« L’étincelle de Tell » a bouleversé la stratégie israélienne en Cisjordanie

3 juillet 2026 - Un colon israélien harcèle et menace un Palestinien lors d'une attaque menée par des colons contre des agriculteurs palestiniens et des militants de la solidarité sur des terres agricoles appartenant au village de Khirbet Abu Falah, au nord-est de Ramallah, en Cisjordanie, blessant huit personnes. Les assaillants venaient d'un avant-poste récemment établi à proximité et ont utilisé des matraques, du gaz poivré et des pierres lors de l'attaque. L’un des assaillants était en possession d’une arme à feu. Bien que les forces israéliennes aient eu connaissance de l’attaque en cours, elles ne sont arrivées qu’une fois celle-ci terminée, peu après le départ des assaillants. À leur arrivée, les soldats israéliens ont empêché les habitants de regagner leurs terres. Le village subit une recrudescence d’attaques menées par des colons israéliens, et trois habitants ont été tués en mars 2026 - Photo : Avishay Mohar/Activestills

Par Ramzy Baroud

Au cours d’un raid militaire mené dans la petite ville de Tell, au sud-ouest de Naplouse, un moment de défiance spontanée a brisé l’illusion d’une soumission totale des Palestiniens.

Face aux incursions militaires incessantes, aux confiscations de terres, ainsi qu’au harcèlement et à la violence des colons, les villageois et les agriculteurs ont refusé de battre en retraite.

Lors de l’affrontement qui a suivi, un Palestinien a désarmé un soldat israélien et a ouvert le feu sur les forces d’occupation près de l’avant-poste illégal de la colonie de Havat Gilad, tuant deux soldats et en blessant trois autres.

S’ensuivit alors la fureur prévisible et implacable de l’occupant : les forces israéliennes et les colons armés soutenus ont immédiatement lancé une série de raids à travers Tell et les communautés voisines, assassinant quatre Palestiniens, incendiant des maisons et transformant des bâtiments résidentiels en centres improvisés d’interrogatoire.

Dans le cadre d’une campagne rapide de représailles collectives, les troupes d’occupation israéliennes ont kidnappé plus de 70 Palestiniens — dont plus de 40 rien qu’à Tell — tout en étendant leurs incursions militaires à Jénine, Tubas, Tulkarem, Ramallah, Hébron (Al-Khalil), Bethléem et Jéricho.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le ministre de la Défense Israel Katz ont aussitôt ordonné une « opération militaire de grande envergure », tandis que la rapporteuse spéciale des Nations unies, Francesca Albanese, a condamné sans équivoque les assauts conjoints de l’armée et des colons, les qualifiant de « pogroms contre des civils sans défense », et a réitéré ses appels en faveur d’un embargo immédiat sur les armes et de sanctions commerciales à l’encontre d’Israël.

Pourtant, pour comprendre l’étincelle qui a mis le feu aux poudres à Tell, il faut saisir la situation explosive dans laquelle se trouve la Cisjordanie occupée.

Le projet initial de Netanyahu

La réaction immédiate de Netanyahu à l’incident de Tell ne constituait pas un changement de cap, mais la mise en œuvre d’une doctrine ancienne et bien ancrée : tout acte de résistance palestinienne — aussi localisé soit-il — doit être instrumentalisé pour accélérer le vol des terres palestiniennes orchestré par l’État.

Depuis des décennies, l’appareil répressif israélien utilise la résistance locale comme prétexte pour réaliser ses ambitions démographiques et territoriales de longue date. Sous l’actuelle coalition d’extrême droite, cette stratégie a atteint des niveaux de rapidité et de brutalité sans précédent.

L’ampleur des destructions

Depuis octobre 2023, alors que l’attention des médias internationaux se concentrait principalement sur les horreurs commises à Gaza, Israël a systématiquement étendu son offensive à l’ensemble de la Cisjordanie occupée :

  • Plus de 1090 Palestiniens — dont au moins 239 enfants — ont été tués par les forces israéliennes et par des colons armés soutenus par l’État. /li>
  • Plus de 6800 Palestiniens ont été blessés par des balles réelles, des éclats d’obus et des agressions physiques, les attaques de colons représentant à elles seules une part croissante des blessés civils récents./li>
  • Plus de 10 000 Palestiniens ont été déplacés de force en raison de démolitions de logements, de violentes émeutes menées par des colons et de restrictions d’accès sévères. /li>Des communautés bédouines et rurales entières, dans les collines du sud d’Hébron et la vallée du Jourdain, ont été systématiquement dépeuplées et soumises à un nettoyage ethnique./li>
  • Plus de 11 000 Palestiniens ont été arrêtés lors de raids militaires nocturnes et placés en détention administrative arbitraire, sans inculpation ni procès. /li>
  • Sous l’égide du ministre des Finances Bezalel Smotrich — à qui a été conférée l’autorité officielle sur les affaires civiles en Cisjordanie —, le gouvernement israélien a déclaré des dizaines de milliers de dunams de territoire palestinien « terres d’État », marquant ainsi la plus grande appropriation continue de terres depuis les accords d’Oslo. Parallèlement, des dizaines d’avant-postes de colons illégaux ont été légalisés rétroactivement, et la construction de milliers de nouveaux logements dans les colonies a été accélérée.

