Le pari du général Ghalibaf, vétéran du Corps des gardiens de la Révolution islamique

Téhéran, IRNA – Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement iranien

Par Middle East Eye

Mohammad Ghalibaf a connu une évolution saisissante : le « gestionnaire djihadiste à la réputation sulfureuse » (*), se fait désormais le champion des négociations avec les États-Unis, malgré l’opposition de son propre camp conservateur.

Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement iranien et négociateur en chef dans les pourparlers avec les États-Unis, est peut-être confronté à la plus grande épreuve politique de sa carrière.

Conservateur de longue date et ancien commandant des Gardiens de la Révolution, il tente de sortir la République islamique de son affrontement avec Washington par la voie diplomatique, tout en repoussant les attaques virulentes des partisans de la ligne dure qui l’accusent d’abandonner le levier stratégique de l’Iran.

Une source politique de haut rang qui s’est confiée à Middle East Eye sous couvert d’anonymat a décrit Ghalibaf comme un conservateur pragmatique, favorable à un rétablissement des relations avec l’Occident tout en préservant le partenariat stratégique de l’Iran avec la Chine.

« Son instinct en matière de politique étrangère ressemble à celui de [l’ancien président modéré] Hassan Rouhani », a déclaré la source, « mais contrairement à Rohani, Ghalibaf veille à ne pas s’aliéner la base conservatrice de la République islamique. »

Selon cette source, l’actuel Guide suprême, Mojtaba Khamenei, partage dans une certaine mesure cette vision stratégique, ce qui a contribué à consolider leur alliance.

« S’ils n’avaient pas eu les mêmes visions et le même état d’esprit, leur alliance n’aurait pas duré aussi longtemps », a déclaré la source, ajoutant que la relation entre Ghalibaf et Mojtaba Khamenei n’a cessé de s’approfondir depuis le début des années 2000.

« Ils sont progressivement devenus une équipe politique », a déclaré la source, évoquant de rares apparitions publiques au cours desquelles les deux hommes ont été photographiés assis côte à côte lors de discours de l’ancien Guide suprême Ali Khamenei.

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Selon la source, ce partenariat a aidé Ghalibaf à résister à la vague croissante de réactions hostiles des partisans de la ligne dure depuis le début des négociations qu’il mène avec les États-Unis.

« À la suite du premier cycle de pourparlers avec les États-Unis à Islamabad, des figures de la ligne dure se sont tournées vers Mojtaba, accusant Ghalibaf d’avoir franchi les lignes rouges de l’Iran », a-t-elle précisé.

Cette tentative a échoué, a ajouté la source, Mojtaba continuant à soutenir Ghalibaf et le nommant par la suite représentant spécial de la République islamique en Chine, une nomination qui témoigne du soutien considérable dont bénéficie Ghalibaf de la part du nouveau dirigeant.

Pilier de l’appareil de sécurité iranien

Le parcours militaire et politique de Ghalibaf ne le prédestinait toutefois pas à s’attirer les foudres des conservateurs en tentant de trouver une solution diplomatique à la guerre lancée par les États-Unis et Israël fin février.

Vétéran de la guerre Iran-Irak, Ghalibaf a rejoint le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), alors nouvellement créé, alors qu’il avait une vingtaine d’années, et a combattu en première ligne, où il a perdu son frère.

Ses états de service sur le champ de bataille ont accéléré son ascension dans la hiérarchie militaire, et dès les années 1990, il avait occupé plusieurs postes de haut rang au sein du CGRI avant d’être nommé commandant de l’armée de l’air du CGRI.

Un épisode marquant de sa carrière militaire s’est produit lors des manifestations étudiantes de juillet 1999, lorsque les forces de sécurité ont violemment dispersé les manifestations déclenchées par la fermeture du journal réformiste Salam.

En tant que commandant de l’armée de l’air du CGRI, Ghalibaf figurait parmi les 24 hauts responsables du CGRI qui ont signé une lettre au ton ferme mettant en garde le président de l’époque, Mohammad Khatami, contre toute tolérance à l’égard de nouveaux troubles.

Ghalibaf a révélé par la suite que c’était lui et le défunt commandant de la Force Qods du CGRI, Qassem Soleimani, qui avaient rédigé la lettre et recueilli les signatures.

Un an plus tard, à seulement 39 ans, il a été nommé chef des Forces de l’ordre iraniennes (Naja), devenant ainsi l’un des plus jeunes hauts responsables de la sécurité du pays.

Il a ensuite dirigé le Quartier général de la lutte contre la contrebande sous la présidence de Khatami.

Au cours de son mandat de chef de la police, Ghalibaf s’est fait le champion des efforts de modernisation, notamment en équipant les forces de l’ordre de véhicules importés, une initiative qu’il considère comme l’une de ses principales réalisations.

Ghalibaf est ensuite passé de la politique militaire à la politique électorale, se lançant dans trois campagnes présidentielles. Il a été battu en 2005 et en 2013, puis s’est retiré en faveur d’Ebrahim Raisi en 2017 afin de consolider le vote conservateur.

Selon une source politique qui s’est confiée à MEE sous couvert d’anonymat, Ghalibaf avait l’intention de se présenter à l’élection présidentielle contestée de 2009, mais le Guide suprême Ali Khamenei lui a demandé de ne pas se lancer dans la course.

La source a indiqué que Ghalibaf avait plutôt mis son infrastructure de campagne à la disposition du candidat réformiste Mir-Hossein Mousavi dans sa lutte contre le président sortant Mahmoud Ahmadinejad, auquel s’opposaient d’autres conservateurs.

Les liens étroits de Ghalibaf avec Soleimani ont également façonné son parcours politique. Selon une source conservatrice bien informée de cette relation, Soleimani aurait soutenu en privé la candidature présidentielle de Ghalibaf en 2013.

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Il s’agissait là d’une intervention tout à fait inhabituelle de la part du défunt commandant de la Force Qods du CGRI, qui évitait généralement de s’immiscer dans la politique intérieure. La source a précisé que les deux hommes étaient si proches qu’ils avaient même vécu dans le même immeuble résidentiel à Téhéran pendant un certain temps.

Tout au long de sa carrière politique, Ghalibaf a sans cesse réinventé son image publique. Lors de sa première campagne présidentielle, il a mis en avant ses diplômes universitaires et son expérience de pilote.

Au cours des campagnes suivantes, cependant, il s’est présenté comme un « gestionnaire djihadiste » – un terme utilisé en politique pour désigner un administrateur de terrain, à la manière des révolutionnaires, axé sur l’efficacité et l’exécution.

Son parcours militaire est néanmoins resté au cœur de son identité publique. Lors des débats présidentiels de 2013, son rival modéré Hassan Rouhani a mis en évidence de manière mémorable la différence entre leurs approches en déclarant : « Je ne suis pas colonel ; je suis avocat », se présentant ainsi comme un diplomate plutôt que comme une figure de la sécurité.

Après sa première défaite à l’élection présidentielle en 2005, Ghalibaf a été élu maire de Téhéran ; il a occupé ce poste pendant 12 ans, devenant ainsi le maire ayant exercé le plus long mandat dans l’histoire de la capitale.

Le soutien des réformistes

Malgré ses antécédents conservateurs, Ghalibaf est devenu l’une des principales cibles du camp des partisans de la ligne dure en Iran.

Selon des sources politiques de haut niveau, il s’est fréquemment opposé au défunt président conservateur Ebrahim Raisi sur des questions politiques majeures, tandis que les médias proches de Raisi l’ont attaqué à plusieurs reprises. L’influent Front Paydari (Endurance) s’est également imposé comme l’un de ses détracteurs les plus virulents.

