Cisjordanie : je suis journaliste et Israël m’a emprisonné pour avoir couvert la récolte des olives

Des habitants palestiniens d’Al-Buweib, dans le sud de la Cisjordanie, accompagnés de militants solidaires, ont récolté des olives sur des terres situées à proximité de l’avant-poste de colons israéliens de Bani Hever pour la première fois depuis trois ans, le 17 octobre 2026. La dernière fois que les habitants avaient tenté de se rendre sur ces terres, il y a trois ans, des colons armés les avaient violemment attaqués et ils avaient depuis été empêchés d’y retourner. En juillet 2024, des colons avaient attaqué les membres de deux familles vivant à la périphérie du village, forçant une vingtaine de personnes à quitter définitivement les lieux - Photo : Heather Sharona/Activestills

Par Ricardo Esteves Ribeiro

Israël place des observateurs internationaux en détention pour une seule raison : nous empêcher d’informer le public sur son projet de nettoyage ethnique en Palestine.

Je n’ai jamais pensé que j’étais à l’abri d’une arrestation par l’État sioniste. Au contraire, en tant que journaliste couvrant l’actualité en Palestine, je considérais cela comme probable et même prévisible et, je m’y préparais depuis des années, notamment, par souci de mettre le moins de Palestiniens possible en danger, lorsque cela arriverait.

Je couvre l’actualité en Palestine depuis près de 10 ans. La première fois que j’y suis allé, en 2017, j’ai supprimé tous mes contacts palestiniens de mon téléphone, tout lien possible avec la Palestine de mes comptes sur les réseaux sociaux, ainsi que toutes les notes de mes carnets, par crainte de me voir refuser l’entrée par Israël.

J’ai perdu mon temps, car à mon arrivée à l’aéroport, lors du contrôle de sécurité à mon retour, et à chaque poste de contrôle en Cisjordanie, on ne m’a posé que quelques questions.

Au cours des années qui ont suivi, j’ai publié des reportages et des articles d’opinion, noué des amitiés et accordé des interviews à la presse. Il n’était plus possible, même si je l’avais voulu, de cacher ma solidarité avec la résistance du peuple palestinien face au projet colonial sioniste. N’importe qui pouvait le découvrir simplement en tapant mon nom dans un moteur de recherche en ligne.

Malgré tout, à chaque fois que je voyageais, je continuais à entrer et à sortir sans qu’on me pose beaucoup de questions.

Mais ces dernières années, la situation s’est énormément aggravée, non seulement à Gaza, avec l’intensification du génocide, mais aussi en Cisjordanie : attaques de colons, expansion des colonies, militarisation de la colonie, postes de contrôle aux entrées des villages, assassinats, détentions administratives, tortures dans les prisons.

Une saison sanglante : la récolte des olives en Cisjordanie

Les expulsions de visiteurs internationaux se sont multipliées et au cours des trois dernières années en particulier, des dizaines et des dizaines de bénévoles et de journalistes venus d’autres pays ont été arrêtés par l’armée sioniste et expulsés de Palestine. La semaine dernière, ce fut mon tour.

La matinée a commencé tôt, ce jeudi 8 octobre. Accompagné de quatre autres compagnons portugais, j’ai quitté Ramallah à 6 h du matin pour me rendre au village de Rantis, en essayant d’éviter les nombreux postes de contrôle mis en place de manière arbitraire pour bloquer les routes dans toute la Cisjordanie.

Il nous a fallu près de deux heures pour parcourir 25 miles (40 kilomètres), en franchissant deux postes de contrôle militaires en chemin. À notre arrivée au point de rendez-vous, un groupe de 23 personnes — principalement des Palestiniens, ainsi que quelques Israéliens antisionistes (ou « parlant l’hébreu », comme certains se définissent eux-mêmes pour rejeter délibérément l’identité israélienne) — s’est dirigé vers une oliveraie comptant environ 700 oliviers, selon l’un des membres de la famille qui les avait plantés.

L’oliveraie était si proche d’une des colonies que, depuis 2023, la famille n’avait jamais pu récolter ses olives. Chaque fois qu’elle essayait, elle était attaquée par des soldats ou des colons.

Cette fois-ci, les choses se sont passées différemment. Tout au long de la matinée, nous avons cueilli plusieurs livres d’olives sur des dizaines d’arbres. Même si nous ressentions le besoin de jeter un œil vers le sommet de la colline toutes les quelques minutes pour nous assurer qu’aucun colon ni soldat ne venait dans notre direction, il n’y a eu aucun signe de danger pendant plus de quatre heures.

C’était très surprenant. Sur les quelque dix jours que j’ai passés à récolter des olives l’année dernière, il n’y en a eu qu’un seul où notre groupe n’a pas été attaqué par des colons ou des soldats.

Selon les Nations Unies, entre le 1er octobre et le 10 novembre de l’année dernière, plus de 160 attaques perpétrées par des colons ont eu lieu dans près de 100 villes et villages. Plus de 150 Palestiniens ont été blessés.

Tout a basculé à 12 h 35. J’ai noté dans mon carnet : « Un drone survole actuellement nos têtes. Les gens s’arrêtent un instant et lèvent les yeux, mais ils se remettent rapidement à cueillir des olives. »

Mon expérience de la récolte des olives en 2025 m’avait appris ce qui allait se passer ensuite : environ une demi-heure plus tard, un véhicule de l’armée est arrivé près de l’endroit où nous cueillions. Peu après, trois soldats portant des cagoules ou des écharpes se sont approchés de nous et nous ont informés que nous n’avions pas le droit d’être là.

