Gaza : trois ans de génocide pour le plus grand profit du capitalisme occidental

23 octobre 2026 - Des personnes en deuil se rassemblent autour des corps de Moataz al-Nimer et d'Omar Awadallah à l'hôpital Al-Shifa de la ville de Gaza, après leur assassinat dans une frappe israélienne le même jour dans la rue Al-Nasr - Photo : Yousef Zaanoun/Activestills

Par Toufic Haddad

Toufic Haddad analyse comment et pourquoi les géants de la technologie, la finance mondiale et le capitalisme occidental ont contribué à soutenir le génocide perpétré par Israël à Gaza.

À ma connaissance, le premier avertissement public en anglais signalant qu’un génocide était en cours dans la bande de Gaza est venu de Raz Segal, spécialiste israélien du génocide, cinq jours après les évènements du 7 octobre 2023.

Amnesty International a confirmé les conclusions de Segal quatorze mois plus tard, date à laquelle au moins 40 000 Palestiniens de plus avaient été tués.

Le rapport d’Amnesty n’a toutefois pas réussi à pousser les gouvernements occidentaux à agir, bien qu’il s’agisse du premier du genre publié par l’organisation en plein génocide.

Au lieu de cela, le massacre retransmis en direct s’est poursuivi pendant encore dix mois, jusqu’à ce qu’un prétendu cessez-le-feu entre enfin en vigueur en octobre 2025. À ce moment-là, au moins 72 000 Palestiniens avaient été tués, et la quasi-totalité des infrastructures urbaines de Gaza avait été réduite à l’état de décombres.

L’industrie florissante du génocide

La question de savoir pourquoi et comment le génocide perpétré par Israël a pu perdurer aussi longtemps, malgré des avertissements répétés et la pleine connaissance de son déroulement, est une question qui ne doit pas disparaître de la conscience collective.

En effet, c’est le proverbial « gorille d’une demi-tonne » dans la pièce que les puissances mondiales font semblant d’ignorer, et l’incapacité persistante à expliquer sa présence incite d’autres à commettre des crimes similaires ailleurs.

Cependant, le risque que le génocide reprenne de plus belle à Gaza est également bien réel, en particulier après les élections israéliennes et les élections de mi-mandat aux États-Unis. Presque quotidiennement, les hommes politiques et les hauts responsables militaires israéliens s’engagent à mener à son terme leur nettoyage ethnique de Gaza et se disputent pour savoir si le massacre qu’ils y ont déjà perpétré était suffisant.

Par ailleurs, les États-Unis ont également récemment fournit à Israël 40 000 bombes de deux tonnes – l’arme principale du génocide.

Le bilan quotidien des victimes nous rappelle également que le cessez-le-feu lui-même n’a jamais été respecté.

Dans l’ensemble, ces facteurs nous rappellent que les forces qui ont commis le génocide, l’ont protégé et l’ont fait progresser, sont toutes encore bien présentes aujourd’hui, et ont profité du temps qui passe pour se repositionner.

Mettre fin au génocide

Comment le mouvement de solidarité peut-il maintenant monter en puissance, d’autant plus que les institutions démocratiques occidentales et leurs représentants se sont révélés si lâches, paralysés et complices ?

Il faut reconnaître que le mouvement a accompli un travail impressionnant en braquant les projecteurs sur les rouages institutionnels du capitalisme occidental, afin de découvrir ce qui faisait fonctionner cette machine à tuer.

Bien sûr, son travail a été soutenu par le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), dont le travail de longue haleine permet de retracer d’où provenaient et où avaient foulé le sol les chaussures ensanglantées qui ont piétiné Gaza.

La rapporteuse spéciale des Nations unies, Francesca Albanese, a également publié un important rapport qui a mis en évidence les principaux liens politico-économiques entre le gouvernement, le secteur privé et les universités.

