Photo : via The New Arab
Par Rabie Jan
Nous nous entretenons ici avec la fondatrice du Festival international du cinéma féminin de Gaza au sujet de sa deuxième édition, de la tradition palestinienne du récit et d’un tapis rouge au milieu des ruines
Au milieu des ravages causés par la guerre génocidaire menée par Israël, des déplacements massifs de population et de la famine, Gaza accueille la deuxième édition du Festival international du cinéma féminin.
Se déroulant du 26 au 31 octobre 2026, le festival propose des projections de films dans les tentes des Palestiniens déplacés, soulignant ainsi l’importance des récits, de la culture et de la créativité des femmes palestiniennes, alors même que la guerre menée par Israël continue de marquer leur quotidien.
Le festival s’était tenu pour la première fois à Deir al-Balah, dans le centre de la bande de Gaza, du 26 au 31 octobre 2025, à l’occasion de la Journée nationale des femmes palestiniennes.
À travers cet évènement, les organisateurs espèrent montrer que les Palestiniens peuvent continuer à créer de l’art et à raconter leurs histoires malgré les ravages causés par la guerre génocidaire menée par Israël.
« Nous voulons prouver que le peuple palestinien est toujours capable de créer de la beauté et de la vie, même s’il vit dans des tentes, sous une pression et une souffrance immenses », a déclaré Ezzeddin Shalh, fondateur et président du festival, à The New Arab.
La décision d’organiser ce festival intervient dans un contexte marqué par des déplacements massifs de population, des cas avérés de malnutrition et la perte d’êtres chers, alors que la guerre brutale menée par Israël contre cette enclave assiégée se poursuit.

Ezzeddin Shalh est le fondateur et le président du festival.
L’évaluation finale rapide des dégâts et des besoins à Gaza a révélé que plus de 1,9 million de personnes avaient été déplacées à l’intérieur du territoire, tandis que plus de 1,2 million de Palestiniens s’étaient retrouvés sans abri.
Ces destructions ont également affecté l’économie de Gaza. Le Rapport sur l’aide de la CNUCED au peuple palestinien : « Évolution de l’économie du territoire palestinien occupé », indique que 92 % des établissements économiques de Gaza ont été endommagés ou détruits par les forces israéliennes.
Un tapis rouge au milieu des ruines
Malgré ces conditions, Ezzeddin a déclaré que l’ampleur des destructions n’avait fait que renforcer la détermination des organisateurs à maintenir le festival.
Interrogé sur ce qui les avait motivés à maintenir l’évènement, il a répondu que Gaza ne devait pas être définie uniquement par la dévastation. « Gaza ne doit pas se résumer aux guerres, à la mort et à la destruction. C’était là notre principale motivation », a expliqué Ezzeddin.
« Nous sommes des personnes qui avons une vie, une culture, un art et des histoires à raconter. L’ampleur des destructions et du génocide que nous avons subis à Gaza nous a rendus encore plus responsables d’agir de manière constructive, et non l’inverse », a-t-il ajouté.
Pour Ezzeddin, cela signifiait aller de l’avant avec le Festival international du cinéma féminin de Gaza plutôt que d’attendre que les conditions s’améliorent.
Il a rappelé : « Nous pourrions dire que les conditions sont difficiles et qu’organiser un festival est hors de portée. Mais cela soulève la question suivante : si nous continuons à attendre des conditions normales, viendront-elles un jour ? Et si oui, quand ? »
Mais Ezzeddin ne fait pas abstraction de la réalité sur le terrain, affirmant que cet évènement ne visait pas à occulter les souffrances à Gaza, mais constituait un moyen de préserver les voix et les souvenirs palestiniens.
« Nous n’organisons pas ce festival parce que nous sommes déconnectés de la réalité, mais parce qu’il fait partie de la vie. Pour nous, la culture est une forme de survie et un moyen de préserver les voix et les souvenirs des Palestiniens », a-t-il encore dit à The New Arab.
Cette conviction transparaît également dans la décision de maintenir le « tapis rouge », un élément incontournable des festivals internationaux de cinéma, malgré les conditions dans lesquelles se déroulera cette édition.
« Nous voulons un tapis rouge pour que les gens, malgré leurs souffrances, puissent découvrir ce que l’on ressent en assistant à un festival international du cinéma. Ce tapis rouge est un élément essentiel de l’ambiance et de l’identité du festival », a affirmé Ezzeddin.
Mais contrairement à un évènement cinématographique international classique, avec ses célébrités, sa couverture médiatique, ses caméras et son ambiance de fête, les projections et les activités du festival se dérouleront parmi les tentes des Palestiniens déplacés et les bâtiments endommagés, plutôt que dans un cinéma ou un théâtre prestigieux.
Les organisateurs reconnaissent également que participer à un festival n’est peut-être pas une priorité pour des personnes confrontées au déplacement, à la perte et à une détresse psychologique, mais M. Ezzeddin a précisé qu’ils ne demandaient pas aux gens de mettre leur souffrance de côté pour participer.
« Nous sommes pleinement conscients des difficultés psychologiques auxquelles les gens sont confrontés. Nous ne leur demandons pas d’oublier la douleur, la perte et la souffrance qu’ils ont endurées pour assister au festival », a-t-il dit.
« C’est pourquoi nous projetterons les films au milieu des tentes, afin de rapprocher le cinéma des gens et de leur vie qui est celle de tous les jours. »
Une plateforme pour les femmes de Gaza
En organisant des projections au plus près des communautés déplacées, le festival vise à rendre le cinéma accessible aux personnes qui subissent le poids de la guerre menée par Israël.
Pour les habitants de Gaza, le cinéma permet également de préserver leurs souvenirs et leur identité, leur offre un moyen de s’exprimer et les aide à partager leurs récits.
Comme l’a expliqué Ezzeddin, organiser un festival international du film à Gaza était bien moins difficile avant la guerre menée par Israël. La situation actuelle a bouleversé ce qui est possible.
« Tout a changé. Il y a trois ans, nous aurions pu imaginer organiser un festival international du film dont le principal défi aurait été de mettre sur pied un évènement pour accueillir et mettre à l’honneur les cinéastes et leurs films », a-t-il dit.
Aujourd’hui, les organisateurs sont confrontés à des difficultés pratiques, notamment des coupures d’électricité, des connexions Internet défaillantes, des problèmes de souffrance psychologique au sein de la population et une pénurie de ressources.
« Le festival repose principalement sur le bénévolat et les contributions des particuliers et de la communauté. Nous faisons de notre mieux pour tirer parti des ressources limitées dont nous disposons afin d’organiser le festival », a encore dit Ezzeddin.
Malgré ces difficultés, le festival a attiré des candidatures de dizaines de cinéastes du monde entier. Cet évènement consacré aux femmes a sélectionné 73 films provenant de 24 pays, dont le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la Finlande, les Pays-Bas, l’Inde, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, entre autres.

