Palestine occupée : un échange de prisonniers en vue ?

Image : Archives
Juillet 2017 - Scène de liesse et de joie profonde dans les familles palestiniennes après la libération de leurs êtres chers - Image : Archives

Par Adnan Abu Amer

Selon Adnan Abu Amer, le Hamas et Benjamin Netanyahu ont tous deux besoin du capital politique qu’un tel accord leur apporterait.

Ces dernières semaines, il a été de plus en plus question d’un nouvel accord d’échange de prisonniers entre le Hamas [résistance palestinienne] et l’occupant israélien. Cette initiative intervient à un moment où l’on craint que les prisonniers ne contractent le COVID-19 dans les centres de détention.

Le 1er avril, le ministre israélien de la défense, Naftali Bennett, a suggéré aux journalistes qu’Israël pourrait fournir une aide humanitaire à Gaza en échange de la « récupération des personnes tombées au combat ». Il faisait référence à Hadar Golden et Shaul Aaron, deux soldats israéliens disparus dans la bande de Gaza pendant la guerre d’agression de 2014. L’armée israélienne est persuadée qu’ils ont été tués et exige la restitution de leurs dépouilles; le Hamas maintient qu’ils sont toujours en vie et veut la libération des prisonniers palestiniens en échange de leur élargissement.

Israël souhaite également rapatrier Avraham Mengistu, un citoyen israélien d’origine éthiopienne, et Hisham al-Sayed, un Palestinien de nationalité israélienne, qui auraient tous deux pénétré dans la bande de Gaza dans des circonstances curieuses, alors qu’ils souffriraient de maladies mentales. Mais le Hamas les a qualifiés de soldats israéliens.

Un jour après la déclaration de Bennett, Yahya Sinwar, le responsable du Hamas à Gaza, a déclaré que le mouvement de résistance pourrait faire des « concessions partielles » sur cette question en échange de la libération de prisonniers palestiniens dans les prisons israéliennes, à savoir les malades et les personnes âgées.

C’est peut-être la première fois que le Hamas annonce un tel niveau de flexibilité concernant les prisonniers israéliens qu’il détient. Auparavant, il avait toujours insisté pour qu’Israël libère d’abord tous les prisonniers palestiniens de haut niveau qu’il avait arrêté à nouveau après les avoir libérés lors de l’échange de prisonniers de Gilat Shalit en 2011 – ce qu’Israël a toujours refusé de faire.

Le 7 avril, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a publié une déclaration appelant Yaron Blum, le fonctionnaire chargé de la question des prisonniers, à prendre contact avec des médiateurs pour discuter de la manière de faire avancer un éventuel échange de prisonniers.

A la mi-avril, des rapports ont commencé à apparaître dans la presse arabe et israélienne, affirmant que l’Égypte avait entamé une médiation, faisant des propositions entre les deux parties.

Début mai, Netanyahu a convoqué une réunion du cabinet de sécurité pour discuter d’importants développements en matière de sécurité nationale, y compris, semble-t-il, les dernières évolutions concernant l’éventuel accord d’échange de prisonniers avec le mouvement Hamas.

Bien que les détails de ces premières discussions ne soient pas encore totalement connus, il semble que les deux camps soient plus motivés que les fois précédentes à propos de cette possibilité d’un échange.

Israël sait bien que le système de santé à Gaza, qui est sous la responsabilité du Hamas, est au plus mal, ce qui soulève la possibilité que la vie de ses prisonniers [s’ils sont vivants] soit en danger s’ils contractent la maladie. Le Hamas est très préoccupé par la situation sanitaire des très nombreux prisonniers palestiniens dans les prisons israéliennes, suite à l’annonce que certains gardiens de prison israéliens, ainsi que des prisonniers palestiniens libérés par Israël en Cisjordanie, ont été testés positifs au COVID-19.

Mais même si l’épidémie de coronavirus est maîtrisée, comme l’espèrent les Palestiniens et les Israéliens, les discussions sur un accord d’échange de prisonniers se poursuivront probablement car la question des prisonniers israéliens est d’une importance majeure pour certains cercles de dirigeants israéliens. Le Hamas rappelle régulièrement aux Israéliens l’existence de leurs prisonniers, maintenant ainsi une certaine pression.

