25 mars 2026 - L'Iran a rejeté une proposition américaine visant à mettre fin à la guerre qui lui a été imposée, insistant sur le fait que cela ne se produira que selon les conditions et le calendrier fixés par Téhéran - Photo : via al-Manar
Par Ramzy Baroud
Les origines des échecs font l’objet de controverses, mais rares sont ceux qui contestent le fait que, si le jeu a vu le jour en Inde, c’est l’Empire perse sassanide qui l’a perfectionné pour en faire un système stratégique tel que nous le connaissons aujourd’hui.
Ce n’est pas là un détail historique anodin. C’est, à bien des égards, une métaphore qui revient avec force.
Depuis le début de la guerre israélo-US contre l’Iran, le 28 février 2026, le discours politique – tant dans les médias occidentaux et israéliens que dans les médias alternatifs – a invoqué à maintes reprises l’analogie avec les échecs pour décrire le comportement de l’Iran.
La comparaison est séduisante. Mais elle est aussi incomplète.
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu avait déjà formulé ce cadre dès mai 2012.
Évoquant la posture de l’Iran dans les négociations, il a déclaré : « Il semble qu’ils considèrent les pourparlers comme une nouvelle occasion de retarder, de tromper et de gagner du temps… L’Iran excelle dans ce genre de partie d’échecs, et vous savez que parfois, il faut sacrifier un pion pour sauver le roi. »
Cette déclaration n’était pas purement rhétorique ; elle révélait une interprétation israélienne de longue date de l’Iran en tant qu’acteur stratégique opérant dans un cadre calculé et à long terme.
Plus d’une décennie plus tard, ce cadre de référence a refait surface avec une nouvelle urgence.
Les analystes, les décideurs politiques et les commentateurs décrivent désormais couramment les actions de l’Iran comme délibérées, complexes et patientes — définies non pas par des gains immédiats, mais par un avantage positionnel accumulé au fil du temps.
Certains observateurs opposent cela à ce qu’ils perçoivent comme une approche fondamentalement différente à Washington : une approche guidée par l’immédiateté, le spectacle et la politique des résultats rapides.
Mais un tel contraste, bien que tentant, risque d’être une simplification excessive.
L’approche de l’Iran s’inscrit dans une continuité historique. Il ne considère pas la guerre actuelle comme une confrontation isolée, mais comme la dernière phase d’un processus de pression, de confinement et de confrontation qui dure depuis plus d’une décennie.
En ce sens, le champ de bataille n’est pas défini par des jours ou des semaines, mais par des cycles politiques mesurés en années, voire en générations.
L’objectif de ses adversaires, cependant, est resté le même : Shāh Māt — échec et mat — le démantèlement de l’État iranien en tant qu’entité politique cohérente.
C’est pourtant précisément là que réside l’erreur de calcul fondamentale.
Lorsque la révolution iranienne a renversé le Shah soutenu par les États-Unis en 1979, l’effondrement du système a été rapide et décisif. Mais ce n’était pas le résultat d’une pression extérieure. C’était l’issue inévitable d’un système structurellement fragile.
Ce système était vertical — organisé selon une hiérarchie rigide où le pouvoir était concentré au sommet et où la légitimité descendait vers le bas. Lorsque le sommet s’est effondré, toute la structure s’est désintégrée.
Si le peuple est le piyādeh – les pions –, alors à ce moment-là, il ne s’est pas contenté d’encercler le roi ; il a renversé l’échiquier tout entier.
Cette expérience a contribué à façonner une doctrine stratégique qui allait plus tard définir la pensée militaire américaine et israélienne : la conviction que l’élimination des dirigeants – ce que l’on appelle souvent la « décapitation » – peut déclencher un effondrement systémique.
Cette doctrine a semblé porter ses fruits en Irak après l’invasion de 2003 et l’exécution finale de Saddam Hussein. Elle a semblé porter ses fruits en Libye après l’assassinat de Mouammar Kadhafi en 2011.
En Amérique latine, cette même doctrine a façonné l’intervention américaine pendant des décennies — depuis le renversement de Jacobo Árbenz au Guatemala en 1954, soutenu par la CIA, jusqu’au coup d’État de 1973 contre Salvador Allende au Chili et, plus récemment, l’enlèvement par les États-Unis de Nicolás Maduro au Venezuela, à Caracas, en janvier 2026.
Dans chaque cas, le postulat était le même : éliminer les dirigeants, et le système s’effondrerait avec eux.
