En détruisant le système de santé, les Israéliens veulent l’effondrement de la société palestinienne

Le 18 novembre 2023, un convoi d'évacuation de Médecins Sans Frontières (MSF) a essuyé des tirs dans la ville de Gaza, ce qui a immédiatement semblé être une attaque délibérée contre des véhicules MSF clairement identifiés. Deux personnes ont été tuées, toutes deux membres de la famille d'employés de MSF, dont un volontaire qui soutenait les équipes médicales de MSF à l'hôpital Al-Shifa. Deux semaines plus tard, après avoir recueilli les témoignages du personnel de MSF présent dans le convoi ce jour-là, tous les éléments indiquent la responsabilité de l'armée israélienne dans cette attaque - Photo : MSF

Par Layth Malhis

Cet exposé de politique générale présente la dégradation sanitaire en tant que cadre permettant de comprendre la dégradation systématique par Israël des infrastructures de santé palestiniennes, en particulier à Gaza. Plutôt que de considérer l’effondrement du système de santé gazaoui comme une conséquence secondaire du génocide, ce texte y voit le fruit de politiques de blocus, d’occupation et de négligence structurelle de longue date visant à rendre impossible tout rétablissement des Palestiniens et à les condamner à une existence précaire.

De l’occupation militaire postérieure à 1967 au régime des permis de l’ère d’Oslo, suivi du blocus imposé en 2007, l’occupation israélienne a progressivement érodé la souveraineté sanitaire palestinienne.

Cette stratégie a atteint son apogée pendant le génocide actuel, au cours duquel les forces d’occupation israéliennes ont détruit des hôpitaux et ciblé systématiquement les travailleurs de la santé. Le système de santé de Gaza est ainsi passé d’un état sous-développé à un état non viable, puis à un état inexistant.

En retraçant l’évolution historique de cette dégradation sanitaire, ce texte soutient qu’il est essentiel de nommer ce processus afin de garantir une certaine responsabilité.

Comme l’intention se révèle à travers des schémas de destruction plutôt que par des déclarations explicites, le cadre conceptuel de la dégradation sanitaire permet aux décideurs politiques, aux instances juridiques et aux défenseurs des droits de l’homme d’identifier la destruction et le déni des soins de santé comme un mécanisme central du contrôle colonial.

Introduction

Depuis octobre 2023, la campagne militaire génocidaire menée par Israël à Gaza a entraîné l’effondrement de presque tous les piliers du système de santé du territoire. Les forces d’occupation israéliennes ont bombardé des hôpitaux, tué du personnel médical, bloqué des convois humanitaires et décimé des infrastructures essentielles.

Des organisations majeures de défense des droits de l’homme ont établi que la destruction du système de santé à Gaza est systématique et délibérée ; pourtant, elles s’abstiennent souvent de nommer ce que cela représente réellement : non pas une tactique de guerre isolée, mais l’aboutissement d’une politique de longue date.

En effet, l’anéantissement du système de santé gazaoui a commencé bien avant ce dernier épisode en date du génocide contre le peuple palestinien.

28 août 2025 – Une Palestinienne blessée tient son enfant dans une ambulance après une attaque brutale menée par des colons israéliens masqués et armés de bâtons dans le village de Qawawis, à Masafer Yatta, dans le sud-ouest de la Cisjordanie. Plusieurs habitants palestiniens et trois militants solidaires ont été transportés à l’hôpital. Au cours de l’attaque, les colons ont pulvérisé du gaz poivré à l’intérieur des maisons, s’en prenant aux enfants et aux personnes âgées – Photo : Omri Eran Vardi / Activestills

Elle est le fruit d’une stratégie soutenue et calculée visant à empêcher les Palestiniens de se rétablir, de recevoir de l’aide et, en fin de compte, à les condamner à une existence précaire.

Cet exposé de politique générale présente la dégradation sanitaire comme la logique qui régit la santé sous le colonialisme : la dégradation, l’obstruction et l’instrumentalisation systématiques des conditions mêmes qui assurent la santé des populations autochtones.

