6 novembre 2023 - Les Palestiniens s'efforcent de retrouver les morts et de secourir les blessés de la famille Shaqura, ensevelie sous les décombres de leur maison dans le centre de Khan Yunis, alors que les forces coloniales israéliennes intensifient leurs frappes aériennes dans le sud de la bande de Gaza - Photo : Mohammed Zaanoun/ Activestills
Par Marie Schwab
« Depuis 20 ans, les Palestiniens sont déracinés, jetés dans des camps, affamés, tués. Pour nous, ce n’est pas mieux que la mort. Pour nous, libérer notre pays, vivre dans la dignité et le respect, jouir des droits humains fondamentaux, est aussi essentiel que la vie. »
Ainsi parlait, en 1970, l’écrivain palestinien Ghassan Kanafani. Il sera assassiné deux ans plus tard par le Mossad à Beyrouth.
La question n’est pas la survie. Mais la libération. La question n’est pas de laisser entrer 200 ou 400 camions de plus. Il ne s’agit pas d’élargir l’accès à la pêche de quelques miles nautiques, ni de laisser sortir quelques dizaines de patients de plus, ni de demander le retrait de l’occupant derrière la ligne jaune.
Les Palestiniens ont le droit de se nourrir et de se soigner, oui – mais aussi de s’épanouir, de connaître l’insouciance, la quiétude, de voyager, d’exceller, d’explorer toutes leurs facultés humaines. Les Palestiniens ont le droit de vivre libres. Les Palestiniens ont droit à l’autodétermination.
La question n’est pas de rendre le camp de concentration de Gaza un peu plus confortable, d’y faire venir l’eau et l’électricité et de tuer un peu moins d’enfants. Mais de faire en sorte que cette « Bande » concentrationnaire redevienne un littoral florissant, une oasis ouverte au monde, à la mer, aux échanges, aux migrations qui l’ont façonnée au fil des siècles. Qu’elle redevienne part d’une Palestine sans murs ni miradors, peuplée non de réfugiés dans leur propre pays mais de citoyens libres.
La résistance, notion clé de la cause palestinienne
« Le peuple palestinien dispose d’un levier, et un seul. S’ils le lâchent, il n’y aura plus aucun espoir pour nous, et ce levier, c’est la résistance. », expose le journaliste palestinien Ramzy Baroud. « Et ce sont les Palestiniens qui définissent la résistance. Et quiconque agit en dehors de ce rayon défini est conciliant envers Israël. »
S’il y a encore aujourd’hui des Palestiniens en Palestine, ils le doivent à eux seuls. Pas au droit international. Ni à la « communauté internationale ». Ni au mouvement de solidarité. C’est à eux seuls que les Palestiniens doivent leur survie. A leur résistance, à leur capacité d’organisation, à l’esprit d’entraide qui régit leurs relations, à leur courage qui les fait courir non vers un abri mais vers l’endroit où la bombe est tombée pour sauver les blessés.
A nous, il revient de comprendre que la résistance est la notion clé de la cause palestinienne. Non seulement parce que si les Palestiniens ne résistaient pas, ils n’existeraient plus, mais aussi parce que c’est précisément la résistance qui sert de prétexte à l’effacement des Palestiniens depuis 1948. Il nous revient de la soutenir, sans conditions ni chantage. D’écouter le récit palestinien, le récit d’un peuple en lutte contre son annihilation. De nous interroger sur la causalité – et la finalité – du 7 octobre.
Tant que nous attendrons de la résistance qu’elle soit soluble dans la bien-pensance occidentale, tant que nous chercherons à distinguer entre bonne et mauvaise résistance, nous ferons le jeu de l’occupant. La muqawama, la résistance, est une.
Il y a eu les fellahin et les fedayin, puis le Fatah, l’OLP, le FPLP, le FDLP, le FDPLP, le PPP, l’INP. Chacun a été désigné ennemi à abattre.
Pendant des décennies, l’occupant a asséné que Yasser Arafat était l’« obstacle à la paix ». Puis ce fut Ahmad Yassin, puis Abdelaziz al-Rantissi, puis plus récemment Yahya Sinwar et Mohammed Deif. Mais aussi Khalil al-Hayya (1), et ses fils, et ses petits-fils, et Ismail Haniyeh, et Abu Obeida et son jeune fils. Puis au mois de mai Izzeddin al-Haddad et sa fille, puis Mohammed Odeh et ses trois enfants. Ceux-là même qui avaient veillé à ce que pas une balle palestinienne ne soit tirée en direction de l’occupant depuis la signature de l’accord de cessez-le-feu d’octobre 2025.