Mais ce modèle a échoué à maintes reprises lorsqu’il a été appliqué à des mouvements et à des sociétés ancrés dans la mobilisation populaire plutôt que dans le contrôle des élites.
À Gaza, au Liban et, surtout, en Iran, l’hypothèse selon laquelle les systèmes politiques fonctionnent comme des pyramides fragiles s’est révélée fondamentalement erronée.
Ce ne sont pas des systèmes soutenus uniquement par leurs dirigeants. Ils sont soutenus par la profondeur sociale. En d’autres termes, ce ne sont pas des pyramides — ce sont des réseaux.
Leur résilience réside dans leur capacité à se régénérer à partir de la société elle-même. On peut éliminer les dirigeants, mais l’énergie politique qui les soutient ne s’éteint pas facilement.
Israël a depuis longtemps reconnu, du moins implicitement, que l’assassinat des dirigeants palestiniens ne met pas fin à la résistance palestinienne. Pourtant, il a persisté dans ces tactiques, tout en élargissant simultanément sa stratégie.
De plus en plus, l’accent s’est déplacé vers la population elle-même, augmentant le coût de la résistance en ciblant le tissu social qui la soutient.
À Gaza, cette stratégie a atteint sa forme la plus extrême : la destruction systématique de la vie civile et la poursuite ouverte d’une extermination et d’un déplacement de masse.
Dans le sud du Liban, une logique similaire est évidente. Des communautés entières ont été déracinées, des villes dévastées et les infrastructures rayées de la carte — non pas simplement comme des « dommages collatéraux », mais dans le cadre d’une stratégie délibérée.
L’objectif est sans équivoque : décapiter les dirigeants, puis affaiblir le peuple. Pourtant, en Iran, cette logique s’est heurtée à sa plus grande limite.
Washington et Tel-Aviv semblent avoir supposé que le mécontentement interne pouvait être utilisé comme une arme — que les revendications sociales l’emporteraient sur la cohésion nationale face à la pression extérieure.
Cette hypothèse reflète une méconnaissance plus profonde — non seulement de la société iranienne, mais aussi de la manière dont la légitimité elle-même fonctionne en son sein.
L’Iran n’est pas un système monolithique comme on le dépeint souvent. Sa vie politique est dynamique, contestée et profondément ancrée dans la société.
La légitimité n’est pas imposée d’en haut ; elle est continuellement négociée dans la sphère publique – par la participation électorale, les manifestations et d’autres formes d’engagement politique.
Ce dynamisme produit un système bien plus résilient qu’il n’y paraît de l’extérieur. La destitution d’un dirigeant, voire de plusieurs dirigeants, ne signifie pas l’effondrement. Pas plus que la destruction symbolique du pouvoir d’État.
Le système persiste car il ne se réduit pas à des individus. Il se reproduit à travers l’expérience politique collective.
C’est là que l’analogie avec les échecs devient vraiment révélatrice.
La force stratégique de l’Iran ne réside pas dans la protection d’un seul « roi », mais dans sa capacité à reconfigurer l’échiquier lui-même.
Dans ce jeu, la continuité n’est liée à aucune pièce en particulier. Elle est ancrée dans les relations entre elles.
Les rassemblements, les marches et la mobilisation publique soutenue qui se sont poursuivis tout au long de la guerre ne sont pas fortuits. Ils sont essentiels.
Ils représentent, en effet, un « Shah » collectif — une forme de souveraineté politique qui ne peut être éliminée par un assassinat ou une décapitation.
Certains pourraient soutenir que l’Iran ne se contente pas de jouer aux échecs, mais qu’il en réécrit les règles. C’est peut-être là la prise de conscience la plus impressionnante de toutes.
Car si les règles elles-mêmes ont changé, alors la stratégie conçue pour vaincre l’Iran est peut-être déjà obsolète.
Auteur : Ramzy Baroud
* Dr Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle.
Il est l'auteur de six ouvrages. Son dernier livre, coédité avec Ilan Pappé, s'intitule « Our Vision for Liberation : Engaged Palestinian Leaders and Intellectuals Speak out » (version française). Parmi ses autres livres figurent « These Chains Will Be Broken: Palestinian Stories of Struggle and Defiance in Israeli Prisons », « My Father was a Freedom Fighter » (version française), « The Last Earth » et « The Second Palestinian Intifada » (version française) Son livre à venir, « Before the Flood », sera publié par Seven Stories Press.
Dr Ramzy Baroud est chercheur principal non résident au Centre for Islam and Global Affairs (CIGA). Son site web.
25 mars 2026 – Transmis par l’auteur – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

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