En Palestine, la dégradation sanitaire menée par Israël ne se limite pas à « attaquer les soins de santé » : elle restructure la santé elle-même en un espace de domination, où la maladie et la vulnérabilité sont délibérément produites et orchestrées.

Dans ce régime colonial, la non-santé devient à la fois une condition de domination et un instrument de contrôle.

La dégradation sanitaire fonctionne ainsi comme la manifestation spécifique à la santé de la logique d’élimination, par le biais de laquelle l’État colonialiste se maintient en produisant la maladie, la dépendance et un délabrement des conditions de vie de la population palestinienne colonisée.

Comment définir la dégradation sanitaire

La dégradation sanitaire peut être définie comme un régime systématisé qui transforme la santé, bien public protégé, en un espace de coercition.

Elle repose sur des mécanismes coordonnés d’étranglement administratif, d’érosion infrastructurelle, de criminalisation clinique, d’ingénierie de la dépendance, d’effacement épistémique, de sabotage écologique et de neutralisation programmée, chacun étant conçu pour produire des déficits prévisibles en matière de survie, de reconstruction et d’avenir pour une population ciblée.

Sous le régime colonial, ces mécanismes se déploient à la fois par une violence administrative insidieuse et une destruction militaire ponctuelle, garantissant ainsi la suppression continue de la capacité de guérison.

Depuis des décennies, cette logique coloniale israélienne régissant la santé palestinienne se traduit par des phases de négligence, d’instrumentalisation, de dépendance, de siège et de génocide.

Ces phases ont sans cesse remodelé les structures coloniales qui organisent la santé et la survie en Palestine, aboutissant à l’effondrement actuel de Gaza.

Cette architecture peut être retracée à travers le temps : de la négligence des années 1970 à l’instrumentalisation flagrante des soins pendant la première Intifada, auxquels ont succédé le piège administratif de l’ère d’Oslo, l’étranglement écologique imposé par le blocus et, aujourd’hui, l’anéantissement génocidaire du système de santé gazaoui.

En cernant ces évolutions, on peut constater que la campagne actuelle d’Israël n’est pas une aberration, mais la dernière itération d’un perfectionnement de l’emprise sur la possibilité même de la santé, observé au fil des décennies.

Ce régime rend la santé des Palestiniens perpétuellement conditionnelle et leur survie structurellement intenable.

Occupation et négligence de la santé (1967-1986)

Le régime israélien a lourdement négligé le système de santé palestinien à la suite de son occupation de Gaza et de la Cisjordanie en 1967. En effet, il a institutionnalisé une politique de confinement, traitant la santé des Palestiniens non pas comme un droit à défendre, mais comme un fardeau à gérer.

Tout au long des années 1970, l’administration militaire israélienne a supervisé un système de santé fragmenté et sous-financé à Gaza. Les données compilées par des médecins palestiniens et confirmées par la suite par l’Union des comités palestiniens de secours médical (UPMRC) montrent que les cliniques fonctionnaient dans des conditions de privation institutionnelle extrême : la plupart manquaient de fournitures de base, d’outils de diagnostic et de capacités d’orientation.

Plutôt que d’investir dans les infrastructures, le régime sioniste a imposé une impasse bureaucratique, subordonnant l’achat d’équipements, de médicaments et même d’ambulances à l’obtention d’autorisations militaires israéliennes.

À la fin des années 1970, le ratio médecins/patients à Gaza était d’environ un pour 1666 habitants, et dans certaines régions, il était même d’un pour 2200, contre un pour 350 à 450 dans les territoires occupés en 1948 et en Jordanie.