Israël est toujours à un assassinat de la paix. A une guerre de la paix. Ou deux, ou trois. Aujourd’hui, l’ennemi officiel est le Hamas. Mais aussi le Jihad islamique. Mais aussi l’AP, qui pourtant traque les résistants. Mais aussi le journaliste, le médecin, l’enfant qui remplit son jerrican d’eau, mais aussi chaque enfant qui naît palestinien, apprend l’histoire de sa terre et comprend, dans sa chair, ce que vivre sous occupation veut dire.
Les Palestiniens ne sont pas responsables des crimes sionistes
« Nous devons cesser d’expliquer aux Palestiniens comment ils doivent exister et résister, rompre avec cette tradition coloniale tenace qui consiste à diviser les Palestiniens entre ‘modérés’ et ‘extrémistes’, ‘ pragmatiques’ et ‘radicaux’ », écrit Ramzy Baroud. « Cette catégorisation n’a pas pour but d’aider la cause palestinienne. Mais de servir le récit sioniste. (…) Notre rôle n’est pas de juger la résistance palestinienne ou de la redéfinir pour la rendre digeste à l’Occident ; notre rôle est d’honorer son intégrité et de reconnaître que le droit à la résistance n’est pas un privilège mais une loi naturelle née de la lutte pour la terre. »
Une loi naturelle née de la lutte d’un peuple qui aime sa terre, chérit les arbres et bénit les sources, face à l’occupant qui éventre la terre, déracine les arbres et coule du béton dans les sources.
Aujourd’hui, ce sont ceux qui ont survécu à 78 ans de Nakba qui sont sommés de désarmer, sous la menace de la reprise du génocide de pleine intensité. Selon l’adage : si on ne peut indéfiniment emprisonner, soumettre, pacifier les Palestiniens, on va les exterminer. Comme s’il n’y avait rien de plus naturel au monde que d’exiger des survivants d’un génocide qu’ils se soumettent : la vieille équation coloniale qui rend les Palestiniens responsables de leur extermination. Or non, les Palestiniens ne sont pas responsables des crimes sionistes.
Depuis l’accord de cessez-le-feu du 10 octobre 2025, la résistance palestinienne a scrupuleusement respecté chacun de ses engagements. L’occupant, aucun. Les soldats de l’occupation ont continué à viser à la tête les enfants dans les bras de leurs parents, les enfants à l’école, les enfants qui pêchent. Les forces d’occupation ont continué à larguer des missiles sur les enfants quand ils jouent, quand ils dorment, quand ils se rendent à un mariage, quand ils cherchent de l’eau. Chacun d’eux un trésor infiniment précieux. L’occupant a continué à tuer à l’envi femmes et hommes, civils et combattants, dans les tentes, au marché, sur la plage, aux points d’eau. Il a continué d’empêcher l’acheminement d’aide humanitaire vitale. Il n’a pas libéré, contrairement à ses engagements, les 360 enfants et les 90 femmes détenus dans ses centres de torture appelés prisons. Et au lieu de se retirer par étapes, il a continué à occuper toujours plus avant.
Les prétendus garants de l’accord – médiateurs, USA, « Board of Peace » – n’ont rien fait pour rappeler Israël à ses obligations. Bien au contraire, ils ont réécrit les termes de l’accord et imposé de nouvelles obligations aux groupes de la résistance palestinienne, les forçant à remplir des exigences auxquelles ils ne se sont jamais engagés – « Rendez les armes, toutes les armes, et dans 250 jours nous verrons si nous envisageons un retrait partiel de certaines zones et peut-être laisserons-nous entrer une demi-palette de médicaments » -, et présentent le refus de ces nouvelles conditions comme l’obstacle majeur à la poursuite du cessez-le-feu.
Les Palestiniens refusent d’être les victimes offertes à leurs tortionnaires
Marchander de l’aide d’urgence en échange du désarmement, ce n’est pas négocier, c’est soumettre par la force. La résistance choisit de ne pas brader ses droits mais de se battre pour les conquérir.
« La liberté n’est pas gratuite. Tel est le prix de la libération », constate un jeune homme de 20 ans de bonne famille, qui a tout perdu, à peine fiancé.
L’opprimé n’a rien à négocier. Ni la fin d’un génocide, ni la fin d’une occupation illégale, ni ses droits fondamentaux. Les Palestiniens n’ont rien à céder à leurs tortionnaires. Ni la terre, ni le contrôle, ni les armes. Comment attendre un seul instant des Palestiniens qu’ils s’en remettent à ceux qui les oppriment et les colonisent depuis 78 ans ? Demander aux Palestiniens qu’ils se montrent raisonnables, conciliants, c’est justifier l’occupation et le génocide.
Essayer de s’arranger avec l’occupation n’a apporté que plus de dépossession et de violence coloniale à l’Autorité palestinienne en Cisjordanie. « Que vous coopériez avec les Israéliens ou que vous résistiez, vous êtes confrontés au même désir des fascistes israéliens de nettoyage ethnique et d’effacement des Palestiniens », résume l’écrivain et enseignant palestinien Abdaljawad Omar.
