2 mars 2026 - Cette photo, publiée par le département des médias étrangers du gouvernement iranien, montre des tombes en cours de préparation pour les enfants massacrés dans une frappe israélo-américaine le 28 février dans une école primaire de filles à Minab, en Iran.
Par Mahjoob Zweiri
La stratégie de Téhéran ne consiste pas à remporter la victoire sur le champ de bataille, mais à augmenter les coûts régionaux et mondiaux de toute tentative de renversement du régime.
Dans le discours politique iranien, les conflits majeurs sont souvent décrits comme des « guerres imposées », c’est-à-dire des guerres que l’Iran estime lui avoir été imposées par des puissances étrangères plutôt que choisies par Téhéran.
Les dirigeants iraniens identifient trois conflits en ces termes : la guerre Iran-Irak (1980-1988), la guerre des douze jours lancée par Israël en juin 2025 et à laquelle se sont ensuite joints les États-Unis, et la guerre actuelle qui a débuté le 28 février 2026, lorsque Israël et les États-Unis ont lancé des attaques contre l’Iran.
L’écart de 45 ans entre le premier et le deuxième conflit reflète une caractéristique importante de la vision stratégique de l’Iran. Malgré sa rhétorique et ses démonstrations de préparation militaire, les dirigeants politiques et militaires du pays ont toujours cherché à éviter une guerre directe en raison de ses coûts politiques et économiques élevés.
Ce schéma reflète également une tendance plus profonde au sein du leadership : une aversion pour les situations qui les prennent par surprise ou pour lesquelles ils se sentent mal préparés. La réponse de l’Iran au Printemps arabe, par exemple, a été marquée par la confusion, car les soulèvements ont pris le leadership au dépourvu. Un sentiment similaire de surprise a façonné sa réaction à l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre.
Cette culture stratégique aide à expliquer la réponse de l’Iran à la guerre actuelle : plutôt que de rechercher une victoire totale, la priorité de Téhéran est de s’assurer que toute tentative de renversement du régime aura un coût régional et mondial prohibitif.
La préférence de l’Iran pour éviter les confrontations militaires directes a également été évidente dans ses relations avec les puissances occidentales. Les inquiétudes concernant le programme nucléaire iranien se sont intensifiées en août 2002, lorsque les premières images de l’installation nucléaire de Natanz ont été publiées.
Au cours des années qui ont suivi, les responsables iraniens ont engagé de nombreux cycles de négociations, d’abord avec les puissances européennes (le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne), puis avec le groupe P5+1 (les États-Unis, la Russie, la Chine, le Royaume-Uni et la France, ainsi que l’Allemagne). Ces négociations reflétaient la préférence de longue date de Téhéran pour la gestion des conflits par la voie diplomatique plutôt que par des affrontements militaires directs.
La situation a radicalement changé lorsque les États-Unis, sous la première administration de Donald Trump, se sont retirés du Plan d’action global conjoint (JCPOA) en mai 2018. À partir de ce moment, Washington a adopté une posture beaucoup plus agressive envers l’Iran, tandis qu’Israël soutenait fermement cette ligne dure et continuait à préconiser des options militaires contre le programme nucléaire iranien.
Les tensions se sont encore intensifiées en janvier 2020 avec l’assassinat de Qassem Soleimani, largement considéré comme l’architecte de la stratégie régionale de l’Iran et de ses relations avec ce qu’on appelle « l’axe de la résistance ». Cette frappe a marqué une escalade spectaculaire dans la confrontation entre Washington et Téhéran et a fait craindre une guerre régionale plus large.
L’assassinat s’est accompagné d’une intensification de la campagne économique contre l’Iran dans le cadre de la politique dite de « pression maximale ». Cette campagne ne visait pas seulement l’Iran à l’extérieur, elle a également remodelé le paysage politique et économique interne du pays. Les pressions économiques ont aggravé l’instabilité interne de l’Iran, provoquant des manifestations et intensifiant les tensions entre l’État et la population.
Ensemble, ces développements ont renforcé la conviction de Téhéran que les États-Unis et Israël préparaient le terrain pour une confrontation militaire avec lui.
L’accélération de l’option militaire peut être largement attribuée aux événements du 7 octobre. Après les attaques contre Israël ce jour-là, les dirigeants israéliens ont fait valoir que le soutien de l’Iran au Hamas le rendait indirectement responsable et donc redevable. À partir de ce moment, l’Iran est apparu de plus en plus sur la liste des principales cibles stratégiques d’Israël.
Israël a commencé à faire pression pour étendre le conflit à l’Iran directement, en affaiblissant d’abord le Hezbollah, le plus puissant allié régional de l’Iran. Cela a été suivi d’une série d’affrontements entre Israël et le réseau régional de l’Iran.
Les tensions directes se sont intensifiées en avril 2024, après le bombardement du consulat iranien à Damas, largement considéré comme une attaque israélienne directe contre le personnel iranien.
Ces affrontements ressemblaient à des opérations préparatoires menant à juin 2025, lorsque Israël, avec le soutien des États-Unis, a lancé ce que l’Iran considérait comme une véritable guerre contre lui. Du point de vue de Téhéran, cette guerre représentait une tentative israélienne d’imposer de nouvelles règles d’engagement fondées sur la conviction que l’Iran et ses alliés régionaux s’étaient affaiblis. Le conflit s’est terminé par des frappes israéliennes sur trois installations nucléaires iraniennes clés : Fordow, Ispahan et Natanz.
Bien que les combats aient cessé, les tensions n’ont pas disparu. Israël et les États-Unis ont continué à laisser entendre qu’un nouveau cycle de confrontation était possible, et Israël a intensifié ses préparatifs en vue d’un tel scénario. De son côté, l’Iran semblait également se préparer à un deuxième cycle.
Dans le même temps, la pression internationale sur le programme nucléaire iranien s’est intensifiée. Des appels ont été lancés en faveur de l’élimination de l’enrichissement d’uranium, du retrait de l’uranium enrichi et du démantèlement du programme nucléaire iranien, à l’instar du modèle libyen de 2003. Les négociations se sont poursuivies, mais beaucoup à Téhéran estimaient que ces pourparlers avaient peu de chances d’aboutir à des résultats significatifs et servaient plutôt à gagner du temps pour éventuels arrangements militaires.
Au moment où la troisième guerre imposée a commencé, les objectifs d’Israël et des États-Unis semblaient plus larges que lors de la confrontation précédente. Les dirigeants iraniens en sont de plus en plus venus à la conclusion que toute guerre future aurait pour objectif ultime non seulement de nuire au programme nucléaire, mais aussi d’affaiblir ou de renverser le système politique lui-même.
En conséquence, les dirigeants iraniens ont commencé à se préparer à un tel scénario en prenant une série de mesures militaires et sécuritaires. Pour les dirigeants de Téhéran, la survie était liée non seulement au pouvoir politique, mais aussi à la préservation d’un système politique ancré dans l’idéologie islamique chiite. Les responsables ont donc tenté de faire des concessions lors des négociations dans l’espoir d’éviter un conflit plus large, même si beaucoup doutaient du succès de la diplomatie.
Ce calcul a façonné les préparatifs de Téhéran en vue de la prochaine confrontation. Lorsque la guerre a finalement éclaté et que le guide suprême Ali Khamenei a été assassiné, ainsi que plusieurs hauts commandants militaires, la réponse de l’Iran a clairement montré qu’il aborderait ce conflit différemment.
Le comportement de l’Iran dans cette guerre est façonné par sa conviction que le conflit est existentiel. Le cœur de la stratégie de Téhéran consiste donc à augmenter le coût de la guerre pour tous les acteurs impliqués, et pas seulement pour l’Iran lui-même.
En effet, l’Iran signale que si l’objectif du conflit est de renverser le système gouvernemental, alors la région dans son ensemble – et potentiellement le système international – ne restera pas stable. Cette logique explique pourquoi l’Iran cible les infrastructures économiques et énergétiques, notamment les ressources pétrolières, les approvisionnements en gaz et le détroit d’Ormuz. Les perturbations dans ce corridor ont déjà contribué à de fortes fluctuations sur les marchés mondiaux, et de nouvelles perturbations pourraient faire grimper les prix de manière significative.
Par cette stratégie, l’Iran cherche à démontrer que la chute du gouvernement de Téhéran ne se fera pas facilement. Dans le même temps, les dirigeants iraniens estiment que les États-Unis et Israël poursuivent une deuxième stratégie visant à affaiblir l’État de l’intérieur.
La doctrine militaire suggère que le renversement d’un système politique nécessite généralement des forces terrestres, comme on l’a vu dans les guerres en Irak et en Afghanistan, mais un tel scénario semble peu probable dans le cas de l’Iran.
Au lieu de cela, Israël et les États-Unis pourraient tenter de déstabiliser l’Iran de l’intérieur en encourageant la fragmentation politique et en affaiblissant les institutions de sécurité du pays. L’objectif serait d’épuiser les dirigeants sur les plans politique et militaire jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus se maintenir au pouvoir.
En conséquence, l’attention s’est de plus en plus portée sur la possibilité d’armer les groupes d’opposition, notamment les groupes et mouvements kurdes opérant dans les régions frontalières orientales de l’Iran, près du Pakistan et de l’Afghanistan. Téhéran a réagi en renforçant son appareil de sécurité interne et en déployant des moyens militaires supplémentaires dans ces régions.
La guerre de février 2026 semble donc évoluer dans une direction claire : soit renverser le système politique iranien, soit le pousser au bord de l’effondrement. Si les États-Unis ne sont pas nécessairement d’accord avec Israël sur tous les détails tactiques, les deux pays semblent partager l’avis que les dirigeants actuels ne doivent pas rester en place.
Les dirigeants iraniens restants en sont clairement conscients. Ils ont donc adopté une stratégie visant à augmenter le coût de la guerre, tant sur le plan économique qu’en termes de sécurité régionale.
Dans le même temps, Israël semble craindre que Donald Trump ne mette fin de manière inattendue au conflit. Cela a encouragé Israël à accélérer les frappes visant à affaiblir le plus rapidement possible les dirigeants iraniens. À son tour, Téhéran a intensifié sa riposte en utilisant les capacités militaires dont il dispose encore.
Il en résulte un cycle d’escalade qui risque de transformer une confrontation régionale en une source d’instabilité économique et stratégique mondiale.
En ce sens, la stratégie de l’Iran ne vise pas à gagner la guerre, mais à faire en sorte que le coût d’un changement de régime devienne trop élevé pour que ses adversaires puissent le supporter.
Auteur : Mahjoob Zweiri
* Mahjoob Zweiri est universitaire et analyste politique senior, spécialisé dans la politique iranienne et moyen-orientale.
4 mars 2026 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine

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