Survivants des massacres d'Al-Fasher, tombée en octobre 2025 aux mains des Forces de soutien rapide (FSR), soutenues par les Emirats Arabes-Unis - Photo : Mohammed Jamal
Par Mehdi Hassan
Les Émirats arabes unis ont contribué à alimenter le génocide au Soudan. Aujourd’hui, l’une de leurs diplomates brigue la tête des Nations unies. Mehdi dénonce avec force la recommandation du Conseil de sécurité de l’ONU de nommer la diplomate émiratie Lana Nusseibeh au poste de secrétaire général de l’organisation.
La diplomate Lana Nusseibeh s’est lancée dans la course pour succéder à António Guterres en tant que 10e secrétaire général des Nations unies. Si elle est élue, elle sera la première femme, la première musulmane et la première personne d’origine palestinienne à être nommée secrétaire générale de l’ONU.
C’est formidable, non ?
Eh bien non, pas du tout !
Nusseibeh était jusqu’au début de ce mois ministre d’État au ministère des Affaires étrangères des Émirats arabes unis, et a passé une grande partie de la dernière décennie en tant que représentante permanente des Émirats arabes unis auprès des Nations unies.
À ces deux postes, elle a dissimulé l’implication des Émirats arabes unis dans le génocide au Soudan.
Elle pourrait bien avoir – faute d’une meilleure expression – des litres de sang sur les mains !
Si le Conseil de sécurité de l’ONU confirme la nomination de Nusseibeh au poste de secrétaire générale – et ses chances sont assez élevées, étant donné que tous les autres candidats seraient rejetés par l’administration Trump –, il commettra une erreur de jugement monumentale, susceptible de détruire la crédibilité déjà bien compromise de l’ONU pour les générations à venir.
Tout d’abord, quelques éléments de contexte sur ce qui a été à maintes reprises décrit comme « la pire crise humanitaire au monde ».
La vague actuelle de violences effroyables au Soudan a débuté en avril 2023 à la suite d’une brouille entre deux généraux – le chef des Forces armées soudanaises (SAF), Abdel Fattah al-Burhan, et le commandant de la milice des Forces de soutien rapide (RSF), Mohamed Hamdan Dagalo, plus connu sous le nom de Hemedti –, qui avaient ensemble renversé le gouvernement civil de Khartoum, deux ans plus tôt.
En octobre 2025, la ville assiégée d’El Fasher, au Darfour, était tombée aux mains des combattants des RSF, déclenchant une vague de massacres et de violences sexuelles. Tant de sang a été versé à El Fasher et dans ses environs qu’il était « visible depuis l’espace ».
Comme à Gaza, une commission d’enquête de l’ONU a déclaré que les atrocités commises à El Fasher portaient les « marques caractéristiques d’un génocide ».
Cependant, contrairement à Gaza, dans le cas du Soudan, le gouvernement américain partage cet avis : « J’en suis désormais convaincu que des membres des RSF et des milices alliées ont commis un génocide au Soudan », a déclaré le secrétaire d’État sortant Antony Blinken en janvier 2025.
Jeremy Konyndyk, président de Refugees International, vient de rentrer d’un voyage « bouleversant » au Soudan, où il a interrogé des survivants des attaques des RSF.
« Des femmes qui ont fui El Fasher alors que les RSF y perpétraient des massacres génocidaires nous ont raconté avoir été victimes de viols collectifs pendant des jours entiers », m’a-t-il confié. « A Khartoum, des centres de santé ont été bombardés par les RSF, puis entièrement pillés. »
C’est dans ce contexte effroyable et sanglant que la décision des Émirats arabes unis de proposer l’une de leurs diplomates les plus haut placées pour devenir la prochaine secrétaire générale de l’ONU doit être considérée comme une manœuvre incroyablement audacieuse et incroyablement éhontée.
Nusseibeh elle-même a déclaré à Reuters la semaine dernière que l’ONU devait devenir un « acteur de la résolution des problèmes », et non un simple spectateur, face aux crises mondiales.
Un acteur de la résolution des problèmes ? Nusseibeh pourrait peut-être commencer par expliquer pourquoi son propre gouvernement a été impliqué à plusieurs reprises dans l’aggravation de la catastrophe génocidaire au Soudan.
En mai 2025, Amnesty International a publié une enquête détaillée identifiant des bombes et des obusiers « sophistiqués » de fabrication chinoise utilisés par les RSF et concluant qu’ils avaient presque certainement été « réexportés » par les Émirats arabes unis, en violation de l’embargo sur les armes décrété par l’ONU au Darfour.
En mai 2026, Human Rights Watch a publié une enquête de 83 pages retraçant le recrutement et le déploiement de mercenaires colombiens partis combattre aux côtés de la RSF et qui avaient « apparemment été engagés par une société basée aux Émirats arabes unis (EAU) » et « transité par des bases militaires des EAU avant d’être déployés au Soudan ».
Et, en septembre 2026, une mission d’enquête mandatée par l’ONU a rapporté que des « individus et entités » liés aux Émirats arabes unis avaient « joué un rôle significatif au sein de réseaux impliqués dans le recrutement, le financement, le transport et le déploiement de mercenaires étrangers, ainsi que dans la fourniture d’un soutien d’ordre militaire au profit des Forces de soutien rapide ».
