L’écocide comme outil de guerre : les dommages à Gaza et les réponses possibles

Fillette devant les décombres de son habitation familiale, après les terribles bombardements israéliens de mai 2021 - Photo : Unicef

Par Shaimaa Abu Saada

Depuis le déclenchement de la guerre génocidaire dans la bande de Gaza le 7 octobre 2023, qui s’est poursuivie pendant près de deux ans, une escalade sans précédent a dépassé les dimensions militaires traditionnelles pour viser l’être humain, l’environnement et les moyens de subsistance.

Cela a inclus des massacres de masse, la destruction des infrastructures, le déplacement forcé de centaines de milliers de personnes, ainsi que la privation d’eau, de nourriture, de soins de santé et d’énergie. Un aspect encore plus grave a émergé : une destruction environnementale généralisée qui a transformé l’environnement en champ de bataille et en outil de guerre.

La guerre a provoqué des transformations radicales du paysage humain et environnemental, conduisant à un effondrement quasi total des infrastructures, à la contamination des sources d’eau, à des incendies, à l’erosion massive des terres et à l’accumulation de décombres et de déchets, parallèlement à une hausse des maladies et à la propagation d’épidémies.

Les effets de cette agression ont touché tous les secteurs de la vie : les ressources naturelles, les installations vitales. Les zones résidentielles ont été directement visées, transformant Gaza en un lieu sinistré sur les plans environnemental et humanitaire, accablée par la faim et les épidémies, et privée des éléments les plus élémentaires pour une vie digne.

Le territoire est devenu une zone dévastée sur les plans environnemental et humanitaire, où plus de deux millions de personnes vivent dans des conditions inhabitables. Alors que plus d’un million de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays et se sont retrouvées dans des écoles détruites, des refuges surpeuplés et des tentes de fortune, sans bénéficier du minimum de services essentiels, ce qui constitue une violation flagrante des règles du droit international humanitaire, notamment des articles 49 et 50 de la quatrième Convention de Genève de 1949.[1]

Gaza, c’est 10 fois Hiroshima !

Selon des rapports des Nations Unies, ces actes pourraient constituer des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité au regard du Statut de Rome, y compris un génocide environnemental et humanitaire interdépendant et combiné visant l’être humain et ses ressources naturelles.

Au vu de l’ampleur des atteintes portées contre l’environnement et des défis qui en résultent, cette étude vise à analyser les dommages environnementaux, à examiner les scénarios possibles d’évolution de la situation, à proposer des solutions concrètes pour faire face à l’effondrement écologique, à évaluer la faisabilité de leur mise en œuvre et à formuler des recommandations visant à garantir la protection de l’environnement, le respect des droits des populations et la préservation durable des ressources naturelles dans le contexte des conflits armés.

L’écocide : cadre conceptuel et analytique

Le terme « écocide » est utilisé pour désigner le fait de causer des dommages graves, étendus et durables à l’environnement naturel, que ce soit de manière intentionnelle ou en ayant conscience que ces dommages compromettront les conditions nécessaires à la vie humaine. La reconnaissance, le 16 novembre 2023, par l’Union européenne de l’« écocide » comme infraction aggravée dans le droit européen a constitué une avancée significative dans le développement de la responsabilité en matière environnementale. Cette définition s’applique à la nature des dommages environnementaux subis par la bande de Gaza.[2]

Ce concept se distingue des destructions environnementales accidentelles pouvant résulter d’opérations militaires sans que celles-ci aient pour objectif de porter atteinte à l’environnement. L’écocide suppose, en effet, l’existence d’un schéma répété de destruction, l’ampleur des dommages ainsi que la persistance de leurs effets, au point de priver l’environnement de sa capacité de régénération naturelle.

Dans le cas de Gaza, l’écocide se manifeste par une imbrication délibérée entre le ciblage des populations et celui de leurs ressources environnementales, de manière à aggraver la crise humanitaire et à transformer les besoins fondamentaux — eau, nourriture, énergie — en instruments de pression et de contrôle. Ainsi, l’usage de ce concept ne repose pas seulement sur une description morale, mais sur une lecture analytique de la nature, de l’ampleur et de la fonction politique des dommages.

Les politiques et les objectifs israéliens en matière d’environnement dans la bande de Gaza

Premièrement : les instruments de pression environnementale

Le secteur environnemental à Gaza a été victime de violations systématiques de 2007 à 2021, qui ont atteint un niveau sans précédent pendant la guerre de 2023, avec la destruction massive d’infrastructures vitales ayant entraîné des dommages environnementaux durables. Ces politiques ont causé le déplacement de centaines de milliers d’habitants du nord de la vallée de Gaza vers le sud puis vers la région d’Al-Mawasi (*), dont la superficie ne dépasse pas 3 % de celle de la bande de Gaza, où les déplacés se sont entassés pour survivre dans des conditions dépourvues d’eau potable, de services d’assainissement et de nourriture.

De plus, la destruction des réseaux d’approvisionnement en eau, d’électricité et d’assainissement, conjuguée à la pénurie de carburant, ont entraîné l’accumulation de centaines de tonnes de déchets, auxquels s’ajoutent des décombres estimés à plusieurs dizaines de millions de tonnes, ce qui a intensifié la pollution et favorisé la propagation des maladies.[3]

Dans ce contexte, plus d’un million de personnes déplacées à l’intérieur du pays vivent dans des conditions environnementales et sanitaires extrêmement précaires, où le taux de surpopulation dépasse les 15 personnes par pièce. Ces conditions ont eu des répercussions aggravées sur les groupes les plus vulnérables, notamment les femmes, les enfants, les personnes âgées et les personnes en situation de handicap, ce qui met en évidence la dimension sociale évidente des politiques de destruction environnementale systématique.

L’écocide est directement lié aux politiques de famine. En effet, près de 90 % des familles palestiniennes de la bande de Gaza souffrent d’insécurité alimentaire, tandis que plus de 650 000 enfants sont menacés de malnutrition aigüe et de mort par la faim. Cette situation résulte de la destruction des terres agricoles, du ciblage des entrepôts de denrées alimentaires et des cuisines communautaires d’aide humanitaire, ainsi que de l’entrave à l’acheminement de l’aide humanitaire.

Par ailleurs, les services essentiels se sont presque totalement effondrés : l’approvisionnement en électricité a été quasiment interrompu, plus de 88 % des puits d’eau souterraine ont été contaminés et les systèmes d’assainissement ont cessé de fonctionner.

Cette situation a entraîné le rejet de quantités massives d’eaux usées directement dans les rues, les zones résidentielles et la mer, provoquant une grave dégradation de l’écosystème côtier et du milieu marin. [4]

Deuxièmement : les effets structurels à long terme

La destruction ne se limite pas au présent, mais vise également l’avenir. Le système éducatif a été complètement paralysé après la destruction de milliers d’écoles et d’universités et la transformation de centaines d’établissements scolaires en centres d’hébergement, privant plus de 785 000 élèves et étudiants de leur droit à l’éducation. Sans oublier que plus de 13 500 élèves et étudiants ainsi que 830 enseignants ont été tués depuis le début de l’aggression.

Dans le cadre de ses politiques de la famine, l’occupant a fermé les points de passage de la bande de Gaza pendant plus de 600 jours, empêchant l’entrée des camions et ciblant les centres de distribution alimentaire. Ces mesures ont entraîné la mort de plus de 460 personnes par la famine et la malnutrition, ainsi que celle de plus de 2600 personnes affamées dans ce qui est décrit comme des « pièges mortels » liés à l’aide humanitaire. Cette situation approfondit l’impact structurel et durable de ces politiques sur la société palestinienne.[5]

Les formes d’écocide dans la bande de Gaza (octobre 2023 – décembre 2025) :

Les données recueillies sur le terrain révèlent que les attaques contre l’environnement dans la bande de Gaza ont pris des formes multiples et interdépendantes, toutes visant à saper la capacité de survie et à entraver les chances de relèvement environnemental et humain. Ces formes peuvent être classées selon trois niveaux principaux : l’environnement naturel, l’environnement urbain et l’environnement hybride, avec des répercussions directes sur la vie et la santé publique.

