Le calendrier de la liberté

Photo : Sami Samir Albreem
Photo : Sami Samir Albreem

Par Sami Samir Albreem

Cette histoire a été tissée de fils d’espoir, bien que cet espoir soit toujours enfermé dans une boîte. Ce vieil homme a en quelque sorte réussi à s’emparer de cet espoir, en créant un beau tableau appelé le « calendrier de la liberté », qui fait disparaître rapidement les jours qui séparent ceux qui sont emprisonnés dans les prisons israéliennes et ceux qui sont à l’extérieur – leurs familles, leurs enfants et leurs conjoints.

Sameeh Qadan a 74 ans. Il est un père aimant pour ses fils, surtout le plus jeune, qui occupe une place particulière dans son cœur depuis sa naissance, ce fils qui lui a été enlevé par l’occupation israélienne alors que le jeune homme n’avait que 27 ans.

Mais la vie a donné à ce père quelque chose de très grand, qui est l’espoir. C’est ce qui lui a permis de continuer sa vie sans son fils, qu’il ne peut que rarement visiter à l’intérieur de la prison.

Un fils qui grandit

Ce fils est Abdul Raouf Qadan, qui est né le 6 novembre 1977. Depuis son enfance, Abdul aime le sport et joue au basket dans son club local. Il y passait la plupart de son temps, et son père disait qu’il ne voyait jamais son fils à la maison parce qu’il était tellement attiré par le sport, avec dans le sang son rêve de devenir un joueur de basket professionnel.

Abdul Raouf a rapidement développé son sens des responsabilités, lui aussi. Il s’occupait toujours de sa famille et aidait les membres de la famille à répondre à leurs besoins. En même temps, il passait du temps avec ses amis qui, comme lui, se sentaient responsables envers leur peuple de faire face à tout ce qu’ils subissaient de l’occupation israélienne.

Abdul Raouf et ses amis ont choisi de s’exprimer à voix haute. Hélas, ces actes de résistance n’ont pas duré longtemps, car les forces israéliennes les ont pris en chasse. Les soldats ont fait de nombreux raids sur la maison de ses parents pour essayer de le retrouver, et il a donc été obligé de rester à l’écart et ne pouvait pas revenir, même pour voir ses parents. Il a tellement manqué à sa famille – comme elle lui manquait – surtout à l’Iftar pendant le Ramadan de chaque année.

Puis Abdul a fait un grand pas dans la vie – il s’est marié. Lorsque sa femme a donné naissance à son premier et unique enfant, la souffrance de rester éloigné de sa famille est devenu encore plus grand, et son désir d’être aux côtés de sa femme et son enfant est devenu une absolue nécessité.

Sameeh Qadan - Photo : Sami Samir Albreem
Sameeh Qadan – Photo : Sami Samir Albreem

La capture

À un moment donné, son père l’a appelé et lui a dit : « Je souhaite que tu sois avec nous aujourd’hui à l’Iftar. Cela fait longtemps, et nous te voulons aujourd’hui plus que jamais ». Il a accepté, et il a décidé de se rejoindre à eux.

Il ne savait pas que ce serait son dernier Iftar. Le 8 novembre 2004, alors qu’il se rendait à la maison de sa famille, il est tombé sur des soldats israéliens à un point de contrôle sur la route principale nommé Abu Holy at Salah Al din. Il s’est renfoncé dans sa voiture en souhaitant que les soldats ne le reconnaissent pas, mais malheureusement, c’est ce qui s’est produit.

Ils l’ont capturé, l’ont envoyé en prison et l’ont condamné à 16 ans de prison.

Ce fut un grand choc pour sa famille. Il leur a envoyé des lettres pour leur parler de sa santé et de son état général, et ses parents ont réussi à lui rendre visite un mois après son arrestation. Ils étaient pleins de tristesse à l’idée de le voir à l’intérieur de la prison. Abdul Raouf était très triste et désespéré, comme tout être humain qui a perdu sa liberté.

