Une “Kulturkampf” à la française ?

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Manifestation contre Macron pour ses propos anti-islamiques à Istanbul, Turquie, le 27 octobre 2020 - Photo: Yasin Aras/Anadolu Agency

Par Hassina Mechaï

Que se passe-t-il en France ? La question préoccupe même les autorités internationales, jusqu’aux Nations Unies, puisque des spécialistes indépendants des droits de l’homme de l’ONU ont déclaré qu’un projet de loi français largement contesté sur la sécurité est incompatible avec le droit international des droits de l’homme.

(* Le terme “Kulturkampf” fait référence à la politique de Otto von Bismarck initiée en 1873 et destinée à rompre les liens entre Rome et l’Église catholique d’Allemagne en plaçant cette dernière sous le contrôle de l’État.)

Pendant ce temps, les images de brutalité policière soulèvent un tollé général et l’association anti-islamophobe, le CCIF, et une ONG musulmane, Baraka City, ont été dissoutes lors d’une session du Conseil d’État français.

Pour sa défense, le gouvernement invoque la protection des “valeurs républicaines” dans un pays encore traumatisé par diverses attaques terroristes et par l’abominable décapitation d’un enseignant, Samuel Paty.

Pourtant, la défense de la République et de ses valeurs n’est-elle pas devenue le prétexte d’une réaction politique qui porte précisément atteinte à ces mêmes valeurs et à cette même République ?

Le philosophe Étienne Balibar définit la dé-démocratisation comme “la montée des mécanismes autoritaires et sécuritaires, la perte de légitimité et de représentativité des institutions parlementaires, et le déplacement des centres de pouvoir réel hors de portée du contrôle et de l’initiative des citoyens”.

Cette dé-démocratisation est le fait des autorités françaises qui, au nom de la “lutte contre l’extrémisme” – ou ses avatars sémantiques : “islamisme”, “séparatisme”, “communautarisme” – et de la “défense des valeurs de la République”, développent un argument précisément contraire à ces mêmes idéaux.

Les législations qui s’annoncent se sont clairement étendues. Par exemple, le prochain projet de loi connu sous le nom de “Contre le séparatisme”. La loi sur la laïcité de 1905 établit le principe de “neutralité” des services publics, et donc de ses agents, en matière religieuse. Elle vise à protéger l’État contre toute intrusion de la toute-puissante Église catholique. Selon le projet de loi sur le “séparatisme”, ce principe de neutralité sera officiellement étendu aux entreprises déléguant des services publics telles que la RATP, EDF, les Aéroports de Paris, la SNCF…

Comment ne pas remettre en cause cette étrange inversion de la laïcité, qui ferait de ce principe non pas la neutralité de l’État en matière religieuse, mais la neutralité religieuse des citoyens qui vivent dans cet État même ? Une aseptisation religieuse de ce même espace. Une négation de la dimension émancipatrice du principe de laïcité autant que de son esprit de coexistence pacifique et de cohésion. Car in fine, une telle inversion ferait de l’État l’arbitre et le juge du degré de religiosité acceptable ou non dans son espace public. Un paradoxe laïc …

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Qu’en est-il de la loi de 1901 sur les associations ? Emmanuel Macron, lors de son discours contre le “séparatisme” le 2 octobre, a déclaré que “les associations doivent unir et non fracturer la nation”. Le robinet de l’argent risque d’être fermé, puisque les subventions publiques seront conditionnées à la signature d’une “charte de la laïcité” que les bénéficiaires s’engageront à appliquer, même si l’idée de défendre “les valeurs de la République” reste un concept tout à fait vague.

Mais est-ce au gouvernement de s’immiscer dans la vie des associations, au risque de contester cette liberté qui reste le fondement de la société civile ? La liberté d’association n’est-elle pas précisément l’une de ces “valeurs” républicaines ?

Le “nouveau régime national de maintien de l’ordre” pose pour le moins question. Il stipule désormais que “le délit de rester dans une foule après avoir été convoqué ne comporte aucune exception, y compris pour les journalistes ou les membres d’associations”. Ce projet de loi, prévu pour plaire aux policiers, a déjà été contesté par un grand nombre de journalistes qui s’inquiètent de leur liberté de couvrir les manifestations.

La liberté de la presse, le droit d’informer et la liberté de manifester sont tout simplement bafoués.

La loi sur la “sécurité globale” a également suscité une grande inquiétude chez les organisations de la société civile et des officiels. Son article 21 veut déréglementer l’utilisation des caméras de surveillance faisant partie de la panoplie de la police [caméras “embarquées”]. Son article 22 veut légaliser la surveillance par des drones. Son article 24 veut interdire au public de diffuser l’image des policiers.

L’article 21 de cette proposition de loi permettra l’utilisation de caméras de surveillance embarquées avec la possibilité d’une “transmission en temps réel au poste de commandement”. Cela pose évidemment la question de l’analyse en temps réel des images par un logiciel de reconnaissance faciale. Cela permettrait de garder facilement une trace des manifestants, qui pourraient alors être interdits de se rendre à d’autres manifestations.