La section suivante présente les formes systématiques par lesquelles les actions israéliennes ont contribué à la destruction des conditions de vie fondamentales de la population et qui reflètent une stratégie délibérée visant à s’en prendre à la fois à l’homme et à l’environnement.

Premièrement : la destruction de l’environnement naturel

1. L’eau et la santé publique

La crise de l’eau et de l’assainissement est l’une des manifestations les plus graves de l’effondrement environnemental dans la bande de Gaza : 93 % des foyers souffrent d’une insécurité hydrique, avec une consommation moyenne ne dépassant pas 8,4 litres par personne et par jour, ce qui est inférieur au seuil minimum recommandé par l’Organisation Mondiale de la Santé (15 litres), La destruction de plus de 80 % des réseaux d’approvisionnement en eau et d’assainissement a entraîné une pollution généralisée de l’aquifère côtier, source quasi exclusive d’eau potable.[6]

La guerre israélienne a réduit à néant l’agriculture et l’élevage de Gaza

Toutes les stations d’épuration des eaux usées ont cessé de fonctionner, ce qui a provoqué le rejet d’eaux non traitées dans des bassins temporaires menacés de débordement vers les rues et les habitations, avec un risque d’infiltration dans l’aquifère.

Environ la moitié des foyers vivent à moins de dix mètres de zones contenant des eaux usées ou stagnantes, ce qui accroît les risques de propagation d’épidémies de choléra et de maladies transmises par l’eau.

Cette situation témoigne de l’utilisation de l’eau comme arme de guerre et d’instrument de contrôle des populations, transformant le droit d’accès à l’eau en un levier de pression politique, sécuritaire et de domination.[7]

2. La pollution de l’air et des sols

Les bombardements intensifs et l’utilisation de différents types de munitions ont contribué à la pollution de l’air et des sols. Par ailleurs, la présence de milliers de corps ensevelis sous les décombres a créé un environnement propice à la propagation des épidémies et des maladies. De même, la présence de munitions non explosées constitue une menace permanente pour la vie des civils et des équipes de secours, et compromet tout effort futur de réhabilitation environnementale et de reconstruction.[8]

3. Biodiversité et environnement côtier

La destruction de grande ampleur qui a touché la biodiversité ainsi que les écosystèmes côtiers et marins de la bande de Gaza révèle un schéma organisé d’atteintes aux écosystèmes naturels. Le déversement d’eaux usées non traitées dans la mer Méditerranée a contribué à la dégradation de l’écosystème marin, à la détérioration des moyens de subsistance qui en dépendent et à la menace pesant sur la santé publique à grande échelle, imposant des risques à long terme pour la sécurité environnementale, alimentaire et sanitaire de la population.

Parallèlement, les voies migratoires des oiseaux ont subi des dommages considérables, accompagnés d’un changement notable dans le comportement de la faune sauvage, menaçant ainsi leur reproduction et laissant présager la disparition d’espèces entières, avec des conséquences environnementales susceptibles de se prolonger sur le long terme.
Plus de 25 % de la vallée de Gaza, l’une des zones humides côtières les plus importantes du bassin de la Méditerranée orientale, a été détruite, ce qui a entraîné des dommages environnementaux estimés à 411 millions de dollars américains. [9]

L’agression a également entraîné une destruction massive touchant les différentes composantes de la biodiversité, tant terrestres que marines, en raison de l’utilisation d’armes interdites et de la destruction des infrastructures, ce qui a provoqué la mort d’un grand nombre d’animaux, l’incendie de vastes étendues de couverture végétale et la perte d’espèces menacées d’extinction. À cela s’ajoutent une pollution généralisée et la présence de victimes sous les décombres, aggravant l’imbrication entre la catastrophe environnementale et la catastrophe humanitaire. [10]

L’ensemble de ces schémas indique que la destruction environnementale à Gaza ne vise pas seulement la réalité actuelle, mais compromet également les éléments essentiels à la viabilité future, en créant un environnement déséquilibré et incapable de se régénérer naturellement. Ceci engendre des menaces durables qui touchent la sécurité environnementale, alimentaire et sanitaire de la population.

