L’effet Palestine

La Flottille pour Gaza a quitté Barcelone le 31 août 2025, en présence d'une foule très nombreuse - Photo : réseaux sociaux

Par Francesca Albanese

Comment un peuple en voie d’effacement réimpose la notion de morale au niveau mondial.

Il y a quatre ans, lorsque j’ai pris mes fonctions de rapporteuse spéciale des Nations Unies, je n’aurais jamais pu imaginer que la Palestine deviendrait bientôt l’épicentre moral et politique de la conscience mondiale.

Je n’aurais pas cru que des villes du monde entier s’exprimeraient d’une seule voix en défilant dans leurs rues, au milieu de murs recouverts de revendications en faveur de la liberté des Palestiniens ; que le keffieh réapparaîtrait non pas comme un élément folklorique, mais comme un symbole politique ; que des étudiants des universités occidentales occuperaient leurs campus, au risque d’être exclus et de se voir retirer leurs bourses, plutôt que de se plier à la complicité institutionnelle avec les crimes de l’apartheid israélien.

Je n’aurais pas cru que des millions de gens ordinaires, de Sanaa à Sydney, de Bogotá à Jakarta, de Dakar à Montréal, défileront, boycotteront, intenteront des actions en justice, financeront des procédures judiciaires ou mettront le cap sur Gaza avec de l’aide humanitaire refusée par des États qui osaient encore se qualifier de civilisés.

Si l’on m’avait dit que des représentants israéliens comparaîtraient devant la Cour internationale de justice pour répondre d’une accusation de génocide ; que cette même cour déclarerait l’occupation israélienne illégale dans son ensemble et passible d’un démantèlement inconditionnel – enterrant enfin la fiction, longtemps galvaudée, des « négociations » comme substitut à la justice – ou que de hauts responsables israéliens, dont Benjamin Netanyahu, seraient inculpés devant la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, j’aurais rejeté cela comme une spéculation dystopique.

Tout aussi inimaginable était le spectacle de ces soi-disant démocraties libérales se retournant contre leurs propres citoyens : criminaliser la manifestation, intimider les journalistes, restreindre la liberté académique et vider de leur substance le droit constitutionnel et le droit international, tout cela pour éviter de les appliquer à l’encontre d’Israël.

Tout cela alors que des preuves accablantes de l’intention qui sous-tend la destruction systématique des vies, des logements, des quartiers, des moyens de subsistance et de familles entières de Palestiniens, ainsi que des actes de torture, de violences sexuelles et de détentions illégales massives, ont été présentées devant toutes les instances compétentes en matière de droits de l’homme. Et pourtant, nous en sommes là.

2025 : comment le sumud palestinien a défié la guerre israélienne et la complicité de l’Occident

Au cours de ses trois années passées à rendre compte du génocide, j’ai pris conscience que ce à quoi nous assistons n’est pas une anomalie soudaine : c’est le monde tel qu’il se révèle sans fard, capable à la fois d’une humanité extraordinaire et d’une misère morale effroyable ; de courage humain et de complicité politique ; de solidarité venue d’en bas et de répression venue d’en haut. La Palestine n’a pas déformé la réalité. Elle l’a mise en lumière.

Jusqu’à récemment, la Palestine avait été soigneusement écartée du radar mondial. Le régime d’apartheid israélien s’était progressivement normalisé ; la souffrance palestinienne était devenue bureaucratique, technique, invisible. « Humanitarisée » pour servir les platitudes d’un trop grand nombre d’« experts techniques sauveurs » internationaux blancs.

Les Nations Unies, ainsi que toute une constellation d’organisations internationales telles que le CICR, étaient toutes devenues des rouages de cette machine en coulisses, chacune gérant une partie qui lui était attribuée d’une catastrophe anormale en gestation, tout en se comportant comme si l’occupation israélienne de la Palestine était une situation d’urgence temporaire plutôt qu’une réalité permanente et une catastrophe politique.

Le sumud est en train de devenir la valeur mondiale – et l’idée la plus révolutionnaire.

Quelques jours seulement avant le 7 octobre, j’avais finalisé un rapport faisant état de graves violations commises à l’encontre d’enfants palestiniens. « Unchilding » (désenfantisation) était le seul titre possible pour ce rapport, qui regroupait et résumait les massacres, les détentions arbitraires, les déplacements forcés et la situation de sans-abri dans laquelle se trouvent des générations d’enfants palestiniens – indépendamment de leur richesse, de leur religion ou de leurs origines.

