En défense du récit palestinien !

Une photo d’Awdah Hathaleen lors d’une cérémonie commémorative organisée à l’occasion du premier anniversaire de son assassinat, à Umm al-Khair, Masafer Yatta, au sud de la Cisjordanie, le 28 juillet 2026. Des membres de la communauté, des militants et des amis se sont rassemblés pour rendre hommage à Hathaleen, abattu par le colon Yinon Levi dans le village le 28 juillet 2025. Les forces israéliennes ont tenté de disperser les personnes en deuil, mais se sont rapidement retirées. Lors de cet événement, des photos de martyrs de Masafer Yatta ont été présentées, notamment celles d’Awdah et de son oncle, Haj Suleiman al-Hathaleen, qui a été écrasé par une dépanneuse de la police israélienne en janvier 2022. Awdah était un militant bien connu qui a œuvré sans relâche pour sa communauté à Umm al-Khair jusqu’à ce qu’il soit tué alors qu’il documentait l’installation d’un nouvel avant-poste par des colons au centre du village. Depuis, cet avant-poste s’est considérablement étendu et est devenu une source d’attaques et de harcèlement quasi quotidiens à l’encontre des habitants - Photo : Omri Eran Vardi/Activestills

Par Ramzy Baroud

« Nous sommes l’Histoire » : Ramzy Baroud parle de la mémoire, de la résistance et de la défense du récit palestinien.

Une interview par Samaa Abu Sharar.

Samaa Abu Sharar – En tant que journaliste et écrivain, comment définissez-vous le récit palestinien ?

Ramzy Baroud – Le récit palestinien est la somme de toutes les formes de production intellectuelle — culturelle, politique, historique et artistique — à travers lesquelles le peuple palestinien se comprend lui-même et communique son identité ainsi que son rapport à la Palestine, à travers le temps et l’espace.

En raison de l’occupation israélienne et des processus continus d’expansion coloniale, de nettoyage ethnique et, aujourd’hui, de génocide, la mémoire collective est devenue l’un des piliers centraux de ce récit.

La mémoire du passé et la mémoire vivante ne sont pas de simples réservoirs d’expériences ; ce sont les moyens par lesquels les Palestiniens se préservent et présentent leur histoire au monde.

Le récit palestinien se limite-t-il aux histoires que nos parents et grands-parents nous racontent sur la Nakba et la Palestine, ou englobe-t-il également d’autres éléments ? Si oui, quels sont ces autres éléments qui façonnent le récit palestinien ?

Bien que le récit palestinien soit profondément ancré dans la mémoire, il ne s’agit pas simplement d’un ensemble d’histoires transmises de génération en génération. Ces récits sont indispensables car ils ont longtemps constitué le principal moyen de résister à l’effacement systématique de l’existence palestinienne — la destruction des bibliothèques, des universités, des instituts de recherche et des archives, ainsi que l’emprisonnement et l’assassinat des intellectuels, qui ont traditionnellement joué le rôle de gardiens de l’histoire et du savoir. Pourtant, paradoxalement, c’est précisément à cause de ces attaques que le récit palestinien s’est encore renforcé.

Sa force provient également de plusieurs autres sources.

Tout d’abord, il y a la documentation quotidienne de la vie, de la résilience et du sumud palestiniens par les Palestiniens eux-mêmes.

Dans les générations précédentes, cela prenait la forme d’une littérature clandestine, d’écrits de prison, de fresques murales dans les camps de réfugiés, de poésie et de témoignages oraux. Aujourd’hui, ces pratiques se poursuivent parallèlement aux plateformes numériques et aux réseaux sociaux, permettant aux Palestiniens de documenter leur propre réalité en temps réel.

Deuxièmement, ce récit se renouvelle constamment grâce à la création de nouveaux concepts et évidences. Le courage des Palestiniens ordinaires, la fermeté des prisonniers, la persistance de l’espoir dans les camps de déplacés de Gaza et d’innombrables autres actes de résistance quotidienne génèrent des récits qui deviendront un jour les fondements de la conscience des générations futures.

Enfin, il y a la résistance silencieuse, en apparence dépolitisée, des gens ordinaires : leur attachement à l’éducation, à la musique, à l’art, à la famille et à la vie elle-même, sans la grandiloquence des intellectuels ni la rhétorique enflammée des politiciens.

Cette résistance silencieuse constitue l’un des volets les plus puissants du récit palestinien, car elle relie de manière harmonieuse le passé, le présent et l’avenir tout en restant ancrée dans la foi et dans la conviction profonde que la justice reviendra, en fin de compte, au peuple palestinien.

Votre livre récemment publié, « Before the Flood : A Gaza Family Memoir Across Three Generations of Colonial Invasion » (Avant le déluge : mémoires d’une famille de Gaza à travers trois générations d’invasion coloniale), s’articule autour d’histoires transmises de génération en génération. Comment avez-vous vécu cette expérience, et considérez-vous cela comme l’un des moyens de maintenir vivant le récit palestinien ?