Deuxièmement : la destruction de l’environnement urbain

1. Habitat et infrastructures

L’agression de grande envergure menée contre la bande de Gaza a entraîné la destruction de près de 90 % des infrastructures civiles. Les forces israéliennes ont pris le contrôle de plus de 80 % de la superficie du territoire à la faveur des incursions militaires, des bombardements intensifs et des déplacements forcés de la population. Cette offensive a notamment provoqué la destruction totale de 300 000 unités d’habitation, tandis que 200 000 autres ont subi des dommages partiels ou majeurs.[11]

Ces destructions se sont étendues aux infrastructures vitales, notamment aux hôpitaux, aux bâtiments administratifs, aux écoles, aux lieux de culte et aux réseaux de services publics. Des quartiers entiers sont ainsi devenus inhabitables, alors que les réseaux d’approvisionnement en eau, d’énergie et d’assainissement se sont effondrés. Ce mode de destruction systématique aggrave la vulnérabilité de la population et compromet les perspectives de réhabilitation à court comme à long terme, en reproduisant des conditions de vie précaires et en exacerbant les risques sanitaires et environnementaux.

2. Électricité et pénurie de carburant

La capacité de production d’électricité dans la bande de Gaza a chuté de plus de 80 %, entraînant des coupures pouvant atteindre 22 heures par jour. A cause de l’effondrement du réseau électrique central, les opérations humanitaires et les services essentiels dépendant désormais de générateurs fonctionnant aux combustibles fossiles. Cette grave pénurie a fortement perturbé le fonctionnement des hôpitaux, des stations de traitement et d’assainissement des eaux, du système éducatif ainsi que des activités économiques, ce qui a accru la vulnérabilité de la population et aggravé les crises humanitaires et environnementales. [12]

3. Effondrement des services de santé

L’agression menée contre la bande de Gaza a entraîné la destruction totale de plus de la moitié des hôpitaux et des centres de santé, 38 hôpitaux et 96 centres de santé ayant cessé de fonctionner. Quant aux établissements restants, ils fonctionnent dans des conditions précaires, sans médicaments ni carburant en quantité suffisante, ce qui a entravé la mise en œuvre des protocoles de lutte contre les infections et entraîné une augmentation des taux de morbidité.[13]
Cette destruction ne se limite toutefois pas à la dernière guerre; les attaques israéliennes contre les infrastructures médicales à Gaza s’inscrivent dans une stratégie continue depuis 2008 :

  • 2008-2009 : 58 hôpitaux et 29 ambulances ont été endommagés ; 16 professionnels de santé ont été tués et 25 autres blessés.
  • 2012 et 2014 : les attaques contre les hôpitaux et les ambulances se sont répétées, faisant des morts et des blessés parmi le personnel médical.
  • 2021 : les bombardements ont endommagé 33 centres de santé, et deux médecins éminents ont été tués.
  • 2008-2021 : Israël a mené environ 180 attaques contre des installations médicales.[14]

Au cours de la dernière agression, qui a débuté le 7 octobre 2023, on a dénombré 72 027 morts et 171 561 blessés, dont plus de 1 670 membres du personnel médical, tandis que les services de santé ont subi plus de 788 attaques, ce qui reflète l’ampleur de la catastrophe humanitaire et l’effondrement du système de santé palestinien.

Troisièmement : Destruction de l’environnement hybride (naturel-urbain)

Certains secteurs de Gaza sont considérés comme un environnement hybride car ils sont affectés à la fois par l’environnement naturel (sols, eaux) et par l’environnement urbain (barrières, réseaux de transport, infrastructures et mauvaise gestion des ressources). Ils deviennent ainsi des points de convergence entre les effets des deux types de destruction.