Abdul Raouf était en train de fonder une nouvelle famille à l’intérieur de la prison – d’autres prisonniers s’occupant de lui. Cependant, pendant sept mois, il a été soumis à de nombreux interrogatoires, au cours desquels il a été torturé et battu et a subi des agressions psychologiques.

Pendant ce temps, son fils unique Sameer grandissait, et sa femme décida d’épouser un autre homme, car la situation était très difficile pour elle.

Un autre deuil

Les parents et le fils d’Abdul Raouf lui rendaient visite en prison à chaque fois qu’ils le pouvaient, et sa mère, qui avait une place spéciale dans son cœur pour son fils cadet, lui achetait beaucoup de cadeaux et de vêtements qu’elle comptait lui offrir à sa sortie de prison.

Puis vint une période encore plus difficile pour Abdul Raouf. Sa mère est tombée malade. Elle n’a pas pu lui rendre visite pendant cinq ans, puis elle est décédée. Son dernier et unique souhait était de voir son fils sortir de prison et de lui offrir les cadeaux.

« Nous avons hésité à annoncer à Abdul Raouf la mort de sa mère », a déclaré son frère aîné Sameer. « Mais le lendemain matin, nous avons été surpris de recevoir un appel de sa part, nous disant qu’il savait déjà et qu’il appelait pour se faire confirmer que c’était vrai. »

Néanmoins, il était très difficile pour Abdul Raouf d’accepter la mort de sa mère. En étant en prison, il n’a pas pu la voir pour une dernière fois ni même assister à son enterrement.

Toujours aller de l’avant

Abdul Raouf est détenu à la prison de Nafha, située dans le Néguev, qui est le plus grand désert de Palestine et qui souffre de climats chauds et froids extrêmes. cette prison est considérée comme l’une des plus dures et des plus sévères des prisons de l’occupation.

Il y suit des cours et dispose déjà de deux licences : la première en histoire à l’université d’Al Aqsa (l’histoire était sa matière préférée à l’école) et la seconde en sociologie à l’université ouverte d’Al-Quds. Il a également suivi des cours scientifiques sur les médias et les droits de l’homme.

Il avait essayé d’obtenir un master au centre de détention de Hadarim, car c’est la seule prison qui propose un master, mais il ne l’a pas fait car cela aurait signifié qu’il ne pourrait plus voir ses parents puisque Hardarim est trop éloigné de leur domicile. Il espère obtenir un master après avoir retrouvé sa liberté.

Compte à rebours pour la libération

A l’extérieur, son père Sameeh ne perdait pas espoir, malgré la tristesse de voir sa femme décéder sans qu’elle ait pu réaliser son plus grand souhait. Il avait peur d’avoir le même destin que sa femme. Il était déterminé à faire quelque chose pour entretenir l’espoir dans son cœur, et il a donc fait un calendrier.

Un an avant la libération de son fils, il a dessiné chaque numéro, de 1 à 365, dans de petites boîtes sur une grande feuille de papier. « Chaque matin, quand je raye un numéro, je me sens très heureux », dit-il. « Cela m’aide à prendre beaucoup de forces jusqu’au jour de la libération. »

Il espère être en vie quand cela arrivera, pour réaliser le souhait de sa femme. Il espère également organiser une grande cérémonie et trouver une nouvelle épouse pour Abdul Raouf afin que son fils puisse reprendre une vie normale. Sameeh est maintenant plein de bonheur car la libération de son fils est imminente, et il pourra à nouveau passer du temps avec lui comme au bon vieux temps et dans une tranquillité absolue.

Abdul Raouf a maintenant 43 ans. Il a été arrêté à l’âge de 27 ans. Son fils Sameer a 16 ans.

Note de l’auteur : Abdul Raouf a été libéré le 6 novembre 2020.

21 décembre 2020 – WeAreNotNumbers – Traduction : Chronique de Palestine