Ces mesures menacent directement la liberté de manifester, de se réunir, de se déplacer, les droits à la sécurité, à la sûreté et à l’intégrité physique. Avec l’utilisation des drones, c’est aussi un certain type de vision en matière de gestion et d’ingénierie humaine qui est promue – ce qu’on aurait appelé auparavant les méthodes anti-insurrectionnelles, la technologie “dronique” et la logistique avancée.

Les universités ont également été prises pour cible. Le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a évoqué un “islamo-gauchisme” qui “fragilise la stabilité des universités françaises” et dont les adeptes seraient “les complices intellectuels du terrorisme”.

Est-il nécessaire d’établir un lien entre ces sorties officielles et la loi de programmation de la recherche dont le Sénat vient d’adopter un amendement à son article premier : “Les libertés académiques s’exercent dans le respect des valeurs de la République”, “en premier lieu, la laïcité” ? Un coup possible à la liberté académique concernant la recherche, l’enseignement et tout ce qui s’exprime sans subir de pressions ou de menaces pour les universitaires, les enseignants et les étudiants.

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Cette réaction “républicaniste” prétend s’opposer au communautarisme par le biais de l’ “universalisme”. Sauf que cet universalisme peut parfois être appréhendé comme un simple particularisme qui a réussi à s’imposer. Pour les musulmans de France, à l’occasion de cette “Reconquista” républicaniste, l’avenir sera-t-il un néo-marranisme républicain, qui obligera les musulmans à effacer d’eux-mêmes la trace la plus ténue de toute pratique religieuse ?

Sommes-nous entrés dans un “maccarthysme républicain”, selon l’expression du politologue Jean-François Bayart, qui souligne : “Que cela nous plaise ou non, l’État français est bel et bien islamophobe”.

Défendre la laïcité reviendrait donc à transformer la neutralité de l’État en une neutralité de l’espace public, si ce n’est des individus eux-mêmes dans ce même espace public ?

En condamnant tout “communautarisme” tout en maintenant une vision communautaire des individus, les musulmans de France étant mis en demeure à chaque attentat de ne pas “être” et de condamner de manière communautaire les actes qu’ils condamnent en tant que citoyens ? Dans ce climat, pourquoi cette réaction républicaniste s’est-elle emparée du mot “Islam” pour s’en servir comme d’un bélier contre toutes les valeurs qu’elle prétend défendre ?

Sur la base de la primauté de la laïcité et de l’indivisibilité, l’émergence de fondamentalismes laïque et républicain n’est-elle pas d’autant plus dangereuse qu’elle nie une réalité : celle de la banalité de la présence des musulmans en France, qu’ils soient français ou non ? Dans la réalité sociologique, le musulman est aussi celui qui soigne, enseigne, dirige, conseille, expertise, travaille, fait la société. Sous prétexte de lutter contre différents “-ismes” – islamisme, radicalisme, séparatisme, communautarisme – ces conservateurs républicains créent des schismes qu’ils prétendent vouloir éviter.

La France connait une crise sociale, sociétale et sanitaire, ainsi que le terrorisme. Mais également, une élection approche et déjà les débats se cristallisent autour de l’Islam. Pourquoi précisément autour d’une religion ? Probablement parce qu’il s’agit moins de l’Islam en tant que tel, mais de ce que la société française peine à affronter en son sein.

Tout d’abord, la notion fondamentale d’égalité, en premier entre hommes et femmes. En France, l’écart de rémunération entre les hommes et les femmes reste de l’ordre de 30%. Une femme meurt sous les coups de son mari ou compagnon tous les 3 jours. Pourtant, l’Islam semble agir comme un “écran” commode qui permet à la société française de ne pas voir sa réalité inégale mais d’accuser “l’Islam” (ou plutôt les musulmans) de pratiquer et de prôner l’infériorité des femmes.

L’Islam permet également d’éviter de poser la question de l’égalité réelle de fait entre les citoyens dits “de souche” et ceux dont les parents sont immigrés. Même si la loi française interdit toute statistique ethnique, l’accès à l’emploi, aux études et au logement varie selon le nom et l’origine ethnique des individus.

Le rapport à la police est également problématique, car selon une étude officielle, un individu perçu comme noir ou arabe a 20 fois plus de chances d’être contrôlé et fouillé que tout autre citoyen français.

Il existe assurément une inégalité structurelle que la société française a du mal à voir et à admettre et qui est facilement écartée sous le terme de “problème musulman”.

Un autre aspect que la France (ou ses dirigeants) a du mal à affronter est le lien entre la constitution de la République et le colonialisme. L’irruption dans l’espace public des descendants d’une immigration souvent issue des anciennes colonies perturbe la psyché française et ses rassurantes fictions nationales.

En définitive, on peut être républicain sans se comporter en démocrate.

Hassina Mechaï * Hassina Mechaï est une journaliste franco-algérienne qui vit à Paris. Diplômée en droit et relations internationales, elle est spécialisée dans l’Afrique et le Moyen-Orient. Ses sujets de réflexion sont la gouvernance mondiale, la société civile et l’opinion publique, le soft power médiatique et culturel. Elle a travaillé pour divers médias français, africains et arabes, dont Le Point, RFI, Afrique magazine, Africa 24, Al Qarra et Respect magazine. Son compte Twitter.

7 décembre 2020 – Middle East Monitor – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah