10 juin 2026 - Un camp de tentes accueillant des Palestiniens déplacés s'étend sur les ruines de bâtiments détruits par les bombardements israéliens dans l'ouest de la ville de Gaza. Selon les Nations unies, près de 90 % de la population de Gaza a été déplacée au moins une fois depuis le 7 octobre 2023, la plupart des personnes ayant perdu leur logement ou ne pouvant pas y retourner - Photo : Yousef Zaanoun/Activestills
Par Hani al-Salmy
Il n’y a qu’environ trois cents mètres entre ma maison et le trottoir où je m’assois. Trois cents mètres. Autrefois, j’aurais pu les parcourir en trois minutes. Aujourd’hui, il me faut tout le courage qui me reste rien que pour faire ce trajet.
Je reste sur le trottoir jusqu’à ce que les dernières heures d’une journée difficile s’écoulent, puis je rentre chez moi comme un fugitif, comme si j’étais recherché par la justice. Et la vérité, c’est que je suis recherché. Mais pas par la police.
Je suis recherché par mes créanciers.
L’endettement en temps de guerre n’est ni un luxe, ni le fruit d’une mauvaise gestion, ni le résultat d’une envie de vivre au-dessus de ses moyens. Parfois, l’endettement est tout simplement le seul moyen de s’assurer que ses enfants survivront un jour de plus.
Le premier endroit à éviter, c’est la pharmacie.
En temps de guerre, nos corps s’amaigrissent et s’affaiblissent, et les médicaments fournis par le gouvernement se font rares. Il faut donc emprunter des antipyrétiques, des analgésiques, des antibiotiques et du sirop contre la toux pour les enfants. Et quand on n’a plus un sou en poche, il faut se montrer très poli pour emprunter ces médicaments.
Le deuxième endroit à éviter, c’est le magasin de légumes.
Il n’y a pas de repas digne de ce nom sans légumes, même si ce repas est pris à l’intérieur d’une tente, même si le seul plat sur la table suffit à peine pour une personne.
Le troisième endroit, c’est la boutique d’Al-Qitt.
Je ne sais pas pourquoi on l’appelle Al-Qitt, mais je sais que c’est la seule boutique qui vend ce dont les enfants ont besoin. Je suis donc obligé de passer devant, de m’arrêter et de répéter toujours la même phrase : « Mettez-le sur mon compte. »
Le quatrième endroit, c’est la boutique d’épices et de fruits à coque. Ma femme ne sait pas cuisiner sans épices, même lorsque le plat lui-même est pratiquement composé d’épices. J’ai parfois l’impression que nous ne mangeons plus de la nourriture. Nous mangeons l’odeur de la nourriture.
La cinquième place revient à la boutique d’Al-Rasmi.
C’est à lui que revient la part du lion de mes dettes. Sans lui, nous ne mangeons pas, nous ne buvons pas, et nous ne pouvons même pas accueillir dignement un invité qui viendrait dans notre tente et nous trouverait sans rien à lui offrir.
La sixième place revient au vendeur de viande et de surgelés.
Je lui rends visite environ quatre fois par mois, non pas parce que nous mangeons beaucoup de viande, mais parce que le vendredi, il faut quelque chose qui ressemble à un festin, même si ce n’est qu’un morceau de poulet surgelé.
La septième place revient au bureau de tabac.
Je ne peux pas en dire grand-chose. Sans lui, j’aurais peut-être cessé d’écrire, ou cessé de supporter la vie.
Et puis il y a la huitième place.
Le vendeur de café. C’est là que je passe mes journées. Le café est la seule preuve que j’ai encore d’être un être humain, et pas simplement un homme poursuivi par ses dettes.
Le problème, ce n’est pas que je sois endetté.
Le problème, c’est que tous ceux à qui je dois de l’argent habitent quelque part sur le chemin entre chez moi et l’endroit où je m’assois. Alors chaque fois que je sors de chez moi, je cherche le chemin le plus court, puis je change d’avis.
Je marche dans les ruelles.
Je me faufile derrière les tentes.
Je me cache derrière les gens.
Et j’aimerais avoir un bonnet d’invisibilité.
Pas pour voler.
Pas pour fuir la guerre.
Juste pour pouvoir marcher dans la rue sans que personne ne me voie.
Alors si vous me voyez arriver, s’il vous plaît…
Ne passez pas par ici.
J’essaie moi-même de ne pas passer par ici non plus.
Auteur : Hani al-Salmy
* Hani Al-Salmi est un écrivain palestinien originaire de la bande de Gaza. Il a publié plus de vingt romans et contes pour enfants et a reçu des prix littéraires dans tout le monde arabe.Al-Salmi vit toujours à Gaza, où lui et sa famille continuent de subir les réalités de la guerre, du déplacement et du siège.
25 septembre 2026 – Facebook – Traduction : Chronique de Palestine – Éléa Asselineau

Soyez le premier à commenter