Ce rapport a été accueilli avec une indifférence quasi totale. Pendant des années, la seule chose qui préoccupait la partie la plus bruyante de la communauté internationale était « l’autodéfense » d’Israël.

Nous sommes entrés dans un nouveau chapitre de l’histoire. Ce qui se passe actuellement en Palestine a réveillé, unifié et mobilisé un mouvement mondial de défense des droits de l’homme d’une ampleur sans précédent depuis des décennies. C’est ce qu’on appelle « l’effet Palestine ». Cet « effet » est également alimenté par la prise de conscience que la Palestine n’est pas une exception, mais un prototype illustrant comment des populations indésirables peuvent être parquées, contrôlées et effacées : les Palestiniens pour Israël, les réfugiés et les migrants aux portes de la forteresse Europe.

Comme je l’explique dans mon dernier ouvrage, « La Lumière de l’éveil », un nombre croissant d’États adoptent des politiques de plus en plus axées sur la sécurité et répressives, qui banalisent les restrictions des droits et libertés individuels : contrôle, surveillance intrusive et militarisation de la société au nom de la lutte contre un ennemi commun déclaré.

Dans le même temps, certains groupes – les migrants et les réfugiés – ne sont pas considérés comme des personnes à protéger, mais comme des fardeaux qu’il faut gérer, confiner ou expulser. C’est là l’« israélisation » de nos sociétés : le modèle tant vanté de la « seule démocratie du Moyen-Orient » qu’est Israël s’est implanté chez nous, avec son approche privilégiant la sécurité avant tout, la présence omniprésente de l’armée, et des escouades civiles tirant sur des civils non armés dans la rue, les enlevant ou les expulsant ; avec des barrières et des murs ségrégatifs pour maintenir les groupes ethniques strictement séparés, et avec des drones et un contrôle biométrique omniprésents pour repérer les indésirables.

Les garanties et la protection offertes par le droit international ayant disparu, la torture et le génocide ont été banalisés. Le « voile de Maya [1] » des soi-disant démocraties libérales et de tous les exportateurs de démocratie et de droits de l’homme a été percé.

Face à cela, les gens réagissent et réclament des changements. Des élections municipales à New York aux récentes évolutions de la politique étrangère britannique, en passant par les programmes politiques à travers le monde, la question palestinienne mobilise les citoyens partout dans le monde. Les responsables politiques paient le prix de leur indifférence, car les électeurs exigent de leurs représentants qu’ils agissent en leur âme et conscience.

Sur le plan culturel également, la Palestine est plus présente que jamais. Des voix longtemps réduites au silence trouvent enfin leur expression et peuvent partager des récits qui suscitent à la fois la compassion et l’indignation face à la grave injustice qui pèse sur des générations entières. Du cinéma aux salles de concert, en passant par la littérature, le théâtre et les stades, cette révolution morale brandit le drapeau palestinien et porte le keffieh.

« L’effet Palestine » n’est pas une question de sentiment. Ce n’est ni une tendance ni une mode. Il s’agit d’un changement structurel de la conscience politique, né d’une injustice insupportable, soutenu et nourri par le sumud palestinien – la ténacité – et exacerbé par l’échec catastrophique des systèmes juridiques internationaux et nationaux à prévenir ou à punir les atrocités de masse.

La prise de conscience du déplacement, de l’oppression et des sacrifices endurés par les Palestiniens depuis des décennies a balayé les illusions réconfortantes. Le mythe d’Israël en tant que démocratie libérale s’est effondré sous le poids de sa propre violence. L’apartheid – dont les Palestiniens parlaient bien avant que le public occidental n’en entende parler – est désormais largement perçu et reconnu.

La Nakba n’est plus une simple note de bas de page dans l’histoire ; elle est désormais comprise comme une structure d’effacement en cours, initiée en 1948 et sans cesse affinée.

En défense du récit palestinien

La complicité des États tiers est tout aussi mise en évidence : ceux-ci continuent d’abriter des criminels de guerre et d’entretenir l’apartheid par leur soutien économique, financier et politique, tout en réprimant le mouvement anti-apartheid sur leur propre territoire.

La faillite morale d’une grande partie de la classe politique palestinienne, plus soucieuse de la survie des institutions que de la protection du peuple palestinien, est également sous les yeux du monde entier. Le réveil commence lorsque de telles contradictions ne peuvent plus être rationalisées.

