28 avril 2024 - Une vue de ce qui subsiste du quartier de l'auteur à Khan Younis, dans la bande de Gaza - Photo: Refaat Ibrahim
Par Refaat Ibrahim
Israël peut tracer autant de lignes qu’il veut, nous ne renoncerons pas à notre droit sur notre terre.
C’est aujourd’hui la Journée de la Terre en Palestine, un jour où nous commémorons notre lien particulier avec la terre palestinienne. Et je ne peux m’empêcher de penser à mon grand-père et à la manière dont il a été chassé de sa terre, ce qui m’a traumatisé pour la vie.
Mon grand-père, Hamdan, avait 12 ans lorsque les forces sionistes ont lancé la campagne de nettoyage ethnique que nous appelons aujourd’hui la Nakba. Il vivait avec sa famille dans le village d’al-Faluja. C’étaient des paysans qui vivaient de leur terre, élevaient du bétail et vendaient leurs récoltes saisonnières sur les marchés locaux.
Au début de l’année 1948, al-Faluja a été attaqué par les milices sionistes. C’était une cible stratégique en raison de son emplacement au centre d’un réseau routier menant au nord vers Jérusalem et Jaffa et au sud vers Gaza. Alors que les assauts brutaux des sionistes s’intensifiaient, mon grand-père s’est enfui avec sa famille vers des villages voisins.
Ils n’ont rien emporté avec eux, pensant qu’ils reviendraient bientôt. La seule chose qu’ils emportèrent fut la clé de leur maison. Une brigade égyptienne résista à al-Faluja, assiégée par les forces sionistes, jusqu’en 1949. L’armistice entre l’Égypte et l’État d’Israël nouvellement créé contraignit les Egyptiens à abandonner leurs positions.
La Ligne verte fut tracée, laissant 78 % de la Palestine historique sous contrôle sioniste et coupant mon grand-père de son village ancestral pour le reste de sa vie.
Il est dans la nature des colonisateurs de craindre tout ce qui leur rappelle les propriétaires légitimes de la terre et toutes les preuves de leurs crimes.
Les milices israéliennes se sont donc mises à détruire ce qui restait d’al-Faluja, ainsi que d’autres villages palestiniens, et, dans les années 1950, ils y ont établi plusieurs colonies, notamment Kiryat Gat, Shahar et Nir Hen.
À Gaza, la famille de mon grand-père a lutté pour se construire une nouvelle vie. Bien que l’idée du retour n’ait jamais quitté leur esprit, la dure réalité les a contraints à s’adapter. Ils se sont installés dans une zone à l’est de Khan Younis, où ils ont planté des oliviers et des agrumes et construit une maison.
Mon grand-père tenait à enseigner l’agriculture à ses enfants et petits-enfants. Mais il ne se contentait pas de nous expliquer comment planter et cultiver ; il nous a appris à nous enraciner dans une terre qui est notre droit historique. Il nous disait toujours que si elle nous avait été prise par la force, elle ne nous serait pas rendue volontairement.
Cela nous coûterait cher de la récupérer, car Israël sachant qu’il a pris quelque chose qui ne lui appartient pas, réagira avec violence lorsque nous la réclamerons.
Je n’avais que huit ans lorsque j’ai eu un avant-goût de ce que mon grand-père avait vécu. Pendant la guerre israélienne contre Gaza de 2008-2009, j’ai été déplacé avec ma famille pour la première fois.
Cinq ans et demi plus tard, alors que j’avais 13 ans, la machine de guerre israélienne nous a de nouveau attaqué. Cette fois-ci, elle a détruit ma maison et celles de mes huit oncles.
Cette expérience a été le coup de grâce pour mon grand-père, qui portait déjà le fardeau de près de 70 ans de déplacements forcés et de destruction. Il est décédé quelques jours seulement après avoir vu nos oliviers et nos maisons détruits.
Mais nous avions bien retenu la leçon de mon grand-père. Nous sommes restés sur nos terres. Nous avons reconstruit nos maisons. Nous avons replanté nos arbres et enfoncé profondément nos racines dans le sol une fois de plus.
En octobre 2023, l’occupant a lancé son génocide contre le peuple de Gaza. Pour échapper à la mort et à la destruction omniprésentes, nous avons été contraints de fuir à nouveau.
Une fois de plus, les forces israéliennes ont détruit nos maisons, arraché nos arbres et assassiné nombre de nos proches et de nos voisins.
L’année dernière, Israël a tracé la soi-disant « ligne jaune », englobant près de 60 % de la bande de Gaza. Cette ligne se dresse désormais entre moi et ma maison, tout comme la « ligne verte » se dressait entre mon grand-père et al-Faluja.
Quand j’y pense, j’ai le coeur lourd. Je ressens le poids de toutes ces années d’occupation, même celles que je n’ai pas vécues. J’éprouve la souffrance de ceux qui m’ont précédé, de mes ancêtres qui rêvaient de retourner chez eux.
Aujourd’hui, je porte sur moi la clé de ma maison, tout comme mon grand-père. Je la porte même si je sais que ma maison a été complètement détruite. Je l’ai vue de mes propres yeux réduite en ruines, ses décombres emportés par les engins de destruction. Malgré tout, je garde la clé.
Bien que les Israéliens nous aient tout pris et nous fassent vivre un véritable martyr, nous ne partirons pas. Cela fait 77 ans que l’Occupation essaie de nous faire abandonner notre patrie de toutes les manières possibles et imaginables.
Israël nous a offert de l’argent et des billets d’avion et promis une vie meilleure en exil. Lorsque cela a échoué, il a recouru à la terreur, à l’emprisonnement, aux démolitions de maisons et au siège économique pour tenter de briser la volonté palestinienne.
Pourtant, les Palestiniens ont tenu bon. Leur relation à la terre dépasse la simple propriété. C’est un sentiment d’appartenance existentiel.
La réponse la plus claire à ce projet colonial réside peut-être dans la réalité démographique. La population de Gaza était d’environ 80 000 en 1948 ; Gaza a accueilli près de 200 000 réfugiés, dont la famille de mon grand-père. Aujourd’hui, même après deux ans de génocide, nous sommes deux millions à résister à l’expulsion, accrochés à notre terre que nous aimons plus que jamais.
Quelles que soient les lignes tracées par l’occupant, qu’elles soient vertes, jaunes ou de n’importe quelle couleur, elles s’effaceront avant nous, car notre existence est trop profondément enracinée ici.
Peu importe le temps que cela prendra, peu importe la violence que la machine de guerre coloniale déchaînera, nous ne bougerons pas car nous ne faisons qu’un avec notre terre : la Palestine, c’est nous, et nous sommes la Palestine.
Auteur : Refaat Ibrahim
* Refaat Ibrahim est un écrivain palestinien originaire de Gaza. Il écrit sur des questions humanitaires, sociales, économiques et politiques liées à la Palestine, et est contributeur à We Are Not Numbers.
30 mars 2026 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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