La résistance serait heureuse de déposer les armes. De les remettre à l’armée régulière d’un Etat palestinien souverain. C’est là son seul objectif.
Ces armes existent pour une raison précise, et tant que cette raison demeurera, il y aura une résistance palestinienne. Et même si le Hamas se pliait à toutes les exigences israéliennes, cela ne ferait aucune différence, car l’enjeu n’est pas le désarmement, mais le nettoyage ethnique et la dépossession de tout un peuple.
Les groupes de la résistance refusent d’être les victimes offertes à leurs tortionnaires génocidaires.
En revanche, ils proposent le gel immédiat des armes dans le carde d’un vrai cessez-le-feu et d’une trêve de 5, 10, 15, 20 ans – le dépôt étant le garant du respect de la trêve par les deux parties. Le Hamas a formulé la proposition d’une trêve de longue durée dès son élection à Gaza en 2006, et dans sa charte amendée de 2017, le mouvement accepte de renoncer à 78 % Palestine historique et de négocier certains points d’Oslo.
De quelles armes s’agit-il ?
Qui possède les tanks, les bombes, les drones, les apaches, les M16, les avions ? De quoi parle-t-on quand on évoque les armes de la résistance ? Des kalashnikovs ? Des charges fabriquées au jour le jour avec des munitions non explosées reconditionnées parmi les centaines de milliers de tonnes de bombes larguées par Israël sur les enfants et les hôpitaux de Gaza ?
Ou bien s’agit-il du courage, de la détermination et du désir de justice qui sont au coeur de chaque acte de la résistance en Palestine, de l’enfant de 10 ans se jetant sur les soldats armés qui emmènent son ami à la jeune femme qui accompagne sa fille à l’école en dépit des soldats de l’occupation sur leur chemin ? Du pêcheur qui risque sa vie dans les eaux de Gaza à l’adolescent pieds nus qui va placer à découvert une charge sur un tank de l’occupation. De la femme qui tente désespérément de protéger la tombe de son fils des bulldozers de l’occupant dans le cimetière d’al-Yusufiya, à Jérusalem-Est, au garçon qui lance une pierre sur un véhicule blindé.
Si les armes symbolisent l’espoir lié à une dynamique de libération, résister, en Palestine, ce n’est pas uniquement se servir d’une kalashnikov face à une puissance nucléaire. Sommer les Palestiniens de désarmer, c’est leur enjoindre de renoncer à l’aspiration à vivre sans raids ni drones, sans assauts ni blocus, sans mur ni armée d’occupation ni colons.
Si aujourd’hui la Nakba continue avec chaque maison démolie, chaque olivier arraché, chaque ambulance empêchée, chaque enfant mutilé, chaque barbelé mis en travers du chemin des écoliers, chaque troupeau empoisonné, la résistance elle aussi continue avec chaque chaque olivier planté, chaque mur remonté, chaque mémoire transmise, chaque chant de la résistance, chaque pierre lancée, chaque combattant qui se lève, chaque prisonnier libéré qui ose témoigner, chaque enfant né par FIV de la semence de son père emprisonné.
A Um el-Khair, dans le sud de la Cisjordanie, l’Ecole de la liberté a lieu en plein air, cahiers sur les genoux, manuels à terre, juste à côté des barbelés à lames. Tout le village a décidé que les enfants continueraient d’aller à l’école, même si les colons barrent le chemin d’accès aux bâtiments.
A Gaza, les Palestiniens restaurent la bibliothèque de la Grande mosquée d’Omar avec les manuscrits islamiques sauvés des décombres. Ils déblaient les gravats et plantent des oliviers là où 500 corps ont été exhumés des charniers de l’hôpital al-Shifa. Et font naître la bibliothèque Phoenix, constituée de 6000 titres extraits des décombres à travers la ville.
« Plus Israël use de violence, plus il tue et déplace en masse et reproduit la Nakba, plus les Palestiniens sont déterminés à résister », écrit l’écrivain palestinien Refaat Ibrahim. « La répression n’a pas pour effet de déraciner la Palestine mais de la faire s’enraciner encore plus profondément. (…) Le sionisme a assuré sa propre défaite au moment où il s’est embarqué dans la Nakba. »
Note :
(1) Khalil al-Hayya a survécu à plusieurs tentatives d’assassinat
Auteur : Marie Schwab
* Marie Schwab milite au Collectif Palestine 12 (Aveyron). Ses textes, lus à l'occasion des rassemblements hebdomadaires dans la ville de Millau, sont « des cris du coeur ! »
21 juin 2026 – Transmis par l’auteure.

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