La judaïsation d’Hébron à marche forcée

Un enfant palestinien est assis sur une barrière bloquant une rue au cœur de la ville d'Hébron, en Cisjordanie, que les Palestiniens n'ont pas le droit d'emprunter, tandis que les colons israéliens illégaux peuvent s'y déplacer librement sous la protection de l'armée d'occupation - Photo : Wikimedia

Par Aseel Mafarjeh

La municipalité palestinienne d’Hébron [al-Khalil] exerçait depuis près de 30 ans l’autorité en matière d’urbanisme sur la ville. Israël lui a retiré ce droit ce mois-ci, puis a rapidement approuvé l’implantation d’une yeshiva dans la vieille ville — s’appropriant ainsi le contrôle le territoire et l’avenir de la ville.

Les conséquences dramatiques de cette prise de pouvoir n’ont pas tardé à se manifester clairement sur le terrain : quelques heures seulement après que le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, a retiré la gestion de l’urbanisme et de la construction à la municipalité palestinienne d’Hébron, les autorités israéliennes ont approuvé la construction d’une nouvelle école religieuse juive près de la colonie de Beit Romano, au cœur de la vieille ville.

Il s’agit du premier projet autorisé à l’insu et sans le consentement de la municipalité palestinienne, dans cette partie de la ville.

Pour les Palestiniens, cette décision ne se résumait pas à une simple question administrative concernant un permis de construire ou la création d’un nouvel établissement scolaire. Elle marquait un changement plus profond dans la nature du contrôle israélien sur la ville, ainsi qu’un pas de plus vers la réécriture de la réalité politique et juridique qui régit Hébron depuis le Protocole d’Hébron de 1997.

Le Protocole d’Hébron, signé le 15 janvier 1997 par le Premier ministre de l’époque, Benjamin Netanyahu, et le président de l’OLP, Yasser Arafat, sous la médiation américaine, divisait la ville en deux zones : la zone H1, couvrant environ 80 % d’Hébron, était transférée sous le contrôle de l’Autorité palestinienne ; et la zone H2 – la vieille ville, la mosquée d’Ibrahim et cinq groupes de colonies juives – restait sous contrôle militaire israélien absolu, obligeant, à l’époque, quelque 20 000 Palestiniens de plus à vivre sous occupation, sous prétexte d’assurer la sécurité de quelques centaines de colons.

Hébron: « Nous vivons dans une prison »

La réalité qui en a résulté sur le terrain est celle d’une ville fortement militarisée et divisée, où les Palestiniens vivant dans la zone H2 sont confrontés à d’intenses restrictions de circulation, à un réseau rigoureux de postes de contrôle israéliens et à des attaques quasi quotidiennes de la part des soldats et des colons israéliens.

Malgré l’apartheid profondément ancré dans la ville d’Hébron, conformément au Protocole d’Hébron, la municipalité palestinienne d’Hébron a conservé sa compétence en matière d’affaires civiles et d’urbanisme sur l’ensemble de la ville. Dans la pratique, cela signifiait que la municipalité avait le pouvoir de délivrer ou de refuser des permis de construire, de définir l’affectation des sols, d’approuver des projets d’infrastructure, de raccorder les habitations aux réseaux d’eau et d’électricité, et d’entretenir les routes et les espaces publics.

C’était le mécanisme grâce auquel les Palestiniens pouvaient, même partiellement, façonner le développement physique de leur propre ville : déterminer où une école pouvait être construite, si un quartier pouvait s’étendre, quelles rues bénéficiaient de services.

Aujourd’hui, c’est ce cadre que le décret de Smotrich a pour objectif de démanteler.

Israël est désormais l’instance décisionnaire ultime

Le projet approuvé de l’école religieuse juive couvre environ 1000 mètres carrés et abritera la yeshiva Shavei Hevron. Cette approbation est intervenue lors de la même session au cours de laquelle les autorités israéliennes ont donné leur feu vert à la construction de 576 nouveaux logements de colonie dans diverses parties de la Cisjordanie, ce qui confirme que ce qui se passe à Hébron n’est pas un incident isolé, mais s’inscrit dans une politique plus large de consolidation des colonies et de renforcement du contrôle israélien sur les terres palestiniennes.

Le maire d’Hébron, Youssef al-Jabari, a déclaré à Mondoweiss qu’il s’agissait d’une « violation directe du Protocole d’Hébron et des accords qui régissent la ville depuis 1997 ».