Cette classification reflète la nature multidimensionnelle des dommages environnementaux subis par la bande de Gaza, où la pollution et l’accumulation des déchets se combinent à la dégradation des terres agricoles. Cette interaction amplifie les risques sanitaires et environnementaux et compromet les efforts de réhabilitation et de reconstruction.

1. Déchets et décombres

La bande de Gaza connaît une catastrophe environnementale liée à l’accumulation de plus d’un demi-million de tonnes de déchets solides, dans un contexte d’effondrement quasi total du système de gestion des déchets à cause de la destruction des équipements de collecte et des routes.

Les municipalités ont été contraintes de créer des décharges temporaires à proximité des zones résidentielles, provoquant pollution de l’air, propagation de maladies dermatologiques et respiratoires, prolifération d’insectes et de rongeurs, ainsi qu’émission de gaz toxiques. Plus de 42 % de la population est exposée à des risques sanitaires liés à ces déchets.

Gaza : un écocide flagrant devant un monde indifférent !!!

Les données de l’Organisation Mondiale de la Santé montrent l’intensification de ces risques : plus de 40 000 cas d’hépatite A ont été enregistrés durant les dix premiers mois de l’aggression, en plus de la propagation d’autres maladies liées aux déchets. Cela illustre le lien direct entre la dégradation de la gestion des déchets et la diffusion des maladies infectieuses.

Cinq des six installations de gestion des déchets solides de Gaza ont été endommagées, entraînant l’accumulation d’environ 1 200 tonnes d’ordures par jour autour des camps et des abris, dans des espaces surpeuplés qui amplifient les dangers sanitaires et environnementaux pour les habitants.[15]

À cela s’ajoute l’énorme volume de décombres produits par la guerre, estimé à environ 50 millions de tonnes, dont 2,3 millions mélangées à des substances dangereuses comme l’amiante, ainsi que des milliers de tonnes de déchets médicaux et d’explosifs, sans compter plus de 100 000 tonnes de bombes et de munitions larguées.[16]

Ces gigantesques masses de débris rendent le relèvement environnemental presque impossible et créent un environnement durablement marqué par des pressions sanitaires et écologiques.

2. Secteur agricole

Une évaluation récente fondée sur des images aériennes datant du 30 mars 2025 a montré qu’environ 81 % des superficies agricoles de Gaza ont été détruites à la suite des opérations de déblaiement des terrains, des bombardements et du passage d’engins militaires lourds. Les gouvernorats de Khan Younès et Rafah ont connu une hausse particulièrement importante des destructions, passant de 67 % à 74 %. Cela reflète la dégradation rapide et continue des infrastructures agricoles du territoire. Cette situation a conduit à la désintégration du système de sécurité alimentaire et à la création d’une dépendance durable à l’aide humanitaire. [17]

La violence israélienne contre l’environnement se manifeste également par l’arasement et terrassement des terres agricoles, les restrictions imposées aux cultures, la destruction des serres et l’anéantissement quasi total des vergers d’oliviers et d’agrumes. À cela s’ajoutent l’élargissement de la zone tampon et l’utilisation de pesticides toxiques par pulvérisation aérienne, causant des dommages sur plus de 13 km² entre 2014 et 2018, affectant gravement les sols et la végétation.

Le manque de carburant a également poussé les habitants à couper des arbres pour cuisiner et se chauffer, aggravant encore la dégradation environnementale. Par ailluers, les bombardements et les destructions répétées provoquent une pollution durable des sols et des nappes phréatiques à cause des munitions et des substances dangereuses provenant des bâtiments détruits.[18]

D’autre part, un rapport publié en 2019 par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies a souligné que les pulvérisations aériennes régulières de pesticides menées par l’armée israélienne depuis 2014 avaient causé des dommages directs aux terres agricoles situées du côté gazaoui de la barrière frontalière. En janvier 2018, environ 550 acres de terres agricoles auraient été affectés, causant des pertes estimées à 1,3 millions de dollars américains.[19]

Quatrièmement : les effets de l’écocide sur la vie et la santé publique

1. Propagation des maladies

L’interaction de différentes formes de destruction environnementale a empiré les crises sanitaires, favorisant l’apparition de maladies telles que la gale, la varicelle, l’hépatite A, les diarrhées aigües et la poliomyélite. Le premier cas de poliomyélite chez un enfant non vacciné a notamment été enregistré à Deir al-Balah.[20]