« Before the Flood » a été conçu comme une remise en cause délibérée des récits historiques conventionnels sur la Palestine. À l’instar de mes précédents ouvrages consacrés à l’histoire populaire de la Palestine, il cherche à contester le récit sioniste sans se limiter à une attitude purement réactive ou défensive.

Parallèlement, il remet en question l’approche élitiste qui a souvent dominé l’historiographie palestinienne, privilégiant les élites politiques, les classes socio-économiques et les intérêts des organisations au détriment des expériences des gens ordinaires.

L’ouvrage s’appuie sur plusieurs traditions méthodologiques.

Premièrement, il recourt à l’histoire populaire — ou histoire « d’en bas » —, mais libère cette méthode de bon nombre de ses contraintes conventionnelles en permettant aux Palestiniens ordinaires de déterminer eux-mêmes l’orientation et le rythme du récit.

Deuxièmement, il s’inscrit dans la « longue durée », cette tradition historiographique qui examine la relation profonde entre un passé lointain et le présent. Ce cadre m’a permis d’explorer des concepts tels que la spiritualité, la dignité, l’appartenance et la continuité, et de les relier au comportement collectif des Palestiniens d’aujourd’hui.

Enfin, l’ensemble de l’ouvrage s’inscrit dans le projet plus large de décolonisation de la recherche. Il rejette l’hypothèse selon laquelle les méthodologies occidentales pourraient à elles seules expliquer de manière adéquate les sociétés colonisées et privilégie au contraire les modes indigènes de connaissance, de mémoire et de narration de l’histoire.

Ces cadres théoriques restent largement invisibles pour le lecteur. Le livre se déploie comme un récit humain captivant plutôt que comme un exercice académique, mais sous son récit se cache une tentative délibérée de développer de nouvelles façons de comprendre la Palestine et l’expérience palestinienne.

À travers votre travail — en tant que journaliste, auteur et historien —, vous vous efforcez de mettre en lumière la Palestine, la cause palestinienne et les crimes de l’occupation israélienne contre le peuple palestinien. Considérez-vous que ce travail s’inscrit dans le récit palestinien ?

Quand j’ai grandi à Gaza, comme beaucoup d’enfants de ma génération, j’étais animé par le rêve de libérer la Palestine. En grandissant, cependant, j’ai compris que la libération ne se résume pas simplement à l’élimination du sionisme des terres palestiniennes. C’est aussi la libération de l’histoire, de l’identité, de la mémoire et de l’imaginaire palestiniens.

Aujourd’hui, je considère que mon rôle consiste à contribuer à libérer le récit palestinien lui-même.

Cela implique de décoloniser nos approches de l’histoire et de la recherche, de refuser de nous contenter de réagir aux mythes et aux revendications sionistes, tout en remettant en cause les récits intéressés avancés par certaines élites palestiniennes, des historiens à la solde de l’État et des écrivains partisans qui réduisent l’histoire aux intérêts de groupes politiques — ou, le plus souvent, d’individus particuliers.

Tout ce que j’écris est une tentative de réapproprier le récit palestinien au nom de ceux qui l’ont créé, entretenu et pour lequel ils se sont sacrifiés : les réfugiés de Gaza, de Cisjordanie, du Liban, de Syrie et d’ailleurs ; les descendants des fellahs ; les travailleurs, les prisonniers, les combattants et les martyrs ; et tous ceux qui se considèrent, avant tout et simplement, comme des Palestiniens.

Compte tenu des divisions politiques actuelles au sein de la communauté palestinienne, pensez-vous qu’il existe un seul récit palestinien, ou y en a-t-il plusieurs ?

Il n’y a pas un seul récit palestinien, mais plusieurs. Malheureusement, certains de ces récits sont aussi instrumentalisés au profit des intérêts politiques qu’ils représentent. Il serait donc inexact de suggérer qu’il existe un seul récit palestinien s’opposant à un seul récit sioniste.

Certains récits servent en fin de compte les intérêts d’Israël. D’autres servent des individus, des organisations politiques ou des intérêts institutionnels. Pourtant, le récit qui représente le plus authentiquement le peuple palestinien — sa résistance, ses sacrifices, ses aspirations et son expérience historique — est celui qui est le plus souvent exclu du discours occidental dominant.

Souvent, il n’est pas officiellement censuré, mais restreint par le contrôle du langage lui-même : des mots qui ne peuvent être prononcés, des concepts qui ne peuvent être reconnus et des réalités historiques qui ne peuvent être nommées…

Le combat consiste donc à faire en sorte que le récit palestinien authentique occupe une place centrale dans tout débat sur la Palestine. Sans lui, ces débats restent incomplets, trompeurs, voire, en fin de compte, hors de propos.