Ce serait déjà quelque chose si Nusseibeh était restée silencieuse sur le rôle présumé des Émirats arabes unis au Soudan. Mais ce n’est pas le cas.
En juillet 2024, Becky Anderson, de CNN, lui a demandé directement si les Émirats arabes unis armaient les Forces de soutien rapide.
« Non », a répondu Nusseibeh, « Je suis catégorique. Ces allégations sont absolument fausses. »
Anderson a alors souligné que les experts de l’ONU avaient qualifié de crédibles les accusations de soutien militaire émirati aux Forces de soutien rapide. Nusseibeh a-t-elle contesté leurs conclusions ?
« Oui, absolument. »
Vous avez bien compris ? La femme qui souhaite devenir la prochaine responsable de l’ONU a déclaré, en vidéo, qu’elle rejetait « absolument » et « catégoriquement » les conclusions des experts de l’ONU.
« Sa nomination constitue un test fondamental pour sa crédibilité et celle de l’ONU », affirme Konyndyk, de Refugees International, qui a servi sous les administrations Obama et Biden.
« Va-t-elle s’en tenir à ses mensonges antérieurs concernant les actions de son gouvernement, et les États membres de l’ONU fermeront-ils les yeux sur ces mensonges pour la nommer malgré tout ? Que devraient conclure un employé de l’ONU au Soudan, un responsable de l’ONU enquêtant sur les violations par les Émirats arabes unis de l’embargo sur les armes au Darfour, ou un responsable des droits de l’homme de l’ONU quant à l’intégrité de leur mission et de leur institution si elle en prend la tête sans avoir fait la lumière sur ses déclarations passées ? »
Il ne s’agit pas ici de savoir si Nusseibeh est intelligente, hautement qualifiée ou une diplomate efficace. De l’avis général, y compris d’après ses propres vidéos bien léchées sur les réseaux sociaux, elle réunit ces trois qualités. Il s’agit de trois éléments bien plus fondamentaux : sa propre crédibilité, sa complicité dans un génocide et le refus de reconnaître sa responsabilité dans ce génocide.
Comme l’a fait valoir Justin Lynch, expert du Soudan et analyste des conflits, Nusseibeh n’était pas une simple spectatrice du génocide au Darfour et du rôle joué par son gouvernement dans celui-ci ; elle « était la personne de référence pour la… politique qui a directement facilité les viols de masse, l’esclavage sexuel, les meurtres de masse et les crimes de guerre commis par les RSF ».
Soyons clairs : les Forces armées soudanaises (SAF) ont également été impliquées dans de graves crimes de guerre. Il n’y a aucune raison d’excuser ou de fermer les yeux sur leurs exactions, ni de prétendre qu’elles ont les mains propres.
Mais les crimes des SAF n’absolvent pas la RSF. Ils n’absolvent pas non plus un gouvernement étranger accusé de manière crédible d’armer la RSF – quels que soient ses démentis répétés et quelle que soit l’ampleur de l’aide humanitaire qu’il a promise au Soudan et à ses réfugiés, dont certains ont publiquement et avec colère rejeté l’offre d’aide alimentaire de Nusseibeh.
(De plus, selon un article du New York Times, les Émirats arabes unis utilisent cyniquement l’aide comme couverture « pour leur opération secrète consistant à faire entrer des drones au Soudan et à faire passer clandestinement des armes aux combattants ».)
Ne vous méprenez pas. Ce serait bien d’avoir une femme au poste de secrétaire général de l’ONU. Mais bon, quatre autres femmes éminemment qualifiées sont toujours en lice. Ce serait bien d’avoir un musulman à ce poste aussi – mais peut-être pas un ministre issu d’un gouvernement accusé d’« attiser l’islamophobie européenne ».
Ce serait également bien d’avoir un Palestinien comme prochain secrétaire général – mais peut-être pas quelqu’un issu d’un pays qui a jeté, avec tant d’enthousiasme, les Palestiniens de Gaza sous le bus de Trump et Netanyahu.
La guerre au Soudan a été oubliée, au fil des années ; la crise humanitaire a été ignorée par la communauté internationale. La population a été affamée et a été victime d’un nettoyage ethnique et de nombreux massacres, tandis que des gouvernements riches et puissants ont soit échoué à mettre fin au bain de sang, soit, dans le cas des Émirats arabes unis, contribué à l’attiser.
Mais nommer Lana Nusseibeh, originaire des Émirats arabes unis, à la tête de l’ONU, l’organisation officiellement chargée de mettre fin au conflit au Soudan, risquerait de transformer ce scandaleux abandon du peuple soudanais, qui souffre depuis si longtemps, en quelque chose de bien pire : une insulte de la plus basse espèce.
Auteur : Mehdi Hassan
* Mehdi Hassan est fondateur, directeur général et rédacteur en chef de Zeteo. Ses articles et analyses sont disponibles ici.
27 octobre 2026 – Zeteo – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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