Plus d’un million de Palestiniens souffriraient également de maladies dermatologiques contagieuses, dans un contexte marqué par l’absence d’eau salubre et la dégradation des infrastructures sanitaires, ce qui compromet les efforts de prévention des maladies infectieuses.[21]

La guerre déclenchée en octobre 2023 a entraîné une destruction massive des infrastructures de santé, obligeant les services médicaux à fonctionner dans des environnements surpeuplés et insalubres, tout en perturbant les protocoles de lutte contre les infections, notamment les procédures de stérilisation et l’isolement des patients.

Ces conditions ont créé un environnement propice à la propagation des maladies infectieuses et à l’aggravation des risques sanitaires, transformant la bande de Gaza en un foyer environnemental et sanitaire particulièrement dangereux.

La destruction des infrastructures de santé, conjuguée aux conditions de déplacement forcé et de surpeuplement, constitue une menace majeure pour la sécurité de la population et favorise également l’émergence d’une résistance aux antimicrobiens, avec des conséquences potentielles à l’échelle mondiale.[22]

2. Déplacement forcé et gestion des sites d’hébergement

Les lourdes pertes humaines et les déplacements forcés ont eu un impact direct sur la structure démographique de Gaza. En l’espace de deux ans, la population du territoire a diminué d’environ 254 000 personnes, soit une baisse estimée à 10,6 % par rapport aux projections démographiques d’avant-guerre, ramenant la population totale à environ 2,13 millions d’habitants.

Le Bureau Central Palestinien des statistiques a qualifié cette situation d’« hémorragie démographique sévère » résultant des morts, des déplacements forcés et de la dégradation des conditions de vie.[23]

Sur le terrain, l’UNRWA continue de surveiller les mouvements de population et les sites d’accueil. Au 27 novembre 2025, environ 77 000 déplacés vivaient dans 85 abris gérés par l’agence ou à proximité de ceux-ci, dans des conditions de surpopulation extrême et de grave pénurie des services essentiels.

Cette situation illustre l’ampleur des défis quotidiens auxquels sont confrontées les populations en raison des déplacements forcés et de la dégradation des conditions de vie.[24]

Le déplacement forcé de la population aggrave encore la crise sanitaire et environnementale, puisque près de la moitié de la population de Gaza vit dans des abris surpeuplés, où les mesures d’hygiène font cruellement défaut.

Cette situation crée un environnement propice à la propagation des maladies infectieuses et à l’accélération de la résistance aux antimicrobiens, tout en accentuant la pression sur des ressources environnementales déjà limitées, transformant ainsi ces conditions en une menace à long terme pour la santé publique et l’environnement.

Les faits observés sur le terrain montrent que les politiques israéliennes envers la bande de Gaza ne se limitent pas aux dommages militaires directs. Elles prennent également une dimension systématique et stratégique visant les infrastructures vitales, l’environnement et la société civile dans leur ensemble.

En effet, les mesures documentées révèlent une double cible : l’homme et la nature, transformant ainsi l’environnement en un instrument de guerre, aggravant les crises liées à la santé publique, à la nourriture et à l’eau et constituant une menace à long terme pour la biodiversité et la capacité de production de la bande de Gaza.

Ces politiques témoignent de l’existence d’un schéma systématique de destruction environnementale qui place la communauté internationale face à une responsabilité juridique et morale d’exiger des comptes pour ces destructions conformément au droit international humanitaire et aux conventions internationales relatives à la protection de l’environnement en période de conflit armé, notamment les Conventions de Genève et les engagements internationaux en matière d’environnement.

L’écocide dans la bande de Gaza du point de vue du droit international

L’environnement palestinien subit un double préjudice : d’une part, sa fragilité structurelle due aux conséquences du changement climatique ; d’autre part, les politiques et pratiques de l’occupation israélienne qui aggravent cette dégradation de manière systématique et délibérée.

