L'état sioniste a pour objectif d'imposer une totale dépendance des pays du proche-orient dans leur approvisonnement en gaz - Illustration : Mahdi Rteil / Al-Mayadeen
Par Hisham Bustani
La guerre contre l’Iran a révélé à quel point les voisins arabes d’Israël dépendent de ses exportations de gaz, une dépendance qui pourrait s’étendre à la Syrie et au Liban.
Au début de la guerre américano-israélienne contre l’Iran, il y a eu des informations sur une coupure de l’approvisionnement en gaz de la Syrie par la Jordanie et l’Égypte. Cela n’a pas vraiment attiré l’attention, à cause de l’énorme choc provoqué par le dernier épisode de l’agression américano-israélienne au Moyen-Orient – qui s’inscrit dans un effort continu visant à redessiner la région.
Pourtant, ces informations apparemment insignifiantes masquent les processus non militaires de long terme qui président au redécoupage concrètement mis en œuvre. Ce que cette nouvelle a clairement mis en évidence, c’est qu’Israël exerce un contrôle énergétique croissant sur la région – un contrôle qui pourrait contribuer à faire avancer son programme colonialiste.
D’où vient le gaz ?
En janvier, l’Égypte a commencé à fournir 2,8 millions de mètres cubes (98,9 millions de pieds cubes) de gaz par jour à la Syrie via le gazoduc arabe, qui relie El Arish en Égypte à Aqaba en Jordanie en passant par Taba, puis remonte vers le nord jusqu’à Amman, avant de rejoindre Damas et Homs en Syrie, puis Tripoli au Liban.
Un protocole d’accord a également été signé avec le Liban pour l’importation de gaz en provenance d’Égypte, mais selon des informations, le gaz n’a pas encore commencé à circuler en raison de problèmes techniques.
Toujours en janvier, la Compagnie nationale d’électricité jordanienne, entreprise publique, a signé un accord avec la Compagnie pétrolière syrienne pour la fourniture de 4 millions de mètres cubes (141,2 millions de pieds cubes) de gaz par jour.
Dès l’annonce de ces accords, une question centrale s’est posée : où l’Égypte et la Jordanie se procureraient-elles le gaz qu’elles exportaient ?
L’Égypte est un producteur de gaz, mais sa production locale a diminué ces dernières années, atteignant en 2024 son plus bas niveau depuis six ans, à 49,3 milliards de mètres cubes (1,7 billion de pieds cubes).
La même année, ses importations ont atteint un niveau record de 14,6 milliards de mètres cubes (515,6 milliards de pieds cubes), dont environ 10 milliards de mètres cubes (353 milliards de pieds cubes) provenaient d’Israël.
L’année dernière, Le Caire a signé un accord de 35 milliards de dollars pour importer du gaz israélien jusqu’en 2040, augmentant ainsi ses approvisionnements de 2 milliards de mètres cubes (70,6 milliards de pieds cubes) par an.
L’Égypte importe du gaz, mais elle en exporte aussi. Cependant, les informations concernant le gaz qu’elle vend à la Syrie sont contradictoires.
Certains affirment qu’il est d’origine israélienne, tandis que d’autres prétendent qu’il s’agit de gaz liquéfié destiné à l’Égypte, reçu dans le port jordanien d’Aqaba, où il est regazéifié puis acheminé vers le nord via le gazoduc arabe.
Contrairement à l’Égypte, la Jordanie n’est pas un grand pays producteur de gaz. La production locale représente moins de 5 % des besoins en gaz (PDF).
Elle importe le reste, soit environ 3,6 milliards de mètres cubes (127 milliards de pieds cubes) par an, principalement d’Israël, mais aussi d’Égypte et de certaines sources de GNL.
Lorsque des questions ont été soulevées concernant l’origine du gaz jordanien vendu à la Syrie, un responsable syrien a répondu que le gaz importé n’était « pas d’origine jordanienne », mais qu’il s’agissait plutôt de gaz naturel liquéfié acheté sur les marchés mondiaux et regazéifié à Aqaba.
Un système énergétique gazier régional centré sur Israël
Le gazoduc arabe — autrefois symbole des projets de développement conjoints arabes — est devenu le principal canal d’exportation du gaz israélien vers la Jordanie et l’Égypte.
Les gazoducs acheminant le gaz depuis le gisement de Léviathan, au large de Haïfa, sont raccordés au réseau de gazoducs de la province de Mafraq, au nord de la Jordanie, d’où le gaz s’écoule vers le sud en direction de la frontière égyptienne.
Tout chargement indépendant de GNL arrivant par méthanier au terminal d’Aqaba doit entrer dans le réseau du gazoduc arabe, où il se mélange inévitablement au gaz israélien circulant déjà dans le réseau.
Une fois dans le réseau, il fait partie d’un « mélange de gaz » partagé, distribué entre les États interconnectés. Il est essentiel de noter que le gaz israélien constitue l’épine dorsale de l’approvisionnement à long terme qui passe par le gazoduc.
En conséquence, les livraisons de GNL sont probablement gérées par un mécanisme régional de compensation. Le gaz importé sous forme de GNL via Aqaba, par exemple, peut être acheminé vers l’Égypte – le point le plus proche du réseau – tandis qu’une quantité équivalente de gaz israélien entrant dans le réseau au nord de la Jordanie est redirigée vers la Syrie.
