Élections palestiniennes : la démocratie pour personne

Rassemblement à l'occasion de la tenue des élections étudiantes à l'université de Birzeit en avril 2019 - Un indicateur important des tendances dominantes : la liste du Bloc islamique, soutenu par le Hamas et celle du fatah ont obtenu le même nombre de siège, loin devant la liste soutenue par le FPLP. Il faut noter que plusieurs dizaines d'étudiants de Birzeit sont détenus dans les geôles israéliennes pour cause d'activité politique ou associative - Photo : birzeit.edu

Par Yara Hawari

Il existe de nombreuses raisons de croire que les élections palestiniennes prévues dans quelques mois ne seront ni libres ni équitables.

Le 15 janvier, le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas a annoncé la tenue d’élections législatives et présidentielles en Cisjordanie et à Gaza plus tard cette année.

La décision est survenue 15 ans après l’élection de M. Abbas pour un mandat qui devait durer quatre ans.

Suite à de nombreuses annonces similaires qui sont restées lettres mortes, et à la lumière de l’autoritarisme croissant de l’AP, on peut douter de la sincérité de cette initiative. Non seulement le respect des principes démocratiques n’a jamais été une priorité pour l’AP et le taux de popularité tant de l’AP que de M. Abbas est au plus bas.

D’où la question suivante : pourquoi annoncer des élections maintenant ?

Au cours des quatre dernières années, l’administration Trump a non seulement réduit le financement de l’AP mais a aussi complètement marginalisé M. Abbas. Depuis la victoire de Joe Biden à l’élection présidentielle de novembre, les responsables palestiniens se battent désespérément pour s’attirer les bonnes grâces de la nouvelle administration. La décision de finalement annoncer des élections fait clairement partie de ces efforts.

Mais vouloir impressionner l’administration Biden n’est probablement pas la seule raison qui a motivé cette décision. Plusieurs acteurs nationaux et internationaux ont aussi fait pression sur l’AP pour la tenue d’élections.

La communauté des donateurs internationaux, par exemple, est depuis longtemps consciente que continuer à soutenir une autorité et un président qui ont dépassé leur mandat depuis plus d’une décennie n’est pas du meilleur effet.

Pour l’instant, les élections législatives sont prévues pour le 22 mai et le vote présidentiel le 31 juillet. Il existe toujours, néanmoins, la possibilité que l’AP repousse une fois de plus les élections, rejetant la faute soit sur le Hamas soit sur Israël.

Il y a déjà un gros obstacle sur le chemin des élections : Jérusalem.

Dans le passé M. Abbas et d’autres responsables palestiniens ont déclaré qu’ils ne convoqueraient pas d’élections en Cisjordanie et Gaza à moins que les Palestiniens de Jérusalem ne soient aussi autorisés à prendre part au vote.

Il n’est guère probable qu’un gouvernement israélien autorise des élections palestiniennes à Jérusalem, car cela reviendrait à reconnaître une présence palestinienne légitime dans la ville, et par conséquent remettrait en cause la revendication israélienne de souveraineté sur l’ensemble de la métropole.

En outre, le régime israélien pourrait même essayer d’empêcher les Palestiniens de Jérusalem de prendre part aux élections en les menaçant de révoquer leur permis de séjour s’ils le font.

Mais même si les élections se déroulent comme prévu, il est probable qu’elles ne seront ni libres ni équitables.

Le soutien de la population au Fatah en Cisjordanie et au Hamas à Gaza s’étiole. Ils n’ont plus de mandat populaire et maintiennent leur emprise sur ces territoires par autoritarisme et corruption.

L’opposition politique est en effet réprimée depuis longtemps tant en Cisjordanie qu’à Gaza. Les autorités arrêtent régulièrement des journalistes et des militants qui remettent en question leurs actions ou révèlent des informations qui les font apparaître oppressives, corrompues ou incompétentes.