Pour le maire, « il n’est pas acceptable de contourner la municipalité ni de lui retirer ses prérogatives, tout cela constitue un renversement des accords signés sous l’égide américaine ». Il a appelé les États-Unis, en tant que l’un des garants de l’accord, à intervenir pour empêcher la modification de la réalité juridique et administrative existante de la ville.

Al-Jabari a fait remarquer qu’« Israël s’efforçait insidieusement, depuis des années, de réduire le rôle de la municipalité et de la priver de son autorité, en particulier autour de la mosquée d’Ibrahim et de la vieille ville, et que cette dernière décision donnait aux institutions israéliennes une autorité directe sur l’urbanisme et la construction dans les quartiers palestiniens ».

Ismat Mansour, analyste spécialisé dans les affaires israéliennes, présente les enjeux en termes structurels. Selon lui, le cœur du problème ne réside pas dans l’école religieuse elle-même, mais dans le fait qu’Israël se soit accaparé le pouvoir de décision. Israël ne cherche pas seulement à étendre les colonies, affirme-t-il, mais à transférer tous les pouvoirs municipaux aux institutions israéliennes – un changement qui modifie la nature fondamentale des relations au sein de la ville.

« Le contrôle de l’urbanisme n’est pas une question technique ou administrative », a déclaré Mansour. « C’est l’un des outils les plus importants de contrôle du territoire. Lorsqu’Israël devient la seule instance habilitée à approuver ou à rejeter des projets de construction, il contrôle de fait l’avenir de la ville et son développement, ce qui rend plus irréaliste que jamais l’idée d’une administration d’occupation temporaire. »

Il ajoute que le choix spécifique d’Hébron n’est pas fortuit. La ville représente l’un des cas les plus sensibles de l’occupation israélienne de la Palestine, et toute modification de son statut juridique a des implications politiques qui s’étendent bien au-delà de ses frontières géographiques et affectent l’avenir de la Cisjordanie dans son ensemble.

Le chroniqueur et analyste politique Hani al-Masri considère que cette décision reflète un changement plus large dans l’approche d’Israël vis-à-vis des accords signés précédemment. Selon lui, le gouvernement israélien actuel ne considère plus les accords d’Oslo ni le Protocole d’Hébron comme des cadres contraignants, mais comme des arrangements pouvant être modifiés ou contournés dès qu’ils entrent en conflit avec ses objectifs politiques et de colonisation.

« Cette décision ne porte pas uniquement sur la construction d’une école ou la délivrance d’un permis », a déclaré al-Masri. « Il s’agit de redéfinir l’autorité effective sur le terrain. Lorsque les institutions palestiniennes perdent leurs pouvoirs fondamentaux, les accords existants deviennent des textes politiques sans effet concret sur la réalité ».
L’urbanisme comme outil d’annexion

Khalil Tafakji, expert en colonisation et en cartographie, établit un lien entre cette nouvelle décision et les transformations en cours en Cisjordanie. Selon lui, le contrôle de l’urbanisme n’est pas moins important que le contrôle militaire : l’instance qui détermine de l’endroit où la construction est autorisée et où elle est interdite est celle qui façonne réellement l’avenir d’une région.

Tafakji note que l’expansion des colonies ne se limite plus à la construction de nouveaux logements. Elle englobe désormais le contrôle des outils d’administration, d’organisation et d’aménagement – des outils qui confèrent à Israël une plus grande capacité à imposer sur le terrain des faits accomplis, difficiles à inverser.

« Les projets religieux et éducatifs », affirme-t-il, « ont historiquement figuré parmi les instruments les plus efficaces pour étendre la présence des colonies : ces institutions ne remplissent pas seulement une fonction éducative, mais deviennent, au fil du temps, des pôles d’attraction démographique qui incitent les étudiants, les familles et les communautés religieuses à s’installer de manière permanente autour d’elles, générant ainsi de nouveaux besoins en matière de sécurité et de services qui justifient un contrôle accru sur le territoire ».

Une atteinte à l’identité palestinienne de la ville

Amjad Karaja, directeur du Waqf d’Hébron, ne mâche pas ses mots quant à ce que signifie l’autorisation accordée à la yeshiva.

