Pour les femmes qui vivent dans les camps de réfugiés surpeuplés de Gaza, les règles sont devenues un véritable combat pour se procurer de l'eau, des produits d'hygiène, des analgésiques et préserver leur dignité - Photo : via The New Arab
Par Midnight Adams
Depuis octobre 2023, des dizaines de milliers de jeunes filles à Gaza ont atteint la puberté. À une période déjà délicate, ces jeunes filles se sont retrouvées sans accès à des produits d’hygiène menstruelle adaptés ni à une éducation sur le passage à l’âge adulte.
Sara, 12 ans, partageait une seule salle de classe avec plus de 40 personnes lorsqu’elle a eu ses premières règles. Sa famille s’était retrouvée déplacée dans le quartier de Rimal, à Gaza, où elle avait trouvé refuge dans une école réaménagée après avoir fui les bombardements israéliens.
Prise au dépourvu, Sara ne disposait d’aucun produit d’hygiène ni de trousse pour l’aider à faire face à cette première menstruation inattendue. En se remémorant cet épisode, sa mère raconte :
« La surpopulation extrême dans la salle de classe a transformé une étape biologique naturelle en une source de peur, de culpabilité et d’envie de se cacher. »
Le traumatisme lié à ce moment a tellement affecté Sara qu’elle s’est complètement renfermée sur elle-même et « a refusé de manger, simplement pour éviter d’avoir à utiliser les toilettes publiques insalubres ».
Pour Sara, ce moment n’a été source que d’une « terreur et d’une angoisse écrasantes, car elle savait qu’avoir ses règles représentait un fardeau et une pression supplémentaires immenses dans ces conditions de vie ».
De nombreux programmes de santé sexuelle et procréative à Gaza ont été rapidement suspendus lorsque le génocide a commencé, pour des raisons de sécurité du personnel. Mais cela a créé un vide dans l’accompagnement psychologique proposé et affecte la compréhension que les jeunes filles ont de leur propre corps à l’approche de la puberté.
À propos de la suspension de ces programmes éducatifs, la sœur de Sara a déclaré : « Les jeunes filles qui atteignent la puberté en temps de guerre ont besoin d’une intervention humanitaire bien pensée, qui tienne compte à la fois de leur santé mentale et de leur développement physique. »
Au lieu de cela, cette génération de jeunes filles ne peut compter que sur les femmes de leur entourage pour leur apporter le soutien limité qu’elles sont en mesure d’offrir.
La sœur de Sara se souvient avoir confectionné pour elle un substitut en tissu à réutiliser à la place des serviettes hygiéniques, dont les prix étaient rapidement devenus exorbitants sur les marchés locaux – quand on parvenait à en trouver. Elle a également emprunté des analgésiques à des voisins pour soulager ses crampes.
Mais Israa Saleh, universitaire palestinienne et travailleuse humanitaire pour Médecins du Monde, fait valoir que cette « résilience » communautaire ne devrait pas être considérée comme acceptable par la communauté internationale.
« Nous détestons le terme ‘résilient’ car il nous déshumanise », déclare Israa, avant d’ajouter : « C’est tellement triste de dire cela, car nous avons passé deux ans à prouver au monde entier que nous méritons de vivre. »
Elle poursuit : « Ce silence s’explique en partie par le fait que [les règles] ne sont pas reconnues comme un problème de santé publique », ce qui signifie que les projets d’infrastructure ne sont pas conçus pour donner la priorité aux soins liés aux règles.
Mais face à ce que Save the Children qualifie de « siège » visant à semer « le chaos, la famine et la mort », les ONG se trouvent dans l’impossibilité de fournir ne serait-ce qu’un soutien limité en matière d’hygiène menstruelle.
Saffiyah, âgée de 13 ans, a eu ses premières règles dans une pièce bondée, entourée de membres de sa famille. Cette expérience a déclenché « une crise de panique et des sanglots incontrôlables ».
Sa mère l’a calmée, a déchiré un morceau de tissu en coton propre et doux, l’a préparé pour elle et l’a mise à l’abri dans un coin tranquille de la tente.
Mais sans fournitures adaptées ni supports pédagogiques pour aider Saffiyah à traverser ce moment, sa famille ne pouvait pas faire grand-chose de plus.
La détresse liée au fait de traverser la puberté dans une zone de guerre a également laissé de profondes séquelles psychologiques chez Saffiyah. Sa famille a remarqué qu’elle manifestait encore « une peur et une confusion constantes [lorsqu’elle a ses règles], et qu’elle évitait de sortir de la tente ou de se rendre dans les espaces d’apprentissage provisoires par crainte des fuites ».