Le régime israélien joue aussi un rôle important dans cette oppression politique en incarcérant des milliers de Palestiniens pour crimes « politiques » et en proscrivant la plupart des activités politiques palestiniennes en vertu de son droit militaire illégal.

Il en a résulté la consolidation d’un système à parti unique dans les deux territoires et la dépolitisation de la société palestinienne.

Il est ainsi tout à fait probable que les deux partis se mettent d’accord pour organiser des élections de manière à leur permettre de maintenir leur position dominante dans le territoire qu’ils gouvernent actuellement. Tenir des élections, compte tenu du statu quo actuel, serait donc contraire à la démocratie.

Par ailleurs, des élections ne sont que des procédures techniques et ne sont en aucun cas interchangeables avec la démocratie. Elles ont lieu régulièrement non seulement dans les démocraties mais également dans des pays où les caractéristiques démocratiques font défaut ou sont totalement absentes.

La Palestine, se trouve à l’heure actuelle, dans cette deuxième catégorie. Ainsi donc, des élections ne feraient que maintenir le statu quo qui ne peut assurer un espace démocratique, et un système qui ne cherche pas à produire une direction représentative et démocratique.

Quant à eux, les donateurs internationaux, tout comme le Hamas et le Fatah, n’ont guère envie de voir les Palestiniens élire démocratiquement leurs dirigeants. La seule chose qui les intéresse c’est d’avoir des dirigeants palestiniens qui ne s’opposeront pas à leurs objectifs.

Une excellente preuve en a été donnée lors de la dernière élection du conseil législatif palestinien en 2006 lorsque le Hamas a remporté une victoire écrasante.

La communauté internationale a rejeté les résultats de cette élection et a ensuite imposé des sanctions à l’AP et a suspendu son aide, simplement parce que les Palestiniens avaient osé élire des dirigeants qu’elle jugeait inadéquats.

Pour sa part Israël a montré à maintes reprises qu’il écrasera toute expression de démocratie des Palestiniens qui remette en cause son régime colonial de peuplement et n’autorisera qu’une direction palestinienne qui lui soit subordonnée.

Les échelons supérieurs de l’élite politique palestinienne actuelle ne tiennent pas non plus à un processus démocratique qui concurrencera leur position et leurs privilèges.

Il apparaît donc clairement que les élections palestiniennes récemment programmées ne sont rien d’autre qu’une mise en scène politique pour masquer le fait que chez les principaux acteurs il n’y a aucun intérêt à promouvoir une direction palestinienne représentative et responsable et une société palestinienne démocratique.

* Yara Hawari est Senior Palestine Policy Fellow d’Al-Shabaka. Elle a obtenu son doctorat en politique du Moyen-Orient à l’Université d’Exeter, où elle a enseigné en premier cycle et est chercheur honoraire. En plus de son travail universitaire axé sur les études autochtones et l’histoire orale, elle est également une commentatrice politique écrivant régulièrement pour divers médias, notamment The Guardian, Foreign Policy et Al Jazeera.

27 janvier 2021 – Al-Jazeera – Traduction: Chronique de Palestine – MJB

2 Commentaires

  1. Pourriez-vous,svp, préparer un dossier documenté sur la « corruption » au sein du Hamas?
    En effet l’accusation est grave et ne doit donc pas être lancée à la légère.
    Des médias honnêtes nous ont appris que les victoires électorales du Hamas étaient dues à leur engagement pour la Résistance mais aussi à leur intégrité. Leur arrivée au pouvoir 0 Gaza a pu entraîner des abus. Mais cela doit être argumenté. Sinon vous tombez dans le populisme facile: « Ils sont tous pareils, ils se servent… Les politiques ne pensent pas à nous. »

    • Merci pour votre contribution. Il est important de rappeler que nous ne sommes pas forcément en accord complet avec ce qui est mentionné dans un article que nous publions. La question d’une possible corruption à certains niveaux du mouvement Hamas reste à prouver, et nous-mêmes n’affirmons rien.

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