« Ce qui se passe aujourd’hui à Hébron ne peut être considéré comme un simple projet de construction d’une école religieuse juive », a-t-il déclaré à Mondoweiss. « Cela s’inscrit dans un projet de colonisation global visant à remodeler la réalité religieuse, historique et géographique de la vieille ville et de la mosquée d’Ibrahim. L’Occupation ne se contente pas d’étendre les avant-postes ou de s’emparer de biens palestiniens : elle cherche à établir des institutions religieuses et éducatives permanentes qui confèrent à la présence coloniale un caractère institutionnel à long terme. »

Si le plan de colonisation israélien est appliqué, la Cisjordanie cessera bientôt d’exister

Karaja a souligné que l’emplacement et le moment choisis pour ce projet n’étaient pas un hasard : « Nous sommes confrontés à une tentative de consolider la présence des colonies par le biais d’outils religieux et éducatifs destinés à attirer davantage de colons au cœur d’Hébron ».

Il a décrit une tendance plus large : la vieille ville et la mosquée d’Ibrahim sont soumises depuis des années à des politiques de judaïsation continues – contrôle des équipements et services publics, restrictions à la liberté de circulation des Palestiniens, et affaiblissement économique et social de la présence palestinienne. La nouvelle école religieuse, a-t-il ajouté, constitue un maillon supplémentaire de cette chaîne.

« L’occupant sait que les institutions éducatives et religieuses ne sont pas de simples bâtiments, mais des outils visant à consolider la présence politique et coloniale. La construction d’une école religieuse juive à cet endroit revêt des dimensions qui dépassent le simple cadre éducatif; elle vise à renforcer le discours israélien sur ce territoire et à relier les colonies et avant-postes environnants au sein d’un système unique et intégré ».

Karaja a qualifié cette initiative d’atteinte au caractère historique de la vieille ville, en contradiction avec le droit international et les résolutions de l’ONU qui considèrent comme illégale la construction de colonies dans les territoires palestiniens occupés. Hébron, a-t-il ajouté, en raison de son importance religieuse et historique, est devenue une cible privilégiée des projets de colonisation visant à altérer son identité arabe et islamique.

« Ce qui se passe à Hébron n’est pas une question locale qui concerne uniquement les habitants de la ville », a-t-il conclu. « Il s’agit d’une attaque directe contre le patrimoine religieux et civilisationnel palestinien. Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est une véritable prise de position internationale qui mette un terme à ces mesures, car leur poursuite ne fera qu’engendrer davantage de tensions et compromettra toute chance de préserver le statut historique et juridique de la vieille ville et de la mosquée d’Ibrahim ».

Ziad Abheis, chercheur spécialisé dans les questions relatives à Jérusalem et aux colonies, estime que ce qui se passe à Hébron ressemble fortement au modèle appliqué par Israël à Jérusalem-Est au cours des dernières décennies.

Les autorités israéliennes utilisent depuis longtemps la dimension religieuse pour légitimer les projets de colonisation, en les présentant comme un rétablissement des liens historiques ou religieux alors qu’en réalité, elles étendent le contrôle israélien et réduisent la présence palestinienne.

« La nouvelle école religieuse ne peut être dissociée des efforts visant à ancrer le récit biblique au cœur d’Hébron », a déclaré Abheis, « et à transformer la présence des colonies, qui ne sont plus de simples avant-postes, en une partie intégrante du paysage urbain et démographique de la ville ».

Qui dessinera l’avenir d’Hébron ?

Alors que les batailles juridiques et politiques autour de l’autorité municipale d’Hébron et de l’avenir du protocole de la ville se poursuivent, une question plus large reste en suspens : ces mesures marquent-elles le début d’une nouvelle phase dans laquelle Israël cherche à remodeler Hébron sur les plans politique, démographique et juridique ?

Près de trois décennies après la signature de l’accord d’Hébron, le problème n’est plus la la simple construction d’une nouvelle école religieuse ou autre projet de construction circonscrit, le problème, c’est que le pouvoir de décider de l’avenir de la ville est en train de changer de mains.

Pour de nombreux Palestiniens, la confiscation du pouvoir municipale et l’approbation immédiate de nouveaux projets de colonisation ne constituent pas deux événements distincts. Tous les deux s’inscrivent dans une trajectoire globale visant à remodeler Hébron et à imposer une nouvelle réalité qui pourrait faire de l’accord de 1997 davantage une relique du passé qu’un cadre régissant le présent.

28 juin 2026 – Mondoweiss – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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