Les ruines de mon école

Une école détruite avec une fresque représentant une colombe blanche toujours debout à Beit Hanoun. 1er février 2024 - Photo : Jonathan Whittall

Par Zina Nassar

Le 5 octobre 2023, je me suis réveillée comme à l’ordinaire, portée par cette tranquillité propre aux matins d’école. J’accueillais la journée avec un sourire paisible, des pas mesurés et un cœur disposé à apprendre tout ce que le monde pouvait offrir de nouveau.

À mes yeux, ce n’était qu’un jour d’école parmi d’autres, des cours qui se succèdent, parfois traversés par l’ennui, parfois chargés de sérieux. Et autour, ces petits rêves que nous accrochions aux murs de l’école sans savoir s’ils resteraient ou s’ils brûleraient un jour.

Mais j’ignorais alors que cette journée ordinaire allait bientôt devenir un souvenir inoubliable, et que ses détails les plus simples se changeraient, plus tard, en témoins d’un monde disparu. Cet optimisme serait bientôt mis à rude épreuve, d’une manière que je n’aurais jamais imaginé devoir affronter.

Ce jour-là, nous avions une heure libre appelée « divertissement » ; c’était l’un des moments que nous attendions avec le plus d’impatience, car il nous offrait un espace de liberté et de rire, loin de la pression des livres et des examens.

Mon amie Rima — ma compagne de route depuis la quatrième année primaire — et moi nous sommes dirigées vers la cour de l’école. À peine arrivées, un spectacle inattendu a retenu notre attention : la professeure d’arts plastiques, accompagnée du concierge de l’école, « Abou Mohammed », se tenaient devant le mur principal faisant face au portail, occupés à peindre une immense fresque artistique.

La scène était véritablement inspirante : des couleurs éclatantes coulaient sur le mur comme et y tissaient la beauté, tandis qu’un pinceau glissait avec légèreté et sérénité, comme s’il connaissait d’avance le chemin qu’il devait suivre.

L’amour au service de l’enseignement

À cet instant, la première idée qui me traversa l’esprit fut de demander à la professeure si mon amie Rima et moi pouvions lui prêter main-forte. Je me suis approchée d’elle, partagée entre la timidité et l’enthousiasme. Elle refusa d’abord, craignant que nos vêtements ne se tachent de peinture, et parce que le dessin exige précision et concentration. Mais nous avons insisté avec douceur et une sincère envie de participer. Elle ne put longtemps résister à notre enthousiasme et finit par accepter en souriant.

Ainsi commença la plus belle heure de cette journée, et peut-être même la plus belle de cette période de ma vie. Le travail était exigeant, mais il nous remplissait de joie. Nous trempions les pinceaux dans les couleurs et peignions le mur avec délicatesse, essayant d’imiter les gestes de la professeure. Parfois, nous nous trompions ; parfois, nous corrigions nos erreurs. Toutefois, nous avions le sentiment de donner naissance à quelque chose de vivant.

Chaque fois que nous reculions de quelques pas pour contempler le mur, nous voyions la fresque prendre forme peu à peu, comme si elle respirait, comme si elle racontait notre histoire sans avoir besoin de mots.

Une fois notre travail achevé, la peinture ressemblait à une véritable œuvre d’art : une jeune Palestinienne vêtue de la robe traditionnelle et coiffée du keffieh, ses cheveux tressés en nattes soigneusement arrangées tombant sur ses épaules. Ce n’était pas une simple image ; c’était l’expression d’une identité, d’une résistance et d’un profond sentiment d’appartenance.

À cet instant, j’ai ressenti une immense fierté, parce que j’avais laissé une petite trace dans mon école, un souvenir que je croyais destiné à demeurer aussi longtemps que le mur lui-même existerait.

J’ai doucement remercié la professeure ; elle m’a répondu avec bienveillance et a salué l’esprit de collaboration qui se reflétait clairement dans la fresque. Quelques instants plus tard, la cloche de l’école s’est mis à sonner, annonçant la fin de la journée scolaire, et les élèves des classes voisines ont commencé à sortir.

Avec enthousiasme, j’ai rejoint mes amies pour leur raconter que j’avais participé au travail des ombres de la fresque. Puis Rima et moi nous sommes dirigées vers les lavabos afin de nous laver les mains et de nettoyer nos vêtements.