6 septembre 2025 – Taha Abu Labda, 18 ans, a perdu la vue après avoir été touché directement aux yeux par un sniper israélien alors qu’il tentait de secourir un homme blessé gisant au sol. Transporté d’urgence à l’hôpital Al-Nasser de Khan Yunis, dans la bande de Gaza, les médecins n’ont pas pu sauver sa vue en raison de l’effondrement du système de santé sous le siège israélien – Photo : Doaa Albaz / Activestills

Les cliniques étaient tout aussi saturées : avec seulement 25 établissements, chacun doté d’un seul médecin, sans dentistes ni ambulances, les médecins voyaient près de 200 patients par jour, ne passant qu’une poignée de minutes avec chacun d’entre eux.

Ce schéma de négligence délibérée se reflétait également dans les indicateurs de santé généraux. Le Bureau central des statistiques israélien estimait le taux de mortalité infantile à Gaza et en Cisjordanie à environ 70 pour 1000 en 1985.

Les données provenant des réseaux médicaux palestiniens ont révélé un tableau encore plus sombre : 49 pour 1000 à Biddu (un village palestinien proche de Jérusalem), 91 pour 1000 dans les villages autour de Ramallah et jusqu’à 100 pour 1000 dans les districts les plus pauvres tels que Hébron et la vallée du Jourdain.

La même année, la mortalité infantile était de 14 pour 1000 en Israël, 55 en Jordanie et 60 en Syrie. Ces disparités frappantes soulignent que la stagnation des indicateurs de santé palestiniens reflète une négligence structurelle de nature politique.

La même tendance se manifestait dans les infrastructures. Entre 1974 et 1985, la population cisjordanienne a augmenté de 21 %, mais le nombre de lits d’hôpitaux a diminué, passant de 1 393 à 1 308, ce qui a réduit le ratio de 2,1 à 1,6 lit pour 1000 habitants.

À Gaza, la population a augmenté de 26 % tandis que le nombre de lits est passé de 1004 à 872, faisant chuter le ratio de 2,4 à 1,6 pour 1000 habitants.

Au cours de cette même période, Israël a maintenu environ 6,1 lits pour 1000 habitants.

Au niveau structurel, la stratégie coloniale du régime israélien en matière de santé reposait sur une politique de dé-développement qui a engendré et entretenu la dépendance palestinienne. Toutes les décisions importantes concernant les infrastructures médicales, de l’importation de seringues à l’agrandissement des hôpitaux, étaient contrôlées de manière centralisée par les autorités militaires israéliennes.

Cette mainmise a été consolidée par la mise en place d’un régime colonial de permis, un système subordonnant les déplacements des Palestiniens et leur accès aux soins à l’approbation de l’armée.

Ce régime permet à l’État colonialiste de décider du sort de chacun, en toute indifférence bureaucratique.

Première Intifada et instrumentalisation de la santé (1987-1993)

La première Intifada a marqué le moment où des années d’érosion bureaucratique du système de santé palestinien ont dégénéré en une violence coloniale flagrante. La négligence qui avait caractérisé les décennies précédentes était désormais ouvertement et systématiquement utilisée comme une arme.

Le soulèvement palestinien de 1987 a déclenché une riposte du régime israélien qui alliait répression militaire et coercition médicale, étendant sa logique de contrôle à chaque couloir des hôpitaux et cliniques.

L’un des témoignages les plus révélateurs de cette période est celui de l’organisation Physicians for Human Rights (PHR), dont une délégation s’est rendue en Cisjordanie et à Gaza au cours des cent premiers jours de l’Intifada. H. Jack Geiger a décrit ses conclusions comme une « épidémie incontrôlée de violence » perpétrée par les forces israéliennes.

Les entretiens menés avec le personnel médical palestinien ont clairement montré que ce dont PHR avait été témoin n’était pas une défaillance ou un écart par rapport à la politique en vigueur, mais bien la norme : les hôpitaux étaient débordés, sous-équipés et poussés bien au-delà de leurs capacités par le nombre de cas de traumatismes.

À l’hôpital public Alia de Hébron, par exemple, seuls deux tensiomètres en état de marche étaient disponibles.

PHR a souligné que les sévices infligés aux manifestants palestiniens par les forces d’occupation israéliennes durant cette période allaient bien au-delà du simple contrôle des foules. Ces violences, systématiques et ciblées, visaient à briser des membres, en particulier à provoquer des fractures au milieu du fémur, dans le but de mutiler et de punir.