Ce festival a pour objectif de faire entendre la voix des femmes victimes de génocide.
M. Ezzeddin a déclaré que les organisateurs avaient sélectionné des films reflétant l’objectif et le message du festival : « Nous avons essayé de sélectionner les 73 films qui reflètent l’identité et le message du festival ».
Les films sélectionnés mettent l’accent sur les expériences des femmes à Gaza, l’édition de cette année ayant pour thème affiché : « Les femmes créent la vie à partir de la mort » afin de mettre en avant leurs efforts pour préserver la vie malgré la guerre génocidaire israélienne.
« Ce thème central a été choisi pour mettre en lumière la réalité à laquelle sont confrontées les femmes à Gaza et leur détermination à aller de l’avant et à préserver la vie malgré la guerre », selon Ezzeddin.
« Nous voyons des femmes qui ont perdu leur maison et leurs proches et qui vivent dans des tentes, mais qui continuent néanmoins de se lever chaque jour pour subvenir aux besoins de leurs enfants et de leur famille, même confrontée à la mort. »
Outre la projection de films consacrés aux expériences des femmes, le festival vise à donner aux femmes de Gaza l’occasion de raconter leurs propres histoires à travers la réalisation cinématographique.
Ezzeddin a indiqué que 25 femmes de Gaza avaient déjà été sélectionnées et formées pour réaliser des films sur leur vie et leurs communautés.
Ces films ont été présentés en avant-première le jour de l’ouverture du festival, et les organisateurs prévoient également de continuer à soutenir les cinéastes de Gaza par le biais de la Gaza Cinema Academy une fois le festival terminé.
À terme, le festival vise à montrer que les Palestiniens ne sont pas simplement les objets du regard du monde, mais des conteurs capables de raconter leurs propres histoires à travers leur propre regard.
Auteur : Rabie Jan
* Rabie Jan est un étudiant, écrivain et comédien syrien. Il est également ambassadeur du Festival international du film pour enfants et adolescents de Sharjah et a fait partie du jury junior lors de l'édition 2023 de cet évènement.
27 octobre 2026 – The New Arab – Traduction : Chronique de Palestine

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