L’interaction entre les effets du changement climatique et les politiques d’occupation accentue les dommages environnementaux et compromet la capacité des écosystèmes naturels à résister et à se régénérer.

Cette situation exige l’application des règles du droit international humanitaire et du droit international de l’environnement, notamment celles relatives à la protection de l’environnement en période de conflit armé, ainsi que la mise en œuvre des conventions internationales interdisant l’utilisation de moyens et méthodes de guerre ayant des effets environnementaux dévastateurs, de grande ampleur et à long terme.[25]

La destruction environnementale à grande échelle dans la bande de Gaza constitue une violation directe des droits fondamentaux de l’homme, au premier rang desquels figurent le droit à la vie, le droit à la santé et le droit de jouir d’un environnement sain et sûr.

La Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) ainsi que le Pacte international relatif aux droits civils et politiques soulignent la nécessité de garantir des conditions environnementales permettant la survie et la dignité humaine.

De même, la quatrième Convention de Genève (1949) impose à la puissance occupante de garantir les conditions minimales de vie à la population civile, obligations qui sont systématiquement compromises par les atteintes délibérées envers l’environnement.[26]

Les bombardements israéliens continus ont empoisonné le sol et l’environnement de Gaza

Sur le plan international, le droit international humanitaire interdit expressément de causer des dommages graves à l’environnement naturel lors des conflits armés.

La règle 45 du droit international humanitaire coutumier interdit l’utilisation de méthodes ou moyens de guerre destinés à, ou susceptibles de causer des dommages graves, étendus et durables à l’environnement naturel. Elle interdit également l’utilisation de la destruction environnementale comme arme de guerre, ce que confirme l’article 35 du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève.[27]

En appliquant ce cadre juridique à la situation de la bande de Gaza, les conditions humanitaires, sanitaires et environnementales, telles qu’elles ressortent des témoignages de l’Organisation des Nations Unies et de ses agences humanitaires, sanitaires et environnementales œuvrant auprès des femmes et des enfants, révèlent une situation d’une extrême gravité à tous les niveaux.

Par leur nature, leur ampleur et leur caractère prolongé, elles atteignent le seuil de l’« écocide », tel que défini par le droit international humanitaire coutumier, en raison des dommages graves, étendus et durables causés à l’environnement naturel.

Les scénarios possibles concernant l’évolution de l’écosystème de la bande de Gaza

À la lumière des données environnementales, humanitaires et juridiques, il apparaît nécessaire de dépasser le simple constat de la situation actuelle afin d’envisager les trajectoires possibles de l’évolution du système environnemental dans la bande de Gaza.

Cette analyse doit tenir compte de la poursuite ou de la cessation des hostilités, ainsi que du degré d’intervention de la communauté internationale et de sa capacité à imposer des mécanismes efficaces de protection, et de responsabilisation.

Scénario 1 : un cessez-le-feu fragile et la poursuite de la dégradation environnementale

Ce scénario suppose le maintien d’un cessez-le-feu de façade, ponctué de violations partielles, sans levée effective des restrictions imposées à la bande de Gaza.

Dans ce contexte, les interventions se limitent à l’aide humanitaire d’urgence, en l’absence de plans intégrés de réhabilitation de l’environnement. Cette situation entraînerait la poursuite de la contamination des eaux et des sols, l’accumulation des déchets et des décombres, ainsi que l’aggravation des risques sanitaires.

Un tel scénario consacrerait ainsi un état de dégradation chronique de l’écosystème et maintiendrait la bande de Gaza dans une dépendance permanente à l’égard de l’aide humanitaire.

Scénario 2 : Relèvement environnemental partiel et reconstruction limitée

Ce scénario suppose une période d’accalmie relativement plus longue, permettant le lancement de projets de reconstruction limités, dans un contexte où persistent des contraintes politiques et sécuritaires. Il comprend la réhabilitation partielle de certaines infrastructures d’approvisionnement en eau, d’assainissement et d’énergie, ainsi qu’un traitement sélectif des décombres, sans prise en charge globale des sources de pollution ni garantie d’une gouvernance environnementale palestinienne effective.

Ce scénario permettrait une amélioration limitée des indicateurs environnementaux et sanitaires. Toutefois, le relèvement demeurerait fragile, non durable et susceptible de s’effondrer à la moindre nouvelle escalade.

Scénario 3 : Relèvement environnemental conditionnel et reconstruction durable

Ce scénario repose sur l’instauration d’un cessez-le-feu permanent, la levée des restrictions imposées à l’entrée des matériaux et des équipements, ainsi que le lancement d’un vaste programme de reconstruction conditionné à la prise en compte des dommages environnementaux causés par le conflit.

Il s’appuie sur l’élimination des décombres contaminés, la gestion des déchets dangereux, la réhabilitation des ressources en eau et des terres agricoles, ainsi que sur l’articulation de la reconstruction avec des mécanismes de responsabilité juridique pour le crime d’écocide.

Malgré son coût élevé et la complexité de sa mise en œuvre, ce scénario constitue la seule option susceptible d’enrayer la dégradation structurelle de l’environnement et de garantir la viabilité de la bande de Gaza à moyen et à long terme.

Alternatives possibles pour faire face à l’effondrement environnemental et possibilités réelles de mise en œuvre

Face à ces différents scénarios, il devient nécessaire d’élaborer des politiques concrètes pour lutter contre l’effondrement environnemental dans la bande de Gaza, en tenant compte de la réalité politique actuelle, des restrictions imposées et des capacités disponibles aux niveaux local et international.

Parmi les principales alternatives envisageables figurent :

Recommandations

À la lumière de l’analyse de la situation et des alternatives examinées ci-dessus, la présente étude recommande ce qui suit :

  • 1. Renforcer la santé publique et la sécurité alimentaire : garantir de l’eau potable propre et désinfectée, ainsi qu’une aide alimentaire et médicale d’urgence à toutes les personnes déplacées, tout en améliorant le réseau d’assainissement et la gestion des déchets afin d’éviter la propagation des maladies, et en reprenant les campagnes de vaccination.
  • 2. Sensibilisation et éducation à l’environnement et à la santé : mettre en œuvre des programmes éducatifs et des initiatives communautaires visant à promouvoir des comportements respectueux de l’environnement et à prévenir les maladies infectieuses, en ciblant l’ensemble de la population, en particulier les enfants, les femmes et les personnes âgées.
  • 3. Reconstruction environnementale durable : élaborer une stratégie de reconstruction de la bande de Gaza fondée sur le leadership des communautés locales, incluant des réseaux autonomes d’approvisionnement en eau, d’énergie et d’agriculture, tout en intégrant la réduction des émissions de gaz à effet de serre et le renforcement de la capacité d’adaptation aux effets du changement climatique.
  • 4. Levée du blocus et garantie de l’acheminement de l’aide humanitaire : ouvrir des couloirs sécurisés pour l’acheminement du carburant, de l’eau, des matériaux de secours et de construction, garantir un accès à l’aide médicale et alimentaire et permettre l’évacuation des malades vers l’étranger pour y recevoir des soins, sans restriction.
  • 5. Mission internationale d’enquête et poursuite des responsables : documenter les violations environnementales et humanitaires et traduire les responsables devant la Cour Pénale Internationale. Il est également essentiel de renforcer le rôle du Programme des Nations Unies pour l’environnement afin d’évaluer les dommages et de proposer des plans d’urgence pour traiter la pollution, les décombres et les déchets.
  • 6. Création d’un fonds international pour la reconstruction et imposition de sanctions : établir un fonds international sous l’égide des Nations Unies pour soutenir la reconstruction environnementale et humanitaire, accompagné de sanctions internationales efficaces contre la puissance occupante, incluant l’interdiction des livraisons d’armes et la suspension de la coopération militaire, ainsi que la reconnaissance des événements comme constituant un crime d’écocide et de génocide.

Reférences en arabe

18 février 2026 – The Palestine Studies – Traduction de l’arabe : Chronique de Palestine – Fadhma N’Soumer

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