Non seulement cela a profondément ébranlé la confiance en soi de Saffiyah, mais cela continue d’affecter son avenir en limitant son accès à l’éducation – qui est déjà compromis depuis près de trois ans.
L’éducation n’est pas le seul domaine de la vie touché par ce problème. Pour les jeunes filles comme Saffiyah, les règles et la crainte d’avoir des fuites en public ont commencé à entraver leur capacité à accomplir les tâches quotidiennes les plus simples, beaucoup d’entre elles étant contraintes de rester enfermées dans des tentes jusqu’à ce que les saignements cessent.
La mère de Saffiyah s’est déjà entretenue avec les responsables des centres d’accueil au nom de sa fille pour demander des kits d’hygiène spécialement adaptés aux besoins des jeunes filles. Mais comme l’aide alimentaire et médicale est prioritaire aux points de contrôle, les produits d’hygiène menstruelle restent rares.
La famille de Saffiyah a conclu en dénonçant le manque de soutien aux jeunes filles en pleine puberté, déclarant :
« Il n’existe aucun programme dédié aux jeunes adolescentes proposé par les organisations humanitaires. L’accent reste presque exclusivement mis sur les colis alimentaires, sans tenir compte des besoins spécifiques à chaque tranche d’âge. »
Elles ont souligné que la crise ne se résume pas à un simple problème de produits d’hygiène, mais que « les jeunes filles ont un besoin urgent d’un soutien émotionnel et éducatif, en plus de kits d’hygiène adaptés à leur âge ».
En l’absence d’infrastructures suffisantes, les femmes plus âgées ont dû faire des sacrifices pour aider les jeunes filles à traverser la puberté.
Dina, qui vit dans le camp de Nuseirat avec ses deux jeunes filles, partage une tente avec plusieurs familles voisines.
Avant le début de la guerre, elles jouissaient d’une totale indépendance et avaient chacune un accès privé aux produits d’hygiène personnelle pour chaque membre de la famille, sans avoir à les partager. Mais aujourd’hui, elles dépendent entièrement de l’entraide des autres femmes du camp.
Dina subvient désormais aux besoins de ses filles en réservant des moments précis, à l’abri des regards, pour laver le linge et les chiffons de rechange.
Elle ajoute : « Nous avons mis en place un système de rotation pour laver les chiffons et les faire sécher discrètement dans un coin recouvert de draps », afin de préserver un peu d’intimité même au sein de leur tente commune.
Dina souligne que ce n’est que grâce à la compassion partagée entre femmes que ses filles ont pu bénéficier d’une quelconque protection pendant leur puberté, en déclarant :
« La solidarité entre femmes est le seul filet de sécurité qui préserve la dignité des femmes en l’absence totale de produits de première nécessité. »
Ayah s’est également occupée de ses petits-enfants alors qu’ils approchaient de la puberté en pleine période de génocide et se souvient avoir « partagé le tout dernier morceau de tissu propre entre deux jeunes filles le même jour pour faire face à une urgence et leur éviter une situation embarrassante ».
Ayah ajoute que « l’esprit de solidarité féminine et d’entraide entre femmes reste le rempart ultime contre les rigueurs du déplacement ».
Elle se souvient également avoir prêté des analgésiques et des tisanes, comme celle à l’anis, d’une tente à l’autre pour soulager les crampes et les douleurs menstruelles des jeunes femmes installées dans les tentes voisines.
« Le fait de vivre dans des salles de classe bondées ou sous des tentes a effacé les frontières entre les individus », explique Ayah, « transformant la gestion des saignements et des règles en un effort collectif. »
La reconstruction des infrastructures à travers Gaza reste un défi complexe pour les travailleurs humanitaires, mais la solidarité féminine qui s’est développée pour protéger les jeunes filles ne peut être considérée comme une alternative à un accompagnement menstruel adapté.
Auteur : Midnight Adams
* Midnight Adams est une journaliste documentaire écossaise de confession musulmane qui prépare actuellement un master en « Humanitarisme, aide humanitaire et conflits » à la SOAS, Université de Londres.
Elle milite activement en faveur de l’égalité menstruelle : elle a notamment pris la parole au nom de la Fondation WOW et rédigé des articles sur ce sujet pour plusieurs médias arabes.
28 août 2026 – Middle-East Monitor – Traduction : Chronique de Palestine – Éléa Asselineau

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