Nous devons résister à la guerre qu’Israël fait aux universités britanniques

Le professeur David Miller est le dernier universitaire que le lobby israélien veut faire censurer et limoger - Photo: CAGE / YouTube

Par David Miller

La Grande Bretagne est aux prises avec une offensive de l’État d’Israël et de ses partisans contre sa sphère publique.

Des débats constructifs sur le racisme anti-noir et l’islamophobie sont étouffés par des campagnes concertées de pressions ciblant les universités, les partis politiques, l’organisme de contrôle de l’égalité et les institutions publiques dans tout le pays.

Au début de ce mois, la secrétaire générale nouvellement élue du Conseil musulman de Grande-Bretagne, Zara Mohammed, a fait l’objet de l’hostilité de deux des militantes sionistes les plus vindicatives de la vie publique britannique. (Laura Marks et la présentatrice de la BBC Emma Barnett) quelques jours après sa prise de fonction.

Ce mois-ci, le commentateur américain Nathan J. Robinson a révélé comment The Guardian l’a licencié de son poste d’éditorialiste pour un simple tweet faisant référence à l’aide militaire états-unienne à Israël.

En même temps, le célèbre cinéaste Ken Loach a été diffamé par des groupes de pression israéliens tel le « Board of Deputies of British Jews« , (Conseil des représentants des juifs britanniques), qui ont essayé de l’empêcher de s’adresser aux étudiants du Collège d’Oxford où il avait fait ses études.

Et cette semaine, le groupe de pression pro-Israël a tourné ses armes vers moi.

Ce faisant, il relance sa campagne de deux ans pour me faire licencier de l’Université de Bristol, où j’enseigne la sociologie politique, et notamment des sujets tels que le pouvoir de l’état et des entreprises, les stratégies de lobbying et l’islamophobie.

J’ai créé l’organisme de vigilance du lobbying au Royaume Uni, Spinwatch, qui a passé quinze ans à pister les effets nocifs du lobby des carburants fossiles, du lobby pharmaceutique, de celui du tabac, ainsi que des lobbys étatiques qui encouragent l’islamophobie, tels que ceux d’Israël et des Émirats Arabes Unis.

Et c’est cette divulgation de l’islamophobie sioniste qui terrifie le plus les défenseurs fanatiques d’Israël, et ce alors que le lobby pro-Israël adopte une nouvelle stratégie : d’une position défensive contre les accusations de crimes de guerre israéliens il passe à une position offensive dont le but est de donner une nouvelle image du sionisme – démarche absurde et anhistorique – celle d’un « mouvement de libération juive. »

Le lobby pro-Israël s’approprie activement le langage de libération des noirs pour justifier le nettoyage ethnique, le racisme et l’apartheid.

Faux antiracisme

Israël et ses apologistes à travers le monde sont particulièrement sensibles au fait que leur islamophobie idéologique fait maintenant l’objet d’un examen attentif.

La raison en est qu’au cours des dernières années, ils ont modifié leur stratégie, du recours à des éléments de discours diplomatiques secs sur la délimitation des frontières d’Israël ou la défense du terrorisme sioniste qui a mené à la création d’Israël, ils ne parlent quasiment plus maintenant que de sentiments et d’identité.

La critique du sionisme ou d’Israël « les blesse, » « les fait se sentir en danger » ou « mal à l’aise en ce lieu. » Une nouvelle mode consiste à contester l’idée que les juifs européens blancs sont blancs.

Et puis, il y a bien-sûr la tactique traditionnelle qui consiste à diffamer tout critique d’Israël ou du sionisme en le qualifiant « d’antisémite » ou de « juif qui se déteste » reposant sur la prémisse que le sionisme est en quelque sorte une facette de l’identité juive plutôt qu’une idéologie politique moderne raciste aux origines laïques basée sur le nettoyage ethnique et le racisme anti-arabe.

L’objectif de tout ceci est d’apporter une couverture aux militants sionistes, leur permettant de se présenter comme faisant partie d’une minorité ethnique ignorante confrontée au racisme lorsqu’elle est critiquée et d’inciter ceux qui auparavant ne se seraient jamais « déclarés » sionistes à le faire, tout en se sentant vertueux malgré les effusions de sang qu’ils préconisaient.

Étant donné la taille du lobby pro-Israël en Grande Bretagne et son degré de pénétration des institutions publiques, ceci a naturellement pour effet de minimiser et de marginaliser les authentiques préoccupations suscitées par le racisme anti noir et l’islamophobie, et de masquer l’entreprise de promotion de ces types de racisme dans laquelle Israël est fermement engagé.

C’est là l’objet de la tactique de calomnie antisémite, et pas seulement une conséquence fortuite.

Mais les faits concernant le racisme anti arabe endémique du sionisme, qui est né avec l’idéologie des fondateurs, ou concernant l’ampleur et l’importance du financement de causes islamophobes par des mouvements sionistes cadrent mal avec le désir des lobbyistes pro-Israël de jouer la carte de la politique identitaire.

Décennie de haine sioniste

Depuis 2011, les militants pro-Israël essaient de me diffamer personnellement.

Cela a débuté lorsque j’ai témoigné en tant qu’expert au procès du Sheikh Raed Salah, dirigeant religieux palestinien qui a été arrêté après avoir atterri au Royaume Uni, où il devait prendre la parole dans le cadre d’un évènement organisé par la Palestine Solidarity Campaign aux côtés de plusieurs députés travaillistes.

Mon témoignage lors du procès montrait que le Community Security Trust (CST) – l’un des groupes de pression pro-Israël majeurs du RU qui avait secrètement transmis des « preuves » inexactes sur le Sheikh Raed au gouvernement britannique conduisant à son arrestation – avait des motifs inavoués dans cette affaire.