Le rapport reconnaissait toutefois qu’il ne pouvait documenter que « la partie émergée de l’iceberg » et avertissait que la complicité dans ce génocide ne prendrait pas fin « sans que le secteur privé, y compris ses dirigeants, soit tenu pour responsable ».

C’est précisément ce qui se cache derrière la récente déclaration du Département d’État américain annonçant des sanctions contre la Cour pénale internationale (CPI). Cette mesure extraordinaire n’était pas simplement une nouvelle attaque de l’administration Trump contre le multilatéralisme, mais une tentative spécifique de protéger les citoyens et les entreprises américains contre d’éventuelles poursuites futures.

Ces capitalistes qui s’engraissent grâce au génocide

Tant la CIJ (qui poursuit les États) que la CPI (qui poursuit les individus) mènent des enquêtes approfondies sur le génocide commis par Israël et sur les personnes qui en sont responsables. Bien que l’article 25(1) du Statut de Rome empêche la CPI de poursuivre des entreprises, la Cour peut viser des dirigeants d’entreprise à titre individuel, y compris les administrateurs et les employés.

En résumé, les États-Unis savent qu’ils doivent prendre les devants, car les entreprises et dirigeants américains visés par ces juridictions existent à foison.

L’économie politique du génocide

Au fil du temps, de plus en plus d’études apparaissent pour expliquer l’économie politique du génocide. L’une des plus percutantes est une représentation récemment réalisée par un collectif anonyme, du parcours de « l’argent du sang » du génocide.

Cet impressionnant ensemble de chiffres et de visualisations met en lumière un réseau complexe d’intérêts et d’acteurs étroitement imbriqués, principalement centré autour des secteurs militaro-industriel, des géants de la technologie et des services financiers.

Si la présence de ces secteurs n’est pas tout à fait surprenante compte tenu de leur rôle lucratif, l’ampleur et la profondeur de leur complicité étaient à la fois actives et conscientes, plutôt que circonstancielles ou passives.

Microsoft, Google et Amazon ont fourni des services cloud au gouvernement israélien et à ses principaux fabricants d’armes, ce qui a permis à Israël d’établir les listes d’élimination du génocide.

Cela comprenait la collecte de 200 millions d’heures d’enregistrements audio que ces entreprises ont aidé Israël à parcourir et à analyser.

Combien de ces enregistrements documentent les derniers cris d’horreur de 20 000 enfants tués lorsque « papa » est enfin rentré à la maison ? Des milliers, sans aucun doute.

Google et Amazon disposaient même d’un mécanisme secret de « clin d’œil » pour avertir Israël lorsque des tribunaux étrangers leur demandaient des informations sur leurs serveurs.

Dans un monde fait de justice, les dirigeants de ces entreprises seraient tous jugés pour ces crimes, aux côtés de Netanyahu, Trump, Biden et Starmer.

Les ressources audio et vidéo que ces dirigeants ont aidé Israël à traiter, devraient également être rendues publiques par le biais de procédures judiciaires contraignantes de divulgation.

Ce sont des archives qui témoignent de la banalité du mal dans le monde d’aujourd’hui, et elles devraient trouver leur place dans une future version du musée du génocide palestinien le moment venu.

Depuis des années, les relations entre les géants de la tech et Israël s’apparentent à celles d’un enfant dans un magasin de bonbons, la Silicon Valley faisant ses achats à Silicon Wadi pour découvrir les dernières innovations et gadgets issus de l’Unité 8200.

Les start-ups israéliennes ont été inondées de milliards de dollars en capital-risque, ce qui a encouragé l’innovation dans les arts obscurs de l’occupation, de l’apartheid et du génocide, dans le but d’une expansion commerciale à très grande échelle.

Les visualisations sur l’argent du sang montrent également que derrière les géants de la « big tech » se cachent des colosses encore plus imposants du capitalisme occidental, qui tirent eux aussi profit du génocide : les grands fonds indiciels tels que BlackRock, Vanguard, State Street et bien d’autres.

Ces fonds gèrent des actifs dont la valeur dépasse celle de pratiquement tous les pays du monde, à l’exception des États-Unis. Ils détiennent des parts importantes des géants de la « big tech », ainsi que pratiquement toutes les entreprises rentables du S&P 500.

Les fonds indiciels relient les profits issus du génocide aux régimes de retraite des secteurs public et privé, faisant ainsi des salariés occidentaux, à leur insu, des bénéficiaires de l’argent sale de Gaza.

Profits et intérêts

Tout cela montre bien que le génocide n’était en aucun cas l’œuvre d’une cabale sioniste ayant infiltré les gouvernements et les entreprises occidentales. Il s’agissait plutôt d’un ensemble d’intérêts, de relations et de tendances qui imprégnaient le cœur et le système nerveux du capitalisme occidental, en particulier ses secteurs de la haute technologie, des services financiers et de l’industrie militaro-industrielle.

L’IA au service de la guerre : les géants de la technologie facilitent les crimes israéliens

Ces secteurs en sont aujourd’hui venus à dominer le capitalisme occidental et sont considérés comme « trop grands pour faire faillite » par la classe politique, car ils sont également au cœur des stratégies géoéconomiques occidentales visant à rivaliser avec la Chine en cette ère post-néolibérale marquée par l’angoisse impériale.

Leur pouvoir dépasse le cadre des États, et elles utilisent leurs ressources pour manipuler les marchés, les États et les systèmes internationaux dans lesquels elles opèrent.

Ces entreprises dissimulent également leur fortune dans des paradis fiscaux et défient la règlementation, car elles opèrent aux frontières d’une « innovation » technologique et économique sans précédent. Il faudra des années aux législateurs pour rattraper leurs manœuvres d’évasion fiscale, si tant est qu’ils y parviennent un jour.

En agissant comme des acteurs para-étatiques, elles sapent le capitalisme libéral bourgeois traditionnel et les valeurs fondamentales qui y sont associées — non seulement le libre-échange et la concurrence, mais aussi la vie privée, la liberté d’expression, la liberté de la presse, le droit de se syndiquer et la liberté académique.

Ce n’est pas un hasard si les critiques en sont venus à décrire cette époque comme marquée par un technoféodalisme qui ouvre la voie à l’autoritarisme et au fascisme.

En effet, c’est là l’anatomie de ce « gorille d’une demi-tonne » qui explique son air moralisateur et imperturbable. Ce gorille qui rôde dans la pièce en ravageant Gaza a également pillé les biens publics de la social-démocratie, sans parler des ressources du Tiers-Monde. Il est roi parce que nous sommes dans sa jungle.

À l’instar des habitants « jetables » de Gaza, la classe ouvrière occidentale attend désormais un abattage inévitable, qu’il résulte de licenciements massifs induits par l’IA, de la Troisième Guerre mondiale ou des deux.

Vu sous cet angle, la Palestine et le génocide de Gaza ne constituent qu’une frontière parmi d’autres dans une dystopie mondiale fragmentée où les technologies d’IA dopent désormais le gorille à l’amphétamine.

C’est également pour cette raison que le mouvement visant à mettre fin au génocide à Gaza joue un rôle historique : c’est l’acteur politique mondial clé qui comprend les liens politico-économiques qui animent le gorille et le rendent si dangereux – non seulement en Palestine et au Moyen-Orient, mais aussi à Porto, Paris et Milan.

Ce mouvement a également mis en place et mobilisé une infrastructure mondiale naissante de mobilisation pour contenir le gorille, même si la tâche consistant à le priver réellement de son pouvoir repose désormais sur les cordes et les flèches de la classe lilliputienne mondiale, qui compte des millions d’individus.

Que Dieu nous vienne en aide si nous échouons !

30 octobre 2026 – The New Arab – Traduction : Chronique de Palestine

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