17 octobre 2025 – Le personnel médical et les familles de prisonniers ont organisé un stand de solidarité à l’hôpital Nasser en soutien aux médecins emprisonnés détenus dans les prisons israéliennes, affirmant que la profession médicale est une noble mission humanitaire et demandant leur libération immédiate – Photo : Amr Tabash

Les victimes arrivaient fréquemment aux urgences avec de multiples fractures, des traumatismes graves et des complications telles que des emphysèmes sous-cutanés dus à des fractures des côtes.

Ces blessures n’étaient pas accidentelles mais infligées intentionnellement, reflétant ce qui était communément rapporté à l’époque comme la doctrine « briser les jambes » de l’ancien Premier ministre israélien Yitzhak Rabin, une politique dont l’héritage persiste aujourd’hui dans la crise des amputations à Gaza. 

En effet, des experts médicaux ont constaté qu’une grande partie des violences visait à mutiler les Palestiniens. Près de la moitié des blessures par balle visaient les jambes, tandis que les balles à grande vitesse provoquaient un effet de fragmentation interne qui maximisait les lésions tissulaires.

Les hôpitaux ont également fait état d’insuffisances rénales dues à une dégradation musculaire causée par des passages à tabac violents, ainsi que de fréquentes hémorragies cérébrales résultant de traumatismes crâniens ayant frôlé la fracture du crâne.

Des milliers de personnes ont été blessées au cours des deux premiers mois du soulèvement, soit bien plus que les chiffres officiels communiqués par les autorités israéliennes, si bien que le système de santé déjà affaibli a été poussé au bord du gouffre.

Après des années de négligence, les hôpitaux n’ont pas pu faire face à l’afflux de patients victimes de traumatismes et ont fonctionné dans des conditions que les observateurs ont décrites comme étant bien en deçà de toute norme acceptable.

Par ailleurs, le régime israélien a systématiquement porté atteinte à la « neutralité médicale », principe du droit international visant à protéger le personnel médical, les patients et les établissements de santé.

Les forces israéliennes ont réquisitionné des ambulances et les ont utilisées comme chevaux de Troie pour procéder à des arrestations et à des passages à tabac dans les camps de réfugiés. Elles ont bloqué, agressé, détenu et expulsé des professionnels de santé, détruit du matériel médical et arraché des patients de leur lit.

Les services de santé palestiniens se sont effondrés : les soins prénataux se sont détériorés, les programmes de vaccination ont été interrompus et les coupures d’eau dans les camps de réfugiés ont contraint les femmes à accoucher sans eau potable.

Dans le même temps, l’Association médicale israélienne a refusé de rencontrer la délégation de PHR, tandis que les responsables ont rejeté les abus documentés, les qualifiant d’inventés. Ce déni de la souffrance constitue en soi un mécanisme de dégradation sanitaire : il occulte les préjudices tout en permettant leur persistance.

Comme l’a conclu la délégation, si ces pratiques avaient eu lieu dans le contexte d’une « guerre reconnue », une grande partie de ce qu’elle a observé aurait été considérée comme des atrocités.

La violence de la première Intifada a mis en évidence l’ampleur des ravages causés par le régime israélien au système de santé à Gaza et en Cisjordanie.

Les hôpitaux ont cessé d’être des sanctuaires pour devenir des lieux de terreur et de contrôle militaire. L’instrumentalisation des soins observée pendant l’Intifada n’a pas pris fin : elle s’est institutionnalisée.

Oslo et l’aggravation de la dépendance (1994-2008)

Les accords d’Oslo conclus dans les années 1990 n’ont pas ouvert la voie à l’autodétermination palestinienne. Au contraire, ils ont fait évoluer l’occupation israélienne d’un régime de contrôle direct vers une forme plus ancrée de gestion à distance.