L’objectif stratégique derrière l’escalade

La campagne systématique menée par Israël en Cisjordanie sert trois objectifs politiques et militaires distincts pour Netanyahou et son gouvernement :

  • Premièrement, prévenir l’ouverture d’un deuxième front
    Israël a pris conscience que si la Cisjordanie se soulevait dans une rébellion organisée à grande échelle alors que son armée resterait engagée dans une campagne génocidaire épuisante et sans fin à Gaza, il serait pratiquement impossible de contenir ces deux fronts simultanément.
    N’ayant pas réussi à écraser la résistance palestinienne à Gaza malgré sa supériorité militaire écrasante, Israël a recouru à une violence préventive et brutale en Cisjordanie afin de terroriser la population et de la contraindre à une soumission totale.
  • Deuxièmement, protéger Netanyahu grâce à l’influence de l’extrême droite
    Pour survivre aux répercussions politiques internes du 7 octobre et à l’échec de son armée à atteindre ses objectifs de guerre déclarés, Netanyahu devait maintenir sa coalition intacte.
    Il a accordé aux ministres fascistes Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir une liberté absolue pour mettre en œuvre leur programme idéologique : étendre les colonies illégales, annexer la zone C, armer les milices de colons, et envahir à plusieurs reprises le complexe de la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem-Est occupée pour en modifier le statu quo.
  • Troisièmement, masquer l’échec par une posture offensive
    Désespéré d’éviter de paraître comme un dirigeant impuissant, pris au piège dans une guerre d’usure sur plusieurs fronts, Netanyahu a eu recours à des raids militaires, à des frappes aériennes par drones et à des incursions blindées dans les camps de réfugiés de Cisjordanie (de Jénine et Tulkarm à Naplouse) afin de projeter une image de force et de contrôle auprès de son électorat le plus extrémiste.

La terreur des colons et la faillite de l’Autorité palestinienne

Cette campagne d’expansion soutenue par l’État a été facilitée par deux facteurs majeurs sur le terrain :

  • Le paramilitarisme incontrôlé des colons
    Armés par le ministère de la Sécurité nationale d’Itamar Ben-Gvir, des gangs violents de colons ont été pleinement intégrés au sein de milices paramilitaires soutenues par l’État. Les colons mènent régulièrement des pogroms organisés contre des villages palestiniens — incendiant des maisons, détruisant des oliveraies, volant du bétail et tirant à balles réelles sur des civils — sous la protection directe et avec la participation active de l’armée israélienne.
  • L’asservissement et l’inaction de l’Autorité palestinienne
    L’Autorité palestinienne (AP) a complètement renoncé à son devoir fondamental de protéger son peuple. Plutôt que d’élaborer une stratégie de défense nationale ou d’assurer au moins un leadership symbolique pour résister au vol de terres, les forces de sécurité de l’AP ont poursuivi leur coordination en matière de sécurité avec l’occupant.
    L’AP a activement réprimé les combattants de la résistance locale, confisqué des armes et réprimé les manifestations publiques, agissant comme une force administrative sous-traitante chargée de gérer l’asservissement des Palestiniens pour le compte d’Israël.

Pourquoi l’analyse dominante n’explique rien

La plupart des médias et des analystes politiques ne manqueront pas de placer l’escalade actuelle dans le cadre de critères étroits liés aux prochaines éections israéliennes. Ils mettront en avant les prochaines échéances électorales en affirmant que Netanyahu provoque la violence uniquement pour consolider le vote fasciste, satisfaire Ben-Gvir et Smotrich, et prendre de court ses rivaux politiques.

Les organismes internationaux de défense des droits de l’homme émettront des avertissements habituels, des organisations humanitaires comme Médecins Sans Frontières (MSF) tireront la sonnette d’alarme face aux raids contre des établissements médicaux tels que l’hôpital spécialisé de Naplouse, et des blocs politiques comme l’Union européenne lanceront des appels sans conséquence appelant « toutes les parties à apaiser les tensions ».

Pendant ce temps, le gouvernement US continue d’acheminer des milliards de dollars d’armement lourd vers Israël, renforçant ainsi un épisode de complicité historique.

Ce que ces analyses omettent systématiquement de saisir, c’est la réalité de l’autonomie d’action des Palestiniens.

Elles traitent les Palestiniens comme des victimes passives attendant une intervention internationale ou des changements politiques à Tel-Aviv et à Washington. Mais l’explosion de Tell a prouvé que le statu quo, fait d’encerclement total, d’humiliation quotidienne et de dépossession existentielle, est intrinsèquement insoutenable.

La rébellion n’a pas éclaté là où les analystes militaires traditionnels s’y attendaient : elle a pris naissance dans une petite ville agricole, parmi des gens qui ont décidé que riposter était la seule réponse qui leur restait face à une anéantissement silencieux et progressif.

La Cisjordanie ne restera pas silencieuse éternellement ; elle se soulèvera au moment et à l’endroit choisis par son peuple, rendant ainsi inutiles les prévisions politiques trop habituelles.

25 juillet 2026 – Transmis par l’auteur – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

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