles aux nouveaux dirigeants syriens ouvraient un deuxième front depuis l’est du Liban.

Ces développements semblent avoir convaincu Trump et Netanyahu que le moment était venu de frapper directement au cœur de l’Axe en Iran. C’est précisément pour cette raison que la riposte sur plusieurs fronts qui se déroule actuellement, en particulier le retour du Hezbollah au combat, a été une telle surprise pour les responsables israéliens et américains.

Les responsables israéliens avaient laissé entendre à plusieurs reprises que le Hezbollah avait été brisé et gravement affaibli après des mois d’assassinats ciblés contre ses dirigeants et une pression militaire soutenue.

Pourtant, ce qui se passe actuellement sur le terrain raconte une histoire très différente. Le Hezbollah affronte l’invasion israélienne dans le sud du Liban d’une manière que les planificateurs israéliens n’avaient pas anticipée.

Les responsables israéliens ne s’attendaient pas à la rapidité avec laquelle le Hezbollah est entré en guerre, ni à l’intensité de ses tirs soutenus.

Mais le Hezbollah a démontré qu’il conservait une capacité de combat substantielle en engageant directement les forces israéliennes le long des lignes de front, tout en poursuivant ses attaques de missiles et de drones depuis le sud du fleuve Litani, une zone qu’Israël croyait avoir débarrassée des combattants de la résistance. Il a également lancé des frappes à plus longue portée atteignant Tel-Aviv et la frontière de Gaza.

Ce qui est frappant, c’est que, pendant la guerre des 66 jours de 2024, la résilience du Hezbollah était évidente malgré de lourdes pertes parmi ses dirigeants et ses combattants.

Ses forces ont tenu bon jusqu’au cessez-le-feu de novembre et ont empêché les troupes israéliennes de lancer une invasion terrestre majeure, ce qui soulève de sérieuses questions quant à la sous-estimation du mouvement par Israël.

Dans la guerre actuelle, les salves du Hezbollah ont de plus en plus souvent été coordonnées avec des tirs de missiles iraniens afin de submerger les systèmes de défense aérienne israéliens.

Ce qui s’est dessiné sur le front libanais, c’est un style de défense en mosaïque, où des unités dispersées continuent d’opérer indépendamment du commandement central tout en maintenant une coordination sur les multiples fronts de l’Axe.

Le Hezbollah est un pilier central de l’Axe, et ses performances au combat étirent les défenses aériennes israéliennes sur de multiples fronts et galvanisent la résistance de la Palestine à la Syrie et au Yémen.

La guerre sur plusieurs fronts s’étend

Parallèlement, un deuxième front s’est déjà ouvert en Irak. Depuis le 28 février, la Résistance islamique en Irak, une coalition de groupes armés alignés sur l’Iran, a progressivement intensifié ses attaques contre les forces américaines et les régimes pro-américains de la région, notamment le Koweït et l’Arabie saoudite.

Elle a pris pour cible les bases américaines et l’ambassade à Bagdad et a menacé d’intensifier ses actions contre le gouvernement syrien s’il venait à s’en prendre au Hezbollah.

La Résistance irakienne a lancé un ultimatum à l’ambassade américaine à Bagdad, proposant de ne pas la prendre pour cible si Israël met fin à son offensive contre la banlieue sud de Beyrouth et au déplacement des civils, soulignant ainsi la stratégie de l’Axe qui vise à unifier les champs de bataille.

Cette intervention intervient dans un contexte de colère populaire face à la campagne américano-israélienne et à l’assassinat de l’ayatollah Khamenei, et à la suite d’une déclaration du grand ayatollah Sistani selon laquelle le soutien populaire à l’Iran pendant cette guerre est un « devoir collectif ».

Compte tenu de ses liens religieux et culturels profonds avec l’Iran et du rôle central des forces de résistance, l’Irak est donc devenu un théâtre principal de cette lutte multiforme en pleine expansion.

Dans le même temps, Ansar Allah (les Houthis) au Yémen est officiellement entré dans la confrontation aux côtés de l’Iran et de l’Axe au Liban et en Irak par le biais d’attaques de missiles balistiques et de drones contre Israël.

Avec l’ouverture du front yéménite, Israël a été confronté à des attaques de missiles provenant de trois fronts, lesquelles, selon le mouvement, sont menées « en coordination avec nos frères en Iran et le Hezbollah au Liban ».

Le chef d’Ansar Allah, Sayyed Abdul-Malik al-Houthi, a déclaré que les opérations militaires conjointes avec l’Axe de la Résistance s’intensifieraient et a décrit cela comme un prélude crucial à la réunification de la oumma. Ansar Allah a laissé entendre de nouvelles « surprises », ce qui signifie une escalade potentielle contre des cibles saoudiennes et émiraties et une pression directe sur le détroit de Bab el-Mandeb, l’étroite passerelle entre la mer Rouge et l’océan Indien.

Dans un scénario où un double étranglement bloquerait le transit par le détroit d’Ormuz, le détroit de Bab el-Mandeb et le canal de Suez, le système énergétique mondial pourrait subir des perturbations importantes. Ce risque demeure malgré la trêve actuelle.

L’Axe après Fureur épique

Les actions de l’Axe, de plus en plus coordonnées et étendues, ont mis à mal le discours du « tigre de papier », et ébranlé deux hypothèses largement répandues concernant ses capacités.

Premièrement, malgré des mois de spéculations selon lesquelles les alliés régionaux de l’Iran se seraient effondrés, l’Axe de la Résistance est loin d’être défait.

Même après des revers majeurs, notamment la perte de la Syrie et les lourdes pertes infligées à la résistance palestinienne à Gaza, il reste un facteur décisif dans l’orientation d’une guerre qui est déjà en train de redessiner l’avenir de la région.

Deuxièmement, loin de devenir un fardeau stratégique, l’impact continu de l’Axe souligne la pertinence d’une stratégie sur plusieurs fronts. En engageant ses adversaires sur plusieurs théâtres d’opérations, il a alourdi le coût de la guerre pour ses opposants et compliqué leurs campagnes militaires en Iran et au Liban.

Alors que l’Axe abandonne sa patience stratégique pour adopter une posture offensive de plus en plus large, son principe fondamental apparaît plus clairement : affronter l’impérialisme sur un seul front est voué à l’échec.

Ce principe, ancré à la fois dans l’autodéfense et dans la résistance transnationale à la domination coloniale et à l’impérialisme, sous-tend depuis longtemps la stratégie de dissuasion de l’Axe.

L’offensive américano-israélienne a réaffirmé cette logique : lutter seul augmente les risques de défaite.

Cela trouve clairement un écho dans la proposition en 10 points de l’Iran, acceptée par l’administration Trump comme base de négociation, qui appelle à l’arrêt de la guerre sur tous les fronts, en particulier contre la Résistance islamique au Liban.

En insistant sur cette demande tout au long des négociations, largement considérées par les observateurs comme maximalistes, l’Iran signale que l’Axe agit comme un front unique et ne peut être fragmenté. Cela reflète une opinion dominante à Téhéran selon laquelle sa résistance sur plusieurs fronts a porté ses fruits et a contraint l’axe américano-israélien à négocier selon les conditions de l’Iran.

Pour un État fondé sur les idées de la révolution de 1979, forgé en réponse à des interventions impérialistes successives, la voie à suivre apparaît moins comme un choix ponctuel que comme une continuité nécessaire.

Si la République islamique survit à cette guerre, elle sera encore moins encline à renoncer à sa stratégie offensive, sachant qu’abandonner l’Axe ne ferait qu’accroître sa vulnérabilité.

7 avril 2026 – Middle-East-Eye – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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