Bien qu’Oslo ait abouti à la création du ministère palestinien de la Santé, cela s’est fait dans un contexte d’occupation militaire et de dépendance vis-à-vis des donateurs qui a rendu impossible le développement d’un système de santé souverain et intégré.

La prestation des soins de santé est restée répartie entre le ministère, l’UNRWA, les organisations non gouvernementales et les prestataires privés. Dans le même temps, le régime israélien a continué de contrôler la circulation des personnes et des biens, ce qui a rendu l’accès aux soins dépendant d’un régime de permis restrictif et arbitraire.

Les accords d’Oslo n’ont pas réduit l’emprise israélienne sur les systèmes de santé palestiniens ; ils ont simplement reformulé ce contrôle en des mécanismes bureaucratiques donnant l’apparence d’une autonomie palestinienne, mais qui, en pratique, ont maintenu et aggravé la dégradation sanitaire imposée par Israël.

Avril 2024 – Les Palestiniens tués et blessés lors d’une attaque israélienne sont transportés à l’hôpital Al-Shifa de Gaza, dans la ville de Gaza – Photo : Abood Abu Salama / AA

Ce qui a été présenté comme un transfert de pouvoir excluait la souveraineté sur les ressources, la mobilité et les services médicaux de base indispensables au fonctionnement d’un système de santé. L’autorité sur les frontières restant exclusivement entre les mains d’Israël, chaque composant de générateur, chaque cargaison d’antibiotiques et chaque pneu d’ambulance nécessitaient une autorisation militaire.

Les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie qui avaient besoin de soins spécialisés à Jérusalem-Est occupée ou au-delà dépendaient des permis délivrés par l’Administration civile israélienne.

Rien qu’en 2011, plus de 33 000 patients avaient été orientés par le ministère palestinien de la Santé vers des soins nécessitant un permis.

Parmi eux, au moins six patients sont décédés alors qu’ils attendaient l’autorisation. D’autres patients ont été soumis à des « entretiens de sécurité » avant de recevoir l’autorisation, une procédure extrajudiciaire dépourvue de transparence et de contrôle médical.

En 2013, plus de 1500 patients ont essuyé des retards et plus de 250 n’ont reçu aucune réponse. 

En parallèle, le refus arbitraire d’autoriser des accompagnateurs désignés, y compris dans les cas pédiatriques, a encore davantage compromis l’accès aux traitements essentiels.

Dans plus de 90 % des cas, les ambulances se sont vu refuser l’accès direct à Jérusalem-Est, ce qui obligeait les patients en détresse à subir de multiples transferts aux postes de contrôle.

En Cisjordanie, sur près de 250 000 demandes de permis, plus de 20 % ont été rejetées ou retardées. À Gaza et en Cisjordanie, de nombreux patients ont manqué leurs rendez-vous, ont dû se contenter de soins de qualité inférieure à l’étranger ou sont décédés avant de recevoir des soins.

Le contrôle bureaucratique de l’accès aux soins est devenu la logique déterminante de la gouvernance sanitaire de l’après-Oslo.

En retardant ou en refusant l’octroi des permis, ce qui obligeait les patients à attendre des semaines, voire des mois, le régime israélien a maintenu son emprise sur la survie des Palestiniens, soumettant les médecins, les patients, les ambulances et les fournitures médicales à une approbation militaire.

La violence coloniale israélienne s’est manifestée à travers les formalités administratives, les postes de contrôle militaires et l’accès aux sources d’énergie indispensables au fonctionnement des établissements médicaux. À Gaza, les restrictions sur le carburant ont rendu les hôpitaux dépendants des générateurs et extrêmement vulnérables à un effondrement dans le contexte du siège.

Les soins de santé sous le siège de Gaza (2008-2023)

En 2007, après la victoire électorale du Hamas et sa rupture politique avec le Fatah, Israël a imposé à Gaza un blocus terrestre, aérien et maritime total, marquant ainsi le début d’une politique explicite d’étranglement des infrastructures.