Le mouvement a signalé qu’il pourrait publier une courte vidéo ou une autre preuve que les deux soldats israéliens sont vivants. Un tel développement, s’il a lieu, représentera un tournant qui choquera l’opinion publique israélienne.

Le Hamas souhaite en définitive que l’accord d’échange se fasse en deux étapes : la première impliquera probablement Hisham al-Sayed et Avraham Mengistu en échange d’une aide humanitaire de base, et la seconde étape verrait la libération de Hadar Golden et de Shaul Aaron en échange de prisonniers palestiniens, dont des prisonniers de premier plan, que ceux-ci soient membres du Hamas ou d’autres organisations palestiniennes.

Étant donné le caractère sensible de cette demande, la conclusion d’un accord pour ces deux derniers prisonniers prendrait plus de temps. Il serait difficile pour Israël, en particulier sous la direction de Netanyahu, de satisfaire à ces exigences car il ne veut pas être perçu comme cédant face au Hamas en libérant pour la seconde fois des prisonniers importants.

Les pourparlers sur l’échange de prisonniers doivent être considérés dans le cadre des initiatives plus larges déployées ces dernières années pour établir une sorte de cessez-le-feu pour Gaza. En fait, il est possible qu’un cessez-le-feu soit inclus dans les dispositions de l’accord.

Cela ne signifie évidemment pas qu’il y aura un changement majeur dans les relations entre Israël et le Hamas. Cela montre seulement qu’un tel accord est devenu politiquement opportun pour les deux parties.

Pour Netanyahu, c’est le moment idéal pour faire pression en faveur d’un accord. Sous le nouveau gouvernement d’union, il pourrait, en tant que premier ministre, récolter le bénéfice politique de ramener les captifs israéliens chez eux et serait en même temps protégé de toute retombée potentielle ou réaction publique négative par la présence de ses principaux opposants dans la coalition au pouvoir, à savoir l’alliance Bleu et Blanc avec ses deux généraux à la retraite Benny Gantz et Gabi Ashkenazi.

En même temps, Netanyahu espère probablement qu’un éventuel cessez-le-feu à Gaza contribuerait à faire avancer son plan d’annexion de certaines parties de la Cisjordanie sans provoquer de troubles populaires majeurs parmi les Palestiniens de la bande assiégée.

Le mouvement Hamas, lui aussi, devrait bénéficier d’un accord. Il détient les Israéliens depuis près de six ans maintenant et compte tenu de la détérioration de la situation sanitaire et humanitaire dans la bande de Gaza, le moment est venu pour lui de jouer cette carte politique afin d’alléger les souffrances des Palestiniens à Gaza. La libération d’un grand nombre de prisonniers palestiniens renforcerait sa popularité auprès des Palestiniens aux dépens de l’Autorité palestinienne (AP), qui n’a jamais réussi à obtenir une telle concession de la part d’Israël au cours du dernier quart de siècle.

Cependant, il est peu probable que le Hamas accepte un cessez-le-feu qui impliquerait de freiner les protestations populaires contre l’annexion. Un tel geste équivaudrait à un suicide politique et le mouvement a déjà indiqué qu’il s’opposerait ouvertement à toute tentative d’annexion des territoires palestiniens.

Si l’annonce de l’annexion illégale de la Cisjordanie par Israël est faite, elle peut interrompre temporairement les négociations sur l’échange de prisonniers, mais il est peu probable qu’elle fasse complètement échouer l’initiative. Les deux camps [la résistance palestinienne et l’occupant israélien] semblent très soucieux d’aboutir à ce sujet et ont tous deux besoin du capital politique que représenterait un échange de prisonniers qui aboutisse.

* Adnan Abu Amer dirige le département des sciences politiques et des médias de l’université Umma Open Education à Gaza, où il donne des cours sur l’histoire de la Cause palestinienne, la sécurité nationale et lsraël. Il est titulaire d’un doctorat en histoire politique de l’université de Damas et a publié plusieurs ouvrages sur l’histoire contemporaine de la Cause palestinienne et du conflit israélo-arabe. Il travaille également comme chercheur et traducteur pour des centres de recherche arabes et occidentaux et écrit régulièrement pour des journaux et magazines arabes.

12 mai 2020 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine

Soyez le premier à commenter

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.