Le processus d’Oslo, lui aussi, est en ruines. Ce qui avait été présenté comme la « paix » est aujourd’hui largement reconnu – malgré l’aveuglement volontaire des élites politiques – comme un piège savamment orchestré dès le départ, un mécanisme destiné à gérer l’occupation, à blanchir l’illégalité et à apaiser la conscience internationale tandis qu’Israël consolidait son régime de domination. Une négociation sans justice n’a jamais été la paix. Ce n’était qu’un moyen de gagner du temps.

La Palestine est devenue un prisme à travers lequel se révèle l’architecture de l’injustice mondiale. Les schémas sont indéniables : ségrégation des populations, hiérarchies de valeur racialisées, accaparement des ressources, frontières militarisées protégeant les privilèges. Ce que subissent les Palestiniens n’a rien d’exceptionnel – c’est l’illustration d’un système plus large souvent décrit, sans exagération, comme un « apartheid mondial ». Pour de nombreuses communautés – peuples autochtones, minorités racialisées, migrants – ce n’est pas une révélation.

Mais la Palestine a ramené cette prise de conscience au plus grand nombre. Elle a réuni des luttes que la politique néolibérale s’était efforcée de fragmenter.

« L’effet Palestine », un changement mondial de la conscience politique et morale, se manifeste à travers quatre transformations interdépendantes : la prise de conscience, la reconnaissance d’un système mondial, la mobilisation (et ses limites), et la démocratisation du droit international.

L’appel à la liberté de la Palestine trouve aujourd’hui un écho au sein des mouvements pour la justice envers les migrants, la souveraineté autochtone, la libération féministe et la justice climatique. Non pas parce que la Palestine revêt une valeur symbolique, mais parce qu’il s’agit d’un enjeu structurel.

Cela met en évidence la manière dont les « droits de l’homme » sont systématiquement considérés comme un jeu à somme nulle : accordés à certains, refusés à d’autres, appliqués de manière sélective, utilisés comme arme politique. La Palestine nous a rappelé que la libération ne peut être cloisonnée. Soit les droits de l’homme sont universels, soit ils ne sont que de la propagande.

« L’effet Palestine » a suscité une mobilisation populaire sans précédent. Des réseaux de solidarité ont vu le jour par-delà les frontières. Les stratégies se sont diversifiées. Des alliances autrefois impensables se sont formées. Les flottilles en direction de Gaza, les boycotts de masse, les recours juridiques, les occupations de campus : ce ne sont pas là des gestes spontanés. Ce sont les manifestations d’une solidarité politique mûre, qui a manifestement effrayé des gouvernements trop habitués à la passivité des masses.

Dans le même temps, cette mobilisation a mis en évidence le dysfonctionnement profond de la politique contemporaine. Malgré une pression publique soutenue, les institutions restent largement inertes. Israël continue de bénéficier de privilèges commerciaux, d’une protection diplomatique et d’une immunité de fait.

Dans de nombreux États, les manifestations n’ont pas donné lieu à un dialogue, mais ont été accueillies par la répression, la surveillance et la criminalisation. La leçon est sans appel : la légitimité démocratique est de plus en plus déconnectée de la volonté populaire. La clarté morale ne garantit plus l’action politique.

C’est pourquoi la Palestine est devenue un catalyseur non seulement de solidarité, mais aussi d’une réinvention de la démocratie elle-même. La condamnation ne suffit plus. Une action renforcée, soutenue et stratégique s’impose. Et celle-ci doit être transnationale, intersectionnelle et décentrée. La « minorité mondiale » – qui a longtemps été l’architecte de ces systèmes – ne peut rester le pivot de la stratégie de libération. Les voix de la « majorité mondiale », forgées par l’expérience vécue du colonialisme et de la résistance, doivent occuper le devant de la scène.

C’est l’insistance sur l’application du droit international – plutôt que sur le respect de celui-ci – qui donne tout son sens au droit. Les peuples ont compris ce que les États préfèrent oublier : la légalité sans conséquences n’est pas le droit, mais du théâtre.

Le plus surprenant est peut-être que la Palestine ait rendu le droit international aux peuples. Depuis octobre 2023, des développements juridiques majeurs ont eu lieu : l’affaire Afrique du Sud c. Israël devant la CIJ, les mandats d’arrêt de la CPI, les avis consultatifs de la CIJ de 2024 et 2025, ainsi que les procédures de compétence universelle engagées contre des soldats israéliens par la Fondation Hind Rajab, les recours devant les tribunaux nationaux contre les transferts d’armes vers Israël et les procédures examinant la responsabilité des États tiers, notamment l’affaire Nicaragua c. Allemagne devant la CIJ.