Les soins de santé sont entrés dans un état de siège permanent. La même année, les autorités israéliennes ont mis au point un dispositif visant à restreindre l’accès aux denrées alimentaires en calculant l’apport calorique minimum nécessaire pour éviter la malnutrition et en réduisant les importations afin de maintenir la population palestinienne au bord du gouffre

En 2008, le régime israélien avait refusé ou retardé plus de 40 % des demandes de transfert médical, y compris pour des cas urgents liés à des cancers, des insuffisances rénales et des traumatismes.

Les équipements médicaux essentiels et les pièces de rechange faisaient l’objet de restrictions en tant que produits « à double usage », tandis que les pénuries de carburant ont entraîné de multiples coupures des générateurs des hôpitaux.

Après dix-huit mois de blocus, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a averti que le système de santé gazaoui était dans l’incapacité de mettre en place une réponse d’urgence organisée.

Cette fragilité orchestrée a préparé le terrain pour une nouvelle catastrophe. Au lancement de l’opération Plomb durci, qui a duré 22 jours, les infrastructures sanitaires déjà affaiblies ont implosé sous la pression.

En l’absence d’approvisionnement électrique fiable, de fournitures ou d’hôpitaux opérationnels, soigner les blessés et les malades est devenu pratiquement impossible ; beaucoup sont morts en attendant des soins qui ne sont jamais arrivés.

Ce qui pouvait ressembler de prime abord à une défaillance énergétique ou infrastructurelle était en réalité une privation systématique des moyens de survie essentiels, qui a rendu la santé et la survie des Palestiniens tributaires d’un contrôle politique et militaire.

1e avril 2024 – Ce qu’il subiste du bloc de chirurgie de l’hôpital al-Shifa, après l’attaque criminelle de l’armée israélienne sur le complexe hospitalier – Photo : Nations Unies

L’opération Plomb durci a ainsi mis au jour les conséquences de cette vulnérabilité orchestrée. Les forces israéliennes ont tué plus de 1400 Palestiniens et contraint les hôpitaux, confrontés à un afflux massif de blessés, à fonctionner sans électricité, sans fournitures et sans installations opérationnelles suffisantes.

Elles ont également endommagé 34 centres de santé, privant ainsi de nombreux blessés d’un accès à des soins vitaux.

En 2010, la pression combinée du blocus et du dé-développement systématique a poussé les observateurs à se demander ouvertement si les agissements d’Israël à Gaza reflétaient une intention génocidaire.

En 2017, lorsque la seule centrale électrique de Gaza a cessé de fonctionner à la suite d’une pénurie de carburant, l’OMS a averti que 14 hôpitaux publics et 16 centres de soins primaires étaient confrontés à un risque de fermeture imminente en raison des graves pénuries de carburant.

Les restrictions de carburant imposées par le blocus ont rendu les salles d’opération, les couveuses néonatales, les unités de dialyse et les systèmes de réfrigération des vaccins pratiquement inutilisables.

Les hôpitaux ont été contraints de rationner l’électricité à quelques heures par jour seulement, tandis que les signalements de malnutrition infantile chronique et de carences en micronutriments ont fortement augmenté.

En 2018, la Grande marche du retour a révélé une nouvelle phase du siège. Les tirs délibérés à balles réelles d’Israël contre les manifestants ont fait plus de 35 000 blessés entre mars 2018 et décembre 2019, submergeant les chirurgiens qui manquaient de fournitures pour éviter des centaines d’amputations, illustrant ce que Ghada Majadli décrit comme la « fragmentation de la nation par la fragmentation du corps ».

Ainsi, Gaza était déjà asphyxiée sur le plan biologique par la politique israélienne bien avant le génocide actuel. Le siège imposé par Israël ne se limitait pas à une restriction des biens et des déplacements, mais constituait une atteinte directe aux conditions fondamentales nécessaires à la vie et à la santé humaines.

Le génocide en cours à Gaza 

Le génocide actuel marque la phase finale de la dégradation sanitaire. Les forces israéliennes ont transformé les hôpitaux de Gaza, jadis sanctuaires, en pelotons d’exécution.