Je suis ensuite rentrée directement à la maison, où j’ai lavé mes habits tachés de peinture. Tandis que je les étendais pour les faire sécher, une belle idée m’est venue à l’esprit : dans quelques années, à force de persévérance et d’efforts, je deviendrais enseignante dans cette même école, et j’annoncerais à mes élèves que leur professeure avait autrefois participé à la réalisation de cette fresque peinte sur le mur.

J’ai passé ma soirée à préparer l’examen de langue arabe prévu pour le samedi suivant, après le week-end. Puis arriva enfin ce jour tant attendu.

Je me suis réveillée à cinq heures du matin, le 7 octobre 2023. J’ai fait mes ablutions, prié, puis révisé mes leçons. Ma mère m’a préparé un délicieux petit-déjeuner, accompagné d’une tasse de thé d’où s’échappait le parfum frais et vivifiant de la menthe, avant de m’envelopper de ses prières qui apaisent le cœur et y sèment la quiétude.

Je l’ai embrassée, puis j’ai embrassé la main de mon père avant de me diriger vers la porte de la maison.

Mais le chemin ne s’ouvrit pas devant moi comme à l’ordinaire. Le fracas des roquettes s’abattant sur les maisons voisines, l’une après l’autre, s’élevait dans l’air, mêlé aux cris des mères et des enfants. À cet instant, une peur violente m’envahit, et, saisie de panique, je me suis demandé : ces roquettes allaient-elles m’arracher l’un de mes proches ? M’éloigner de mon rêve ? Me priver de mon droit à l’éducation ?

Ces pensées furent interrompues par la voix ferme de mon père : « Zina, ne sors pas, la situation s’aggrave à l’extérieur ! »

Quelques minutes plus tard, le déclenchement de la guerre dans la bande de Gaza fut annoncé officiellement. Mon père nous rassembla et nous informa de la nécessité de quitter la maison. Il ordonna à chacun de préparer un sac avec les affaires essentielles, les papiers d’identité et quelques vêtements.

J’ai vidé mon sac d’école de mes livres, de mes crayons et de mes espoirs, puis je les ai posés sur le bureau comme pour leur dire adieu. En secret, je leur ai promis que je reviendrais pour poursuivre mon rêve.

Gaza : « La perte la plus difficile à accepter, c’est l’absence d’école »

Nous nous sommes dirigés vers la maison de ma tante à Beit Lahia, où nous sommes restés cinquante jours, avant que la trêve humanitaire ne soit annoncée le 24 novembre 2023.
Sept jours plus tard, la guerre reprit, et l’on nous demanda de nous diriger vers l’ouest de Gaza. Nous fûmes déplacés vers le complexe médical Al-Shifa. Après quelques jours passés là-bas, mon amie Rima m’appela en larmes pour m’annoncer que l’occupant avait incendié notre lycée.

À cet instant, j’eus l’impression qu’une partie de moi s’était consumée elle aussi. Ce n’était pas seulement l’école qui avait brûlé, mais aussi nos rêves, nos souvenirs et notre fresque.

En janvier 2025, après l’annonce du cessez-le-feu, nous sommes retournés dans notre quartier et avons entrepris de rénover notre maison. Ensuite, Rima et moi nous sommes rendues à l’école. Nous y avons découvert des murs délabrés : la fresque avait disparu et la classe avait été incendiée.

Nous sommes restées là, debout et silencieuses. Puis nous avons compris que si la mémoire peut être réduite en cendres, le rêve, lui, ne s’efface pas.

Nous avons quitté l’école à pas lourds, mais à cet instant j’ai compris une vérité essentielle : peut-être que les murs peuvent être détruits aujourd’hui, que les fresques peuvent disparaître et que les classes peuvent être incendiées, mais le savoir ne peut être confiné à un lieu que l’on peut effacer ; c’est une force intérieure, une conviction profonde et un rêve que l’on reconstruit, malgré les ruines.

Ce brasier n’était pas la fin, mais le début d’une prise de conscience nouvelle et d’une détermination plus profonde encore à revenir, non seulement vers ces lieux, ce mur, mais vers le rêve lui-même : revenir en tant qu’enseignante, témoin et créatrice d’espoir.

30 avril 2026 – The Palestine Studies – Traduction de l’arabe : Chronique de Palestine – Fadhma N’Soumer

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