Mais surtout, des termes autrefois cantonnés aux amphithéâtres universitaires ou aux salles d’audience – génocide, compétence universelle, autodétermination, responsabilité de l’État – sont désormais scandés dans les rues et débattus lors d’assemblées. Ce n’est pas un échec du droit international. C’est son renouveau. Le droit n’est pas mort parce qu’Israël le viole ; il est vivant précisément parce que les gens refusent d’accepter qu’on le bafoue.

Certains pourraient penser que la question palestinienne a mis en évidence l’inutilité du droit international ; pourtant, on peut affirmer le contraire. L’insistance de l’administration Trump à affirmer qu’elle n’a « pas besoin du droit international »[2] tout en allant jusqu’à sanctionner la CPI, ses juges et les défenseurs des droits de l’homme révèle une contradiction.

Peut-être ces sanctions montrent-elles justement à quel point le droit international peut être puissant. À quel point il effraie ceux qui le violent systématiquement en donnant aux peuples un langage, un cadre et des institutions pour exiger des comptes et la justice.

L’antisionisme est partie intégrante du mouvement antifasciste

La tâche qui nous attend n’est ni abstraite ni facultative. Sur le plan économique, elle implique de refuser de continuer à faire comme si de rien n’était avec les entreprises qui tirent profit de l’apartheid. Sur le plan politique, elle exige que ceux qui favorisent le génocide rendent des comptes et que des changements soient mis en œuvre, au nom d’un engagement sincère à ce que cela ne se reproduise plus jamais. Sur le plan social, elle nécessite des choix éthiques qui brisent le confort de la distance.

La libération de la Palestine n’est pas la négation de l’humanité israélienne. C’est sa condition même. Aucune société ne peut en anéantir une autre sans se détruire elle-même. La décolonisation n’est pas une vengeance. C’est le démantèlement d’un régime de suprématie et son remplacement par un ordre politique fondé sur l’égalité.

Pourtant, l’honnêteté exige de se confronter aux questions en suspens. Les Palestiniens doivent être reconnus comme « les premiers intéressés parmi leurs pairs » dans leur propre libération. La stratégie ne peut se réduire à des slogans ; le boycott est un outil, pas un programme.

Un mouvement sérieux doit se pencher sur les faiblesses du régime sioniste d’apartheid, sur le rôle des puissances extérieures – en particulier les États-Unis – et sur les limites de certaines bulles militantes occidentales qui confondent trop souvent visibilité et centralité.

Si cette vision est un jeu à somme nulle, il faut la nommer. S’il s’agit d’une libération partagée, il faut la construire – de manière délibérée, stratégique, sans illusion. Les reculs historiques se présentent rarement sous le masque de la barbarie. Ils se présentent sous les traits de la civilisation, de la légalité, de l’ordre. Le martyre de la Palestine a démasqué ce déguisement.

Qu’elle soit reconnue ou non par les dirigeants, la lutte palestinienne se trouve désormais au cœur d’un mouvement mondial en faveur d’un monde véritablement décolonial – un monde où le droit international est appliqué universellement, où les crimes coloniaux ne sont plus récompensés par l’impunité, et où l’élitisme prédateur est éradiqué une fois pour toutes de nos sociétés.

Un échec ferait de cette époque l’un des plus grands effondrements moraux de l’histoire moderne. Mais la capitulation n’est pas un luxe que nous pouvons nous permettre. Pas plus que le défaitisme ou la division.

Comme Mahmud Khalil l’a récemment rappelé aux militants aux États-Unis : des Palestiniens sont tués. Ils ne peuvent pas attendre que s’achèvent des débats interminables sur la libération et la révolution. La priorité absolue du mouvement anti-apartheid doit être de mettre fin aux livraisons d’armes à Israël. Et pour atteindre cet objectif, les groupes doivent être capables de dépasser la « politique de la pureté » et les luttes intestines, en se concentrant sur l’organisation à la base, l’éducation politique et en faisant preuve de bienveillance les uns envers les autres.

Le chemin est long. Le prix à payer est élevé. Mais « l’effet Palestine » est irréversible. Et des cendres d’un peuple qui a refusé de disparaître, un ordre mondial plus juste lutte – contre toute attente – pour voir le jour.

Notes :

[1] Dans la philosophie hindoue et bouddhiste, le « voile de Maya » désigne le monde trompeur et illusoire des apparences.
[2] Maya Yang, « ‘Je n’ai pas besoin du droit international’ : Trump affirme que son pouvoir n’est limité que par ‘ma propre moralité’ », The Guardian, 8 janvier 2026.

Octobre 2026 – This Week in Palestine – Traduction : Chronique de Palestine – Éléa Asselineau

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