Gaza : quand la mort lente des survivants est réduite à un bruit de fond

9 janvier 2026 - Les proches se consolent mutuellement lors des funérailles de quatre martyrs à l'hôpital al-Nasser, dont deux enfants, tués lors de deux frappes aériennes israéliennes qui ont visé des tentes pour personnes déplacées dans la région d'Al-Mawasi à Khan Yunis, dans la bande de Gaza. Israël continue de violer clairement les termes du « cessez-le-feu » avec le Hamas, tuant plus de 400 Gazaouis depuis son entrée en vigueur en octobre 2025 -Photo : Doaa Albaz / Activestills

Par Ramzy Baroud

Un collègue, rédacteur en chef d’un média très lu qui s’est concentré sur Gaza pendant les deux années du génocide, a récemment exprimé sa frustration quant au fait que Gaza ne soit plus au centre de l’actualité.

Il n’avait guère besoin de le dire. Il est évident que Gaza a déjà été reléguée à la marge de l’actualité, non seulement par les grands médias occidentaux, connus depuis longtemps pour leur partialité structurelle en faveur d’Israël, mais aussi par des médias souvent décrits, à tort ou à raison, comme « pro-palestiniens ».

À première vue, ce recul peut sembler normal. Gaza, au plus fort du génocide, exigeait une attention constante ; Gaza, après le génocide, moins.

Mais cette hypothèse ne tient pas lorsqu’on y regarde de plus près, car le génocide à Gaza n’est pas terminé.

Selon le ministère de la Santé de Gaza, près de 500 Palestiniens ont été tués et des centaines d’autres blessés depuis la déclaration du soi-disant cessez-le-feu en octobre 2025, malgré les affirmations répétées selon lesquelles les massacres à grande échelle avaient cessé. Il ne s’agit pas d’incidents isolés ou de « violations » ; il s’agit de la poursuite des mêmes politiques meurtrières que celles menées ces deux dernières années.

Au-delà du bilan quotidien des morts, il y a une dévastation d’une ampleur qui défie le sens. Plus de 71 000 Palestiniens ont été tués depuis octobre 2023, des quartiers entiers ont été rayés de la carte, les infrastructures pulvérisées et la vie civile rendue presque impossible.

Pour saisir l’ampleur de la crise à Gaza, il faut affronter une réalité brutale : plus d’un million de personnes sont toujours déplacées, vivant dans des tentes et des abris de fortune qui s’effondrent sous les tempêtes hivernales, les inondations ou les vents violents.

Des nourrissons sont morts de froid. Des familles sont ballottées d’un refuge temporaire à l’autre, prises au piège dans un cycle d’exposition et de peur.

Sous les ruines de Gaza gisent des milliers de corps encore ensevelis sous les décombres, inaccessibles en raison de la destruction par Israël des engins lourds, des routes et des services d’urgence. On estime que des milliers d’autres sont enterrés dans des fosses communes en attendant d’être exhumés et enterrés dignement.

Pendant ce temps, des centaines de corps restent éparpillés dans les zones situées à l’est de la soi-disant ligne jaune, une frontière censée séparer les zones militaires des « zones de sécurité » palestiniennes. Israël n’a jamais respecté cette ligne. Elle était fictive dès le départ, utilisée pour donner l’impression d’une certaine retenue alors que la violence continuait partout.

Du point de vue d’Israël, la guerre n’a jamais vraiment cessé. Seuls les Palestiniens sont censés respecter le cessez-le-feu, contraints par la crainte que toute réponse, aussi minime soit-elle, ne soit utilisée comme justification pour de nouveaux massacres, pleinement approuvés par l’administration américaine et ses alliés occidentaux.

Les tueries ont simplement ralenti. Rien que le 15 janvier, les attaques israéliennes ont tué 16 Palestiniens, dont des femmes et des enfants, dans toute la bande de Gaza, malgré l’absence de toute confrontation militaire. Pourtant, tant que le nombre quotidien de morts reste inférieur au seuil psychologique du massacre de masse – moins de 100 corps par jour –, Gaza disparaît discrètement des gros titres.

Aujourd’hui, plus de deux millions de Palestiniens sont confinés sur environ 45 % des 365 kilomètres carrés déjà minuscules de Gaza, avec seulement quelques miettes d’aide qui entrent, aucun accès fiable à l’eau potable et un système de santé qui fonctionne à peine.

L’économie de Gaza est pratiquement anéantie. Même les pêcheurs sont soit totalement bloqués en mer, soit limités à moins d’un kilomètre au large, transformant un moyen de subsistance vieux de plusieurs siècles en un risque quotidien de mort.

L’éducation a été réduite à une question de survie. Les enfants étudient dans des tentes ou dans des bâtiments partiellement détruits, car presque toutes les écoles et universités de Gaza ont été endommagées ou détruites par les bombardements israéliens.

Israël n’a pas non plus abandonné le discours qui a jeté les bases idéologiques du génocide. Les hauts responsables israéliens continuent d’exprimer leur vision d’une dévastation permanente et d’un nettoyage ethnique, un discours qui prive les Palestiniens de leur humanité tout en présentant la destruction comme une politique, une nécessité stratégique.

Mais pourquoi Israël est-il déterminé à maintenir Gaza au bord de l’effondrement ? Pourquoi fait-il obstacle à la stabilisation et retarde-t-il le passage à la ainsi nommée deuxième phase de l’accord de cessez-le-feu ?

La réponse est simple : Israël cherche à préserver l’option du nettoyage ethnique. De hauts responsables ont ouvertement préconisé l’occupation permanente, « l’ingénierie démographique » et le refus du retour des Palestiniens dans leurs zones détruites à l’est de la ligne jaune.

Et les médias ?

Pour leur part, les médias occidentaux ont commencé à réhabiliter l’image d’Israël, le réinsérant dans les discours mondiaux comme si l’extermination collective n’avait jamais eu lieu. Plus troublant encore, même une partie des médias dits « pro-palestiniens » semblent passer à autre chose, comme si le génocide était une mission temporaire plutôt qu’une urgence morale permanente.

On pourrait tenter de justifier cette négligence en invoquant les crises ailleurs : au Venezuela, en Iran, au Yémen, en Syrie, au Groenland. Mais cet argument s’effondre à moins que Gaza ne soit véritablement sortie de la catastrophe, ce qui n’est pas le cas.

Israël a réussi, à un degré dangereux, à déshumaniser systématiquement les Palestiniens par des massacres. Une fois que la violence atteint des proportions génocidaires, une violence moindre, mais toujours mortelle, devient normale.

La mort lente des survivants devient un bruit de fond.

C’est ainsi que les Palestiniens sont tués deux fois : d’abord par le génocide, puis par l’effacement, par le silence, la distraction et le retrait progressif de l’attention portée à leur souffrance collective continue.

La Palestine et son peuple doivent rester au centre de la solidarité morale et politique. Il ne s’agit pas d’un acte de charité, ni d’une expression d’alignement idéologique. C’est le strict minimum dû à une population que le monde a déjà abandonnée – et continue d’abandonner – chaque jour.

Le silence aujourd’hui n’est pas de la neutralité, c’est de la complicité.

21 janvier 2026 – RamzyBaroud.net – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

Soyez le premier à commenter

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.