Selon des organisations de défense des droits de l’homme, elles ne cessent d’encercler, d’assiéger, de bombarder et de prendre d’assaut des établissements médicaux avant d’en forcer l’évacuation.

Entre octobre 2023 et mai 2025, les forces israéliennes ont tué plus de 1400 professionnels de santé et mené plus de 700 attaques contre des établissements de santé, se livrant à un démantèlement systématique du système médical gazaoui.

Après que les forces israéliennes ont bombardé l’hôpital al-Ahli en octobre 2023, faisant 471 morts et plus de 370 blessés, les attaques contre les établissements médicaux sont devenues monnaie courante.

Cela a ouvert la voie au siège de l’hôpital al-Shifa, qui était autrefois le plus grand centre de traumatologie de Gaza. En avril 2024, le siège, les bombardements et l’invasion menés par Israël l’avaient rendu inutilisable

Les forces israéliennes ont intensifié en toute impunité leurs attaques contre le secteur de la santé à Gaza. Elles ont assiégé les hôpitaux al-Awda et Kamal Adwan, l’Hôpital indonésien, l’hôpital al-Rantisi et le complexe médical Nasser, forçant les évacuations, ouvrant le feu sur les services hospitaliers, arrêtant le personnel médical et bloquant l’acheminement des denrées alimentaires et des fournitures médicales.

Ces actions s’inscrivaient dans le cadre d’un plan militaire israélien plus large visant à fermer toutes les structures médicales du nord de Gaza.

En janvier 2024, les troupes israéliennes ont mené un raid contre l’hôpital al-Amal, ouvert directement le feu sur sa façade, arrêté des médecins et déplacé plus de 7000 personnes qui y cherchaient refuge. Elles ont maintenu le siège pendant plus de quarante jours et imposé la fermeture de l’hôpital en mars 2024.

Depuis le 7 octobre 2023, Israël est passé à la dernière étape de la dégradation sanitaire en privant Gaza de toute capacité à assurer la survie de sa population. Il reste moins de 1800 lits d’hôpital pour plus de deux millions de Palestiniens à Gaza.

Les interventions chirurgicales, les dialyses, les traitements contre le cancer et les soins néonatals sont pratiquement impossibles.

Les professionnels de santé (ceux qui sont encore en vie et qui n’ont pas encore été arrêtés ou torturés) travaillent sous les tirs, quasiment privés d’électricité, d’antibiotiques et d’anesthésies. Les plaies s’infectent et se nécrosent, tandis que les amputations sont pratiquées sans analgésiques.

La malnutrition et des maladies autrefois évitables se propagent rapidement, alors que l’OMS met en garde contre des épidémies d’hépatite A, de poliomyélite et de jaunisse.

Nous assistons à Gaza à une guerre biologique caractérisée par la famine, des infections et des blessures non soignées, ce que Ghassan Abu Sittah qualifie de « biosphère du génocide ».

Dans ce qui a été dénoncé comme un « assassinat délibéré », le médecin-chirurgien palestinen Adna al-Bursh [à g.] est mort le 19 avril 2024 des suites de ses tortures dans le centre de détention israélien d’Ofer, en Cisjordanie occupée – Photo : via réseaux sociaux

L’impact de l’offensive israélienne est dévastateur, celle-ci provoquant une destruction environnementale, sociale et biologique. Le régime israélien a instrumentalisé l’air, l’eau et le sol en détruisant des stations d’épuration et des usines de dessalement, en inondant des quartiers de déchets, en contaminant les aquifères et en incendiant des terres agricoles.

Le bombardement de vergers, de serres et de réseaux d’irrigation a anéanti la production alimentaire à proprement parler. Boire de l’eau, respirer et cultiver comportent désormais un risque mortel.

La politique israélienne de dégradation sanitaire est au cœur de cette « biosphère du génocide », qui se manifeste par une attaque délibérée contre la possibilité même d’une vie palestinienne, effaçant les corps autochtones par un anéantissement des soins.