Cet arrangement évite les coûts logistiques et financiers liés à l’inversion des flux du gazoduc ou au transport du gaz sur de longues distances.
Lorsque le gaz israélien s’arrête, c’est tout le réseau qui s’arrête
Lorsque Israël a interrompu la production de gaz dans le gisement de Léviathan, les flux de gaz vers la Jordanie et l’Égypte se sont immédiatement arrêtés, plongeant les deux pays dans une crise qui les a obligés à activer des plans d’urgence pour faire face à la soudaine pénurie.
Il s’agissait de la deuxième interruption de ce type en moins d’un an.
Le même gisement avait été fermé pendant 13 jours en juin dernier, lors de l’attaque israélienne de 12 jours contre l’Iran, coupant à nouveau l’approvisionnement de la Jordanie et de l’Égypte.
Lorsque cela s’est produit cette fois-ci, Amman a annoncé des réductions – et une suspension partielle – du gaz qu’elle fournissait à la Syrie. Le Caire a également été contraint de suspendre ses exportations vers la Syrie.
Ce qui se passe sur le terrain semble donc contredire les discours officiels : le gaz qui arrive en Syrie et, à l’avenir, au Liban, est, en pratique, du gaz israélien.
Même lorsque Israël n’est pas le fournisseur direct dans une transaction particulière, le système lui-même dépend structurellement du gaz israélien. Dès que les exportations israéliennes s’arrêtent, l’ensemble du réseau chancelle.
Le plan d’urgence de la Jordanie suite à l’interruption du gaz israélien consiste à importer du GNL via Aqaba depuis les marchés mondiaux. Cette option existe clairement, même dans les conditions actuelles. Si cette voie reste disponible, pourquoi les livraisons à la Syrie ont-elles été réduites ou interrompues ?
Quelle que soit l’explication, les faits confirment qu’Israël est au cœur du système gazier régional émergent. Cette position centrale lui confère un poids politique considérable.
L’approvisionnement énergétique a déjà été utilisé comme un instrument politique — par exemple, dans les menaces de reconsidérer les accords gaziers avec l’Égypte sous prétexte de violations présumées du traité de paix.
Et on a même vu qu’Israël n’avait pas hésité à cyniquement transformer en arme les infrastructures et les services publics essentiels. Pendant le génocide à Gaza, l’électricité, l’énergie et l’eau — ainsi que les infrastructures qui les soutiennent — ont été systématiquement ciblées et détruites, à des fins de punition collective et de chaos.
La prison de la dépendance
Le Liban et la Syrie ont désespérément besoin d’électricité. Cette urgence est utilisée pour justifier leur intégration dans un réseau énergétique régional centré sur Israël.
Dans ces conditions, les questions concernant l’origine du gaz risquent d’être mises de côté, et la centralité structurelle d’Israël dans l’ordre énergétique régional discrètement ignorée.
Il en résulterait un système qui place ces deux pays – ainsi que l’Égypte et la Jordanie – au sein d’une infrastructure qui permet à Israël, qui en détient le contrôle, de leur couper le gaz à tout moment.
C’est un exemple clair de la manière dont le projet colonialiste sioniste s’étend non seulement par l’agression militaire, mais aussi par le pouvoir économique et les réseaux énergétiques.
Il progresse grâce à une infrastructure qui semble banale et technique, mais qui, en fin de compte, tient les sociétés à la gorge. Une fois intégrés, il devient extrêmement difficile de se désengager de ces systèmes, car ils régissent les éléments essentiels de la vie quotidienne : l’électricité, l’eau et l’énergie.
La Syrie et le Liban ont bel et bien une alternative : développer leurs propres réserves énergétiques. Les réserves de gaz terrestres syriennes s’élèvent à 280 milliards de mètres cubes (9 888 billions de pieds cubes) et les réserves offshore – peut-être 250 milliards de mètres cubes (8 829 billions de pieds cubes) ; le Liban pourrait disposer de jusqu’à 700 milliards de mètres cubes (24 720 billions de pieds cubes) de réserves offshore.
Le développement de ces ressources énergétiques nécessiterait non seulement du temps et des financements substantiels, mais aussi une forte volonté politique pour résister aux pressions d’Israël et des États-Unis notamment, pour s’accommoder d’une dépendance au gaz israélien.
Aujourd’hui, les dirigeants politiques syriens et libanais pourraient être séduits par la promesse d’une sécurité économique rapide et facile et de conditions de vie stables. Mais une telle sécurité serait illusoire.
Le contrôle ultime resterait entre les mains d’un État dont la capacité à couper l’approvisionnement – et à utiliser cette interruption comme un outil de destruction, de coercition politique et d’expansion coloniale – est déjà évidente aux yeux de tous.
Auteur : Hisham Bustani
* Hisham Bustani est chercheur au Centre d'études internationales de Sciences Po à Paris et chercheur associé à l'Institut français du Proche-Orient, où il travaille sur l'économie politique de l'énergie au Moyen-Orient.
Il est l'auteur de (Dys)Functional Polities: The Limits of Politics in the Postcolonial Arab Region.
21 mars 2026 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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