En l’absence d’une institution palestinienne officielle dédiée à sa préservation et à sa promotion, le récit palestinien est-il devenu avant tout le fruit d’efforts individuels ? Si tel est le cas, pensez-vous que cela suffise à garantir sa survie et sa transmission aux générations futures ?

Je ne pense pas qu’il doive exister une plateforme officielle pour le récit palestinien, du moins pas dans les circonstances actuelles, alors que les Palestiniens ne disposent toujours pas d’une direction unifiée qui les représente véritablement.

Cela ne signifie toutefois pas que nos efforts soient purement individuels. Tout livre, article, discours, film ou œuvre d’art digne d’intérêt, repose sur toute une communauté d’éditeurs, de traducteurs, d’artistes, de lecteurs, de militants et d’innombrables autres personnes qui contribuent à façonner, préserver et diffuser les idées.

J’aime à penser que nous évoluons au sein d’une communauté intellectuelle décentralisée mais engagée, au sein de laquelle les contributions individuelles deviennent des réalisations collectives. Cela a, à bien des égards, toujours été la force du récit palestinien.

Considérez-vous le récit palestinien comme un continuum d’expériences historiques interconnectées, s’étendant de la Nakba à nos jours, chaque chapitre éclairant et renforçant le suivant ?

Non. Bien que les événements historiques enrichissent et élargissent sans cesse le récit palestinien, les Palestiniens n’intériorisent ni ne transmettent leur histoire de manière strictement linéaire.

Je me souviens d’avoir interviewé de nombreux réfugiés palestiniens et survivants de la Nakba qui racontaient leurs expériences sans suivre un ordre chronologique. Leurs souvenirs s’enchaînaient plutôt à travers des thèmes interdépendants : la douleur, le sacrifice, la résistance, la famille, la communauté, la patrie, la dignité, la liberté.

Ces expériences coexistaient simultanément plutôt que de se succéder.

Je pense que cela reflète le fait que la « waja’ » originel — cette douleur fondamentale liée à la dépossession palestinienne — n’a jamais été réparée ni résolue.

Au fil du temps, cette blessure non cicatrisée a unifié l’expérience palestinienne à travers les générations, rendant les souvenirs des survivants de la Nakba profondément reconnaissables, même pour la génération actuelle, y compris les jeunes Palestiniens qui font le récit de leur vie sur les réseaux sociaux.

Pensez-vous que le récit palestinien soit entre de bonnes mains avec la jeune génération de Palestiniens ?

Je suis convaincu que le récit palestinien est entre de bonnes mains — peut-être davantage aujourd’hui qu’à n’importe quel autre moment de l’histoire moderne.

Le fait que ce récit ait survécu à toutes les tentatives visant à l’effacer — la violence coloniale israélienne, la désinformation médiatique, la falsification systématique de l’histoire, la négligence des gouvernements arabes officiels et les échecs des dirigeants palestiniens successifs — témoigne en soi de son extraordinaire résilience.

Aujourd’hui, davantage de personnes à travers le monde comprennent la Palestine et perçoivent le sionisme sous un angle fondamentalement différent de celui d’il y a seulement quelques années. Cette évolution me donne confiance dans le fait que le récit palestinien continuera à se renforcer.

Pourtant, ce moment exige également de la vigilance. Nous devons nous prémunir contre ceux qui cherchent à exploiter le récit palestinien à des fins de notoriété personnelle, de gain financier ou d’ambition politique. Le courage et les souffrances du peuple palestinien ne peuvent être transformés en marques personnelles ou en entreprises commerciales. Protéger l’intégrité du récit est tout aussi important que de préserver le récit lui-même.

Enfin, pensez-vous que les réseaux sociaux ont, au cours des dernières années, contribué à diffuser le point de vue palestinien, ou bien l’ont-ils au contraire fragmenté en raison du volume écrasant d’informations — certaines exactes, d’autres trompeuses ?

Les réseaux sociaux sont sans aucun doute une arme à double tranchant.

D’un côté, ils permettent à un enfant de Gaza de transmettre un message simple mais profondément émouvant directement au monde entier, en contournant les intermédiaires traditionnels. De l’autre, ils permettent à des influenceurs autoproclamés de faire de l’argent avec la lutte palestinienne, souvent au détriment de l’honnêteté intellectuelle, de l’exactitude historique et de la responsabilité éthique, dans le seul but de gagner des abonnés et de se faire connaître.

Il existe donc une véritable lutte sur les réseaux sociaux entre une représentation authentique et une mise en scène intéressée et mercantile.

Notre responsabilité est de continuer sans relâche à mettre en avant les voix qui représentent véritablement les expériences palestiniennes et à trouver des moyens toujours plus créatifs, intègres et convaincants de faire connaître l’histoire de la Palestine au monde entier.

Août 2026 – The Palestine Chronicle – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

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