La mission du CST et plus large du lobby consistait à donner du Sheikh Raed l’image d’un « provocateur » et d’un « antisémite » en vue de le faire interdire du Royaume Uni, instillant ainsi la peur chez les défenseurs des Palestiniens, les Arabes et les musulmans.

Depuis ce temps, plusieurs organes d’information et blogs pro-Israël d’extrême droite ont sauté sur l’occasion, publiant de fausses allégations à mon sujet et déformant mes déclarations publiques.

Parmi lesquels le célèbre site de haine antimusulmans, le Gatestone Institute, dirigé par Nina Rosenwald, l‘un des super donateurs qui alimentent la montée de l’islamophobie à l’échelle mondiale.

Cela ne m’étonne pas, ces efforts de désinformation surviennent précisément parce que mon enseignement porte sur les campagnes de propagande et les dégâts qu’elles causent.

Au cours des cinq dernières années, en raison de la popularité croissante et de l’efficacité de la calomnie d’antisémitisme après la capitulation du parti travailliste devant la tactique, les apologistes d’Israël ont été encouragés à intensifier leur recours à cette manœuvre sur les campus universitaires.

Diffamations d’antisémitisme

En février 2019, j’ai donné un cours dans le cadre d’un sujet que j’enseigne à Bristol expliquant la théorie des cinq piliers de l’islamophobie.

La théorie explique en détails les mécanismes par lesquels certains états, mouvements d’extrême droite, le mouvement néoconservateur, le mouvement sioniste et le mouvement néo-athée libéral suscitent l’islamophobie.

En quelques semaines, le Community Security Trust pro-Israël s’est plaint à l’Université de Bristol de l’inclusion du mouvement sioniste dans mon enseignement.

Cette plainte fut suivie d’une autre contre moi auprès des autorités de l’Université déposée par le Syndicat des étudiants juifs, groupe qu’une enquête sous couverture menée par Al Jazeera a révélé être financé par l’ambassade israélienne à Londres.

Le UJS (syndicat des étudiants juifs) supervise les Organisations Juives (JSocs) et ses statuts stipulent qu’il attend de la part de ses adhérents un « dévouement imprescriptible » à Israël et que cet « engagement envers Israël » est l’une de ses « valeurs fondamentales. »

L’UJS lui-même agit sous l’égide du Syndicat Mondial des étudiants juifs, qui est affilié à l’Organisation Sioniste Mondiale.

L’UJS sert de passerelle à la politique britannique pour les guerriers universitaires pro-Israël les plus déterminés, formant les militants étudiants pour des emplois à l’ambassade d’Israël de Londres qu’il contribue à pourvoir.

Mais l’UJS semble avoir craint que la mascarade des allégations de faux antisémitisme puisse éventuellement être percée à jour s’il était découvert qu’il a mené la campagne pour me faire licencier.

Aussi la présidente de l’UJS de l’époque Hannah Rose (sœur d’une ex-employée de l’ambassade israélienne Ella Rose) qui avait cosigné la plainte initiale contre moi avec le président d’alors du JSoc de l’université de Bristol, a vite fait retirer son nom de la plainte.

Le lobby a à cœur de préserver la fiction selon laquelle sa campagne de subversion sur les campus britanniques pour le compte d’un régime étranger violent est l’œuvre d’étudiants indépendants qui sont réellement en souffrance.

La faillite des institutions britanniques

Le groupe de pression a été très clair. Il veut me faire licencier et essaie d’y parvenir depuis deux ans.

Étant donné que les institutions britanniques – partis politiques, organes d’information, universités et organismes publiques – ont failli à enquêter correctement pour comprendre le fonctionnement du lobby pro-Israël, à dénoncer la tactique consistant à fabriquer les scandales « d’antisémitisme » comme stratagème cynique, nous nous trouvons maintenant dans la situation où des partisans fanatiques de l’un des états les plus dangereux au monde essaient d’exiger un veto sur la nomination des enseignants de nos universités.

Il n’y a, également, aucun doute, sur la menace que la campagne israélienne de censure représente pour les étudiants arabes et musulmans, qui sont bâillonnés et ne peuvent exprimer à quel point le racisme dont ils sont la cible fonctionne vraiment.

L’université de Bristol a vu se développer plusieurs incidents racistes choquants au cours des dernières années, parmi lesquels le placardage d’affiches d’extrême droite sur ses campus et une manifestation co-organisée par le Pinsker Centre sioniste dont l’un des orateurs invités n’était autre que l’ancien colonel de l’armée britannique fièrement islamophobe, Richard Kemp.

Y a également pris la parole Yossi Kuperwasser, l’ancien « chef de la recherche » du renseignement militaire israélien et ancien directeur général du Ministère des Affaires Stratégiques, chargé de superviser les allégations d’antisémitisme fabriquées au niveau international et de cibler les militants pro-palestiniens partout dans le monde.

L’attaque du lobby pro-Israël contre moi met à nu ce qui se passe réellement – l’utilisation d’accusations d’antisémitisme bidon comme armes pour bloquer et manipuler le débat sur l’islamophobie.

Mais les tactiques du lobby ne sont efficaces que parce qu’elles sont rarement mises en cause. Il est temps pour ceux que préoccupent l’islamophobie, le racisme et la liberté universitaire de faire entendre leur voix.

David Miller est co-auteur du livre What is Islamophobia? Racism, Social Movements and the State.

20 février 2021 – The Electronic Intifada – Traduction: Chronique de Palestine – MJB