Alors que l’Iran et les États-Unis s’orientaient vers un protocole d’accord (MoU) visant à mettre fin à la guerre, l’opposition des factions radicales s’est répandue dans les rues. Des manifestants se sont rassemblés à Téhéran et à Mashhad pour dénoncer l’accord proposé et accuser Ghalibaf et le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi de trahir le pays.

Lors d’un rassemblement sur la place Ibn Sina à Téhéran, les manifestants scandaient : « honte sur toi Araghchi, laisse le pays tranquille », et « Ghalibaf, Araghchi, qu’en est-il du sang de mon leader ? ». D’autres ont exigé la démission des deux hommes.

Mahmoud Nabavian, vice-président de la commission de la sécurité nationale et de la politique étrangère du Parlement, a lu publiquement ce qu’il affirmait être le texte du protocole d’accord proposé et a condamné plusieurs de ses dispositions.

Le journal Javan, affilié au Corps des gardiens de la Révolution islamique (CGRI), a averti que les désaccords politiques débordaient dans les rues, tandis que le rédacteur en chef du quotidien conservateur Kayhan, Hossein Shariatmadari, a accusé Ghalibaf et Araghchi d’avoir renoncé à l’un des atouts stratégiques les plus importants de l’Iran en acceptant de ne pas fermer le détroit d’Ormuz.

Amirhossein Sabeti, un député étroitement lié au Front Paydari, a affirmé que les opinions de Mojtaba Khamenei avaient été ignorées lors des négociations d’Islamabad et a rejeté ce qu’il a qualifié de « fausse unité ».

Après la reprise des hostilités en juillet, marquant l’échec du protocole d’accord signé le 17 juin, Sabeti a intensifié ses critiques, écrivant que Ghalibaf et le président Masoud Pezeshkian devaient soit tenir leurs promesses selon lesquelles les négociations mettraient fin à la guerre et lèveraient les sanctions, soit admettre que leur stratégie avait échoué.

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Dans le même temps, dans un revirement politique inattendu, les réformistes, qui comptaient depuis longtemps parmi les détracteurs de Ghalibaf, ont publiquement soutenu ses efforts de négociation.

Entekhab, un média réformiste de premier plan, a cité un professeur d’université qui a déclaré : « Monsieur Ghalibaf, continuez comme ça. Toute la société est derrière vous. Ne vous souciez pas d’une minorité. »

Un militant réformiste qui s’est confié à MEE sous couvert d’anonymat a expliqué que la décision de soutenir Ghalibaf était motivée par la conviction que l’Iran doit dépasser la confrontation et parvenir à un accord avec les États-Unis.

« Le pays a besoin d’un accord pour pouvoir survivre et retrouver la voie du développement économique », a déclaré le militant.

La campagne menée contre Ghalibaf met en évidence une transformation politique remarquable.

Autrefois considéré comme l’un des commandants de la sécurité les plus en vue de la République islamique, il se retrouve aujourd’hui à la tête d’une initiative visant à résoudre par la voie diplomatique l’un des conflits les plus graves de l’Iran – et confronté à une résistance parmi les plus farouches au sein même de son propre camp conservateur.

Ce revirement met également en lumière l’un des paradoxes de la position actuelle de Ghalibaf : celui-là même qui se tenait autrefois aux côtés de l’establishment sécuritaire lors des affrontements avec les réformistes bénéficie aujourd’hui du soutien de ce camp grâce à ses efforts pour poursuivre les relations diplomatiques avec Washington.

Note:

(*) Comme on le verra plus loin, c’est Ghaliba lui-même qui se présente comme un « gestionnaire djihadiste », c’est à dire « un administrateur de terrain, à la manière des révolutionnaires, axé sur l’efficacité et l’exécution ».
Le qualificatif « gestionnaire djihadiste à la réputation sulfureuse » fait référence à la mauvaise image qu’il avait en Occident, du fait de son appartenance profonde au système en place et ses responsabilités sécuritaires passées.

21 juillet 2026 – Middle East Eye – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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