Même si les Palestiniens devaient survivre aux bombardements, au siège et au contrôle bureaucratique, ils sont condamnés à une agonie sans traitement, privés du droit de guérir, de se rétablir ou de résister.

Le génocide israélien recourt aux balles, mais aussi et surtout à la septicémie, à la mortinatalité et à l’étouffement par la douleur.

L’objectif est de démanteler les systèmes qui soutiennent la vie, en privant la population palestinienne de ses médecins, de ses cliniques et de ses hôpitaux. Il ne s’agit pas de l’effondrement d’un système de santé, mais de la concrétisation d’une logique coloniale conçue pour éliminer les conditions propices à la vie proprement dite.

Recommandations

Sans une prise de conscience internationale plaçant la dégradation sanitaire au cœur du génocide, la diplomatie du cessez-le-feu demeure insuffisante. Pour y mettre fin, les mesures doivent aller au-delà de l’aide humanitaire et de la reconstruction. Les priorités suivantes s’adressent aux États, aux organes des Nations unies, aux tribunaux internationaux, aux donateurs et aux institutions sanitaires palestiniennes, tous responsables de prévenir et d’inverser la destruction de la souveraineté sanitaire palestinienne.

  • Reconnaître la dégradation sanitaire en tant que crime
    Les instances juridiques internationales et les mécanismes de défense des droits de l’homme doivent adopter officiellement le terme de dégradation sanitaire afin de reconnaître la destruction intentionnelle des systèmes de santé comme un outil de punition collective et d’éradication de groupes. Le fait de nommer ce crime renforce le suivi, la documentation et la responsabilité juridique.
  • Rendre la violence historique juridiquement punissable
    Les tribunaux et les organismes d’enquête doivent évaluer les violations israéliennes d’un point de vue longitudinal, en tenant compte des décennies de siège, de dé-développement et de dégradation structurelle du système de santé palestinien. L’effondrement prolongé du système doit être considéré comme une violence structurelle, et tous les acteurs complices, y compris les États qui apportent un soutien politique ou militaire, doivent être tenus pour responsables.
  • Poursuivre la reconstitution structurelle fondée sur la libération
    Les efforts de reconstruction et de reconstitution doivent être menés par les Palestiniens et fondés sur la souveraineté. Cela nécessite de mettre fin à l’emprise israélienne sur les frontières, l’espace aérien, le carburant et les chaînes d’approvisionnement médical, d’abolir le régime de permis médicaux, de garantir la libre circulation des patients et des prestataires, ainsi que d’intégrer des protections juridiques contre de futures tactiques de siège.
  • Construire une infrastructure de connaissances pour une médecine émancipatrice
    Les institutions universitaires et les réseaux mondiaux de santé devraient mettre en place une plateforme de médecine émancipatrice dirigée par les Palestiniens, afin d’étudier la santé sous l’occupation et de produire des connaissances responsables utiles aux communautés touchées. La recherche doit privilégier la justice plutôt que la charité.
  • Mettre en place des protections absolues pour les unités médicales
    Les processus de réforme du droit international humanitaire doivent éliminer les lacunes qui permettent les attaques contre les installations médicales. Les États devraient adopter des garanties juridiques absolues pour les infrastructures et le personnel de santé, en reconnaissant la protection des unités médicales comme une norme de jus cogens qui ne peut être outrepassée.

Remerciements :

L’auteur remercie Laura Albast, Hareem Qureshy, Layth Hanbali, ainsi que les rédacteurs et relecteurs d’al-Shabaka pour leurs commentaires avisés et leurs suggestions constructives, qui ont permis d’améliorer la clarté et la structure de ce texte. Il exprime également sa profonde gratitude envers les professionnels de santé palestiniens d’hier et d’aujourd’hui, les patients et les médecins internationaux qui continuent de témoigner de ce génocide.

11 janvier 2026 – Al-Shabaka – Traduction : Chronique de Palestine – VB

Soyez le premier à commenter

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.