Le propriétaire palestinien de l’oliveraie a refusé de partir — c’était son oliveraie. Les soldats ont reculé et se sont tenus à distance, tenant leurs téléphones comme s’ils attendaient des ordres de leurs supérieurs. À 14 h 03, j’ai écrit ma dernière note : « Un autre véhicule militaire arrive. »

Ensuite tout s’est passé en un instant. Six soldats armés, le visage couvert, se sont approchés du groupe d’un air intimidant, forçant tout le monde à partir. Il n’y a eu aucune résistance. Tout le monde a décidé de quitter l’oliveraie et de se diriger vers le centre du village.

La marche a été longue, peut-être deux kilomètres, le long d’un chemin de terre. Les soldats nous ont escortés dans leurs véhicules militaires jusqu’à ce qu’ils décident d’en descendre et de courir vers l’un de nos compagnons portugais, Fred.

Il avait filmé les agissements des soldats sionistes avec son téléphone, comme presque tout le monde l’avait fait (certaines des séquences qu’il a enregistrées au cours des semaines précédentes sont visibles sur la page Instagram Estórias da Palestina).

Fred a immédiatement été pris à partie et interpellé, sans aucune explication officielle.

« Vous représentez tous un danger pour mes… amis. Alors reculez d’un pas », a déclaré l’une des soldates, qui s’est présentée plus tard sous le nom de Dana. Elle avait 23 ans. C’était la personne la plus âgée de tout le groupe.

Il a fallu poser des dizaines de questions avant qu’on nous donne enfin une raison justifiant cette interpellation : « C’est une zone militaire », a-t-elle fini par répondre.

Nous avons demandé des documents prouvant que la zone avait été officiellement désignée comme zone militaire et que notre présence y était interdite. Il n’y en avait bien sûr aucun. De toute façon, les soldats n’ont pas besoin de preuves pour arriver dans un endroit où des Palestiniens récoltent des olives et déclarer qu’il s’agit d’une zone militaire interdite. C’est une pratique tout à fait courante en Cisjordanie.

J’ai vu cela se produire plus d’une douzaine de fois. C’est peut-être la tactique militaire la plus couramment utilisée pour restreindre l’accès des Palestiniens à leurs propres terres.

J’ai continué à faire mon travail : documenter. Puis, lorsqu’un autre véhicule militaire est arrivé, les soldats ont décidé qu’ils voulaient m’arrêter moi aussi. Je leur ai montré ma carte de presse et expliqué que j’étais en mission, mais cela n’a eu aucune importance. On m’a menotté, emmené là où Fred était, puis on nous a fait monter dans un véhicule militaire.

Nous avons été détenus pendant plus de deux jours, ballotés entre une base militaire, un commissariat de police et une prison destinée à accueillir des immigrés, avant d’être expulsés vers le Portugal le samedi.

Je pourrais décrire les conditions de notre détention — qui, dès le départ, n’avaient rien à voir avec la brutalité subie par les Palestiniens en prison —, mais je pense qu’il est plus important, aujourd’hui, de réfléchir aux raisons pour lesquelles nous, ainsi que tant d’autres visiteurs internationaux ces dernières années, avons été arrêtés, détenus et expulsés.

Appel international pour que cessent les pogroms en Cisjordanie

On pourrait penser que la raison de ma détention était simplement que je m’étais trouvé dans ce que l’armée qualifiait de zone militaire fermée, la première justification avancée à Rantis. Ou que c’était a cause de mon prétendu « soutien et à la promotion du soutien à des organisations terroristes », accusation portée contre moi lorsque j’ai été interrogé pendant plusieurs heures par un interrogateur de l’État sioniste. Ou peut-être à cause de mon travail de journaliste et des opinions que j’avais exprimées au fil des ans.

Au cours de l’interrogatoire, on m’a montré un dossier daté de fin 2025, contenant des dizaines et des dizaines de captures d’écran recueillies depuis octobre 2023. Elles comprenaient des citations tirées d’articles que j’avais écrits, des interviews que j’avais accordées, des descriptions de mon travail et de très nombreux posts publiés sur mon compte Instagram personnel.

Mais rien de tout cela n’est la vraie raison de notre détention. Ce ne sont là que des justifications inventées par l’État sioniste pour tenter de légitimer la détention, l’emprisonnement et l’expulsion.

La raison est bien plus simple : l’État sioniste nous a placés en détention pour tenter d’empêcher les observateurs internationaux d’être témoins de leurs crimes et de rendre compte du projet de nettoyage ethnique en cours en Cisjordanie, pour pouvoir continuer à mener dans l’ombre le génocide du peuple palestinien.

Il est tout à fait possible que ce texte, comme ceux que j’ai publiés auparavant, soit lu par la colonie sioniste. Nous n’avons pas peur d’eux. Au contraire, ces détentions mettent clairement en évidence une chose : le régime colonial qui occupe la Palestine depuis plus de 100 ans a très peur des personnes qui se rendent en Palestine dans un seul but : se tenir aux côtés du peuple palestinien, cueillir des olives, accompagner les bergers lorsqu’ils emmènent leurs chèvres et leurs moutons paître, veiller toute la nuit pour surveiller les colons, brandir leurs téléphones et leurs appareils photo pour documenter les attaques quotidiennes et, surtout, rentrer chez eux pour raconter au monde ce qu’ils ont vu.

Le fait que l’État sioniste se sente contraint de consacrer autant de ressources à ces politiques de dissimulation en dit long sur sa faiblesse et sur l’importance d’avoir sur le terrain des personnes qui ont le privilège de détenir des passeports européens et d’avoir la couleur de peau communément qualifiée de « blanche ».

Il n’y a donc qu’une seule réponse : revenir, revenir et revenir encore. Que la détention de deux personnes incite des dizaines d’autres à se rendre en Cisjordanie. La campagne de récolte des olives ne fait que commencer.

18 